LA RÉPUBLIQUE ITALIENNE
l'Autriche, de la Russie, de l'Espagne et de la Prusse » . Gornwallis « ne cacha point que ce projet lui semblait convenable »» . Joseph ajouta que les troupes françaises n'évacueraient le royaume de Naples qu'à l'époque de l'évacuation de Malte par les Anglais. Gornwallis référa du tout à Londres, et, le 30, il reçut la réponse : Addington « se plaignait beaucoup de l'assentiment que Gornwallis semblait avoir donné au projet relatif à Malte » .
La négociation se remit à couler en digressions et périphrases. C'est que Bonaparte avait cessé d'y tenir la main. Il s'était flatté d'abord d'en finir, d'un trait de plume, en changeant le temps d'un verbe, et il avait ajourné son voyage à Lyon : la paix signée, il eût paru, devant les Italiens, en souverain maître des affaires. Les Anglais se retirant, il changea de tactique, leur tourna le dos, les laissa délayer leurs objections et se mit en posture de leur montrer, par un nouvel exemple, le danger de traîner en longueur avec un homme qui savait, comme lui, tirer parti du temps.
Bonaparte avait, le 18 décembre 1801, envoyé à Lyon
Talleyrand. Talleyrand devait travailler les députés italiens, disposer toutes choses, y compris le traité d'alliance entre les deux républiques, et ne réunir la Consulte que quand il serait sûr de la majorité. Arrivé dans les derniers jours de décembre, il dispersa le commun des députés dans des comités où ils s'occupèrent à discuter des articles de Constitution, et il prità part les principaux, les hommes de confiance et les endoctrina. La Constitution, élaborée sur un plan arrêté par Bonaparte avec les quatre à Paris, établissait un Sénat de huit membres, un Conseil d'État de dix, un Corps législatif de soixante-quinze; pour l'exécutif, un président et un vice-
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président, élus pour dix années, et choisissant les ministre» Les élections seraient faites, dans l'avenir, par un corps électoral permanent, divisé en trois collèges formés de propriétaires, de commerçants et de dotti^ ou citoyens exerçant de? professions libérales. Mais, dans le présent et pour la mise en œuvre de la Constitution, Bonaparte se réservait de désigner le président, le vice-président, les membres du gouvernement, ceux du Sénat et ceux du Corps législatif, les magistrats, les principaux fonctionnaires.
Toute la politique consistait dans le choix du président. Soufflé par Talleyrand, Bonaparte, pour ménager Topinion en Europe, avait pensé à confier le proconsulat d'Italie à Joseph. Ce frère fit le difficile. « Il est vrai, raconta-t-il plus tard, (\\iil m'a offert ce poste brillant, et qui flattait réellement tous mes désirs ; mais il voulait, en même temps, m'y enchaîner, m'y faire jouer le rôle que joue M. de Meizi; et moi, qui connais parfaitement mon frère, qui sais tout ce que son joug a de pesant, qui ai toujours préféré une obscure existence à celle d'un mannequin politique, j'ai dû refuser. » Cependant, il avait fait ses conditions et débattu le prix auquel il estimait le sacrifice de a son obscure existence » , de « sa considération d'homme simple et modéré » : — « J'exigeais que le Piémont fût réuni à la République italienne, qu'on me laissât la liberté d'en rétablir les principales forteresses *, qu'on retirât du territoire de la République les troupes françaises et surtout le général Murât. En obtenant ces concessions, j'étais véritablement le maître. Je dépendais de la France par le cabinet, par les relations politiques, mais je n'en dépendais pas matériellement. Mon frère, dont l'ambition est sans bornes, n'eut garde de consentir... »
Bonaparte ne s'était point encore aveuglé au point de substituer aux rois vaincus et balayés par la République des rois nouveaux, tirés des rangs républicains, plus vains, plu»
* G'e8t-à-dire les forteressea du côté de la France, car pour cellet du côté de l'Autriche, Bonaparte ne songeait point à les démanteler. Comparez, ci-après. Ut. 111, chap. II : le royaume d'Italie, 1805.
