‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 49 sur 122 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le spectacle de 1802, cette année triomphale, où la France atteig^nit Tapog^ée de sa puissance dans le monde; où le g^ouvernement français s'édifia, dans ses lois civiles, dans son administration et ses finances pour près d'un siècle, ne prend sa grandeur que dans la perspective, dans le recul de l'histoire et par le jeu des comparaisons. On s'étonne, à lire les lettres des contemporains, du peu d'effet que produisaient, de près, deschosesqui, deloin, semblent si grandes. Cette paix si souhaitée, si glorieuse, le contemporain refuse d'abord d'y croire ; puis, à peine éprouvée, il s'y habitue, il n'y songe plus ; elle semble si naturelle qu'il l'estime à la fois facile à conclure et plus facile encore à conserver. L'œuvre principale de Bonaparte, à côté de la paix, œuvre d'État plus durable et autrement profonde, le Code civil, c'est-à-dire la Révolution réalisée dans sa donnée fondamentale, la liberté des personnes et des biens, s'arrête, comme au temps du Directoire, dans les chicanes des juristes et les broussailles de la jurisprudence. Le titre préliminaire et les trois premiers livres, essence de l'ouvrage, préparés au Conseil d'État sous la présidence, avec la participation constante de Bonaparte, sont contestés au Tribunat, rejetés par le Corps législatif. Ces muets parlent par gestes, et le g^este est un acte d'opposition. La grande cérémonie de Notre-Dame, le Te Deum du Concordat,

LES OPPOSANTS EN FRANCE. — 1802. Si5

en réalité le Te Deum de ia paix, disposé le 18 avril, jour de Pâques, avec l'appareil le plus imposant des pompes catholiques et des pompes militaires, se déroule comme une représentation de gala, un spectacle auguste et officiel devant un public de badauds. Tout est apprêts, curiosité; point d'effusion, point d'élan. Des gendarmes à tous les carrefours, « qui imposent, dit un diplomate, beaucoup plus que sous l'ancien régime » ; — « une tranquillité, un silence » , fort éloignés a du bruyant de l'ancien temps ». — « Belle capucinade, dit un général à Bonaparte. Il n'y manque que le million d'hommes qui ont été tués pour détruire ce que vous rétablissez ! »

La satisfaction, la reconnaissance sont partout, dans la grande France, parmi les petites gens, les paysans, les bourgeois laborieux : ceux-là se taisent, ils sont la force du Consulat. Les observateurs étrangers ou les correspondants des agences ne les connaissent point ^ Ils ne considèrent, et c'est l'intérêt de leur profession, que Paris, et dans Paris, ce qu'on appelle le « monde » , le monde officiel, le monde des affaires, les états-majors. Le mécontentement n'est que là, mais il est aux premiers rangs ; il s'affiche, et on le grossit en le décrivant. « Quelques généraux qui se croient négligés, rapporte GobenzP; quelques pillards dont on croise les spéculations, des jacobins contraires au rétablissement de la religion, des démocrates outrés qui crient contre la rentrée des émigrés, des tribuns... tout cela se réunit sourdement et fait parti contre Bonaparte. »> — o Nous sommes tellement obérés par la rentrée de toutes les armées sur le territoire de la République, qu'il nous est impossible de lui envoyer un sou» , écrivait Bonaparte, le 5 avril 1801, à propos de Murât qui criait misère. Avec la paix générale, l'embarras augmente

' Voir la correspondance royaliste publiée par Remacle et attribuée à un certfiin Veldené; les lettres de l'ami et de Vamie de d'Antraigues, dans Léonce Pingaud; les bulletins de Jakson, dans Martel, Conspiration de Georges ;\e% rapports de Ph. Gobenzl, Lucchesini, Markof, publiés par Boulay de la Meurthe, Bailleu, Tratchewsky; les études de Guilloti, Henri Welscbingar; les récits de Gilbert Augustin-Thierry.

« 15 décembre 1801.

et, par suite, le mécontentement. Lucchesini mandait, en septembre : « Les généraux rentrés et forcés de ployer devant les autorités civiles Thabitude de dix années d'indépendance et de déprédations demandent à haute voix, à leur ancien compagnon d'armes et de fortune, ou la g^uerre ou des récompenses qui les consolent ut l'élévation à laquelle ils l'ont porté par l'opinion des armées. »

Ce sont des militaires qui mènent le plus grand train de manifestations républicaines; mais leur civisme est surtout fait d'irréligion et leur libéralisme se déclare à grand fracas de sabres et d'éperons sur le pavé. L'armée n'était point dévote sous l'ancien régime ; l'officier affectait l'esprit fort; la Révolution le fit décidément impie, et ce fut là, après 1800, pour beaucoup d'entre eux, avec leur haine et leur jalousie des émigrés, le plus clair de leurs passions républicaines : orgueil de conquérants, de vainqueurs de rois, d'arracheurs de prêtres, de chasseurs de moines, metteurs à sac de couvents et grands liquidateurs; quelques-uns déjà collectionneurs d'images, tableaux, joyaux sacrés; blasphémateurs de profession et athées déclarés, autant par goût que par fanfaronnade soldatesque. Ils en veulent à Bonaparte, tout en faisant fortune pour son compte et en comblant ses favoris, d'obliger les prévaricateurs à dégorger les millions. Ils ne lui pardonnent pas de les tenir dans le rang, au port d'armes ; de les mettre aux arrêts. Ils subiraient encore le commandement d'un compagnon d'armes. Mais le caractère même du nouveau pouvoir les offusque. S'ils ont balayé les Clichyens en Fructidor et « défenestré » les avocats en Brumaire, ce n'est pas pour élever, au-dessus de l'armée, un magistrat romain, entouré de ci-devant magistrats royaux, de conseillers d'État, de légistes, de contrôleurs, qui s'habille en membre de l'Institut, ravale le militaire en le subordonnant au pouvoir civil. C'est, au fond, la cabale de tous les Bonapartes «ratés w contre le Bonaparte qui a réussi. Us se jugent lésés par lui; il a usurpé leur place dans la République. « Il n'y a pas de général qui ne se croie les mêmes droits au trône que moi » , dira

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