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rétif» que les autres parce qu'ils apportaient dans leur souveraineté la superbe révolutionnaire jointe à l*arrogance corse. Joseph prétendait jouer, en Italie, le personnag^e de premier consul. Bonaparte se le réserva pour lui-même, combinaison plus simple et infiniment plus sûre. Mais il importait que les Cisalpins parussent au moins lui déférer ce consulat. Talleyrand y prépara les esprits, a Je vis, raconte-t-il, M. de Melzi que je connaissais depuis longtemps, et je m'ouvris à lui, non pas sur ce que le premier Consul désirait, mais sur ce qu'il fallait que la République cisalpine désirât. » Le 3 janvier 1802, il écrivit à Bonaparte : « Ils feront ce que vous voudrez, sans que vous ayez besoin de leur montrer même une volonté. Ce que l'on croira que vous désirez deviendra sur-le-champ une loi... Vous, à la tête du pays avec un délégué établi par vous, en flatterait un grand nombre, et, je crois, la majorité. Joseph serait reçu avec plaisir. Melzi a un parti... Tout est faisable en vingt-quatre heures. »
Le 6 janvier 1802, Bonaparte déclara a l'envoyé suisse, Reding : « Citoyen, depuis deux ans, vos compatriotes m'ont quelquefois consulté sur leurs affaires. Je leur ai parlé comme l'aurait fait le premier magistrat des Gaules dans le temps où l'Helvétie en faisait partie. » Ainsi fit-il, en César parlant aux envoyés de la Gaule cisalpine réunis dans la Gaule transalpine, à Lyon. Il s'y rendit le 11 janvier, précédé du ministre de l'Intérieur; accompagné de Joséphine qui, peu à peu, s'insinuait dans la République; escorté de sa maison militaire; entouré de son gouvernement civil, dans son double appareil de magistrat et de chef d'armée. La garnison de Lyon comprenait des troupes « point mauvaises, mais un peu bavardes » ; des soldats revenus d'Egypte, mal habillés, plus mal disposés encore. Bonaparte annonça qu'il les passerait en revue le 12. Les populations accoururent à ce spectacle, qui remplaçait les pompes révolutionnaires avec leurs symboles de carton et de plâtre, leurs défilés de figurants, leurs maquillage et truquage de théâtre. Ici, tout était réel, vivant; tout parlait au peuple de sa propre gloire; c'était « la Grande
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nation » qui se donnait, dans sa représentation la plus illustre, en spectacle à soi-même.
Le 23 janvier, tout le travail constitutionnel était achevé. Restait la dési^^nation du président. Talleyrand convoqua le Comité de constitution pour un scrutin officieux. Le nom de Melzi sortit des urnes. Talleyrand félicita les députés de leur choix; mais, leur dit-il, « vous en pourriez faire un plus heureux encore, tout en assurant à Melzi le rôle qui lui convient». Ces Italiens, serviables et subtils, comprirent que Bonaparte voulait la présidence. Ils la lui offrirent, et il l'accepta «jusqu'à ce qu'il jugeât convenable de se nommer un successeur ». Les listes étaient prêtes; il organisa le gouvernement et l'administration. Le 26 janvier, la Consulte se réunit solennellement et Bonaparte s'y rendit. Reçu par les acclamations des Cisalpins, il leur dit, en italien :
tt La République cisalpine, reconnue depuis Campo-Formio, a déjà éprouvé bien des vicissitudes. La protection de la France l'a emporté. Nous m'avez donné les renseignements nécessaires pour remplir la tâche auguste que m'imposait mon devoir comme premier magistrat du peuple français, comme l'homme qui a le plus contribué à votre création...
«Vous n'avez que des lois particulières; il vous faut désormais des lois générales. Votre peuple n'a que des habitudes locales; il faut qu'il prenne des habitudes nationales. Enfin, vous n'avez pas d'armée... mais vous avez ce qui peut la produire, une population nombreuse, des campagnes fertiles et l'exemple qu'a donné, dans toutes les circonstances essentielles, le premier peuple de l'Europe. »
Les Italiens prirent à leur compte ces derniers mots, et se virent, du coup, égalés aux Romains, « leurs pères dans le passé », et à la « Grande nation » , leur sœur et tutrice dans le présent. « Ce langage superbe, rapporte un Italien, fut accueilli par les acclamations répétées des Français et des j Italiens. La servitude, chez les premiers, était tempérée pairl le sentiment de la domination sur les étrangers ; chez le^ seconds, elle aurait dû sembler plus amère ! » Mais elle ne la