‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 51 sur 122 · LES OPPOSANTS EN FRANCE. — 1802. Î · texte numérisé non relu

LES OPPOSANTS EN FRANCE. — 1802. Î

Moreau, de petite mine, s'efface, par timidité autant que par orgueil ; militaire républicain, mais purement militaire, et ne révélant sa valeur que quand il parle de ses campagnes. « En politique, rapporte un royaliste qui Ta connu de près, il n'avait aucune prétention; il est vrai qu'il était enclin à en faire peu de cas, la jugeant très inférieure à l'art militaire. » L'avenir devait juger de ces deux généraux, espoir des tt patriotes » , en 1802, et qui passaient pour représenter l'esprit des armées de la Révolution. Ils finirent, l'un poussant l'autre, dans les rangs ennemis, reprenant le rôle que Dumouriez avait manqué en 1792, l'un à titre de prince coalisé, l'autre à titre de conseiller d'état-major de la coalition; on verra par quels chemins sinueux, mais par quelle petite continue, ils en arrivèrent là.

La plupart, d'ailleurs, de ces opposants militaires, s'ils censurent la politique du Consul ce n'est pas parce qu'ils la jugent trop envahissante et surtout trop hostile aux Anglais. Il n'en est pas de même des coteries et des cénacles où l'on critique le traité d'Amiens, parce qu'il est trop onéreux à l'Angleterre et où Ton prend, ouvertement, fait et cause pour les griefs de Londres contre Paris. Ces opposants-là se rencontrent, se coudoient dans les salons, aux dîners, à la Bourse et confondent leurs récriminations. Mais il importe de démêler, dans leurs cabales, les motifs et les actes, il y a les illusionnés et les intéressés qui n'ont entre eux d'autre lien que leur haine commune du Consul et l'acrirr onie de leurs critiques.

Les illusionnés sont ceux qui, tout à la fois, admirent, en Angleterre, la Constitution qu'ils souhaitent à la France, mais le roi remplacé par quelque Washington, à la mode de Paris, Moreau ou Bernadotte; qui, se forgeant une Angleterre selon leur idéal, n'en veulent connaître que Fox et ses harangues généreuses. Ils transportent aux Anglais et à leur parlement la faveur que les « philosophes » et les » hommes éclairés » , sous Louis XV, professaient pour le grand Frédéric, la Prusse et son gouvernement. A les lire, à lire les historiens qui se sont faits leurs disciples, on croit relire Favier se cons-

truisant une Europe pour la plus g^rande confusion du système autrichien et de Vin/âme traité de 1756*. Ils sont entêtés de cette chimère qui les possédera jusqu'en 1815, après l'épreuve et la déception de deux invasions : une Angleterre ne demandant qu'à donner à la France la paix dans la frontière du Rhin. Dès lors que les. Angolais sacrifient de la sorte leurs traditions, leurs passions, leurs instincts, la jalousie et la rivalité séculaires, quels sacrifices ne sont-ils pas en droit d'attendre, de réclamer de la part de la France? Tout refus est une injustice, presque une ing^ratitude , et n'a d'autre motif que l'ambition démesurée de Bonaparte. Tous les torts en retombent sur sa personne, comme, rétrospectivement, sur celle de Louis XIV dans la lutte contre Guillaume d'Orange, restaurateur des libertés anglaises, modérateur de l'Europe, pacificateur du continent. — a J'étais, raconte Mme de Staël, chez le ministre d'Angleterre (en Suisse) lorsqu'il reçut les conditions de la paix. Il les lut à tous ceux qu'il avait à dîner chez lui, et je ne puis exprimer quel fut mon étonnement à chaque article. L'Angleterre rendait toutes ses conquêtes. Je retardai mon retour à Paris pour ne pas être témoin de la grande fête de la paix, n Convaincus d'ailleurs que l'Angleterre est d'une parfaite bonne foi. « Bonaparte aurait pu se contenter de gardes nationales pour la défense du Rhin et des Alpes... Sûre d'obtenir son indépendance avec la barrière du Rhin et des Alpes, la France ne souhaitait que la tranquillité. » Ainsi l'entourage de Mme de Staël et celui de Joseph, les Benjamin Constant, les Ropderer, les Miot, et tous ceux qu'on nommait les « affidés » de Talleyrand, qui recueillaient les oracles du ministre et pouvaient insinuer au besoin qu'ayant tout prévu il avait, dès le début de la guerre, conseillé la renonciation aux Pays- Bas et la conclusion d'un traité de commerce avec l'Angleterre, c'est-à-dire le contraire de l'œuvre de la Convention et du premier Consul.

* « L'infâme traité d'Amieni >», écrit Joseph de Maistre, — Mémoires et eor» respondance, p. 94. — Cf. tome V, p. 121.

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C'est dans cet esprit que Joseph se faisait gloire d*avoir nég^ocié le traité ; c'est dans cet esprit qu'il se flattait de l'appliquer, si les événements le portaient au pouvoir. Il serait le Consul selon la paix d'Amiens , comme plus tard , sous Charles X, Louis-Philippe s'annoncera comme le roi selon la Charte. Cette opposition de salon pouvait profiter à la politique angolaise, et elle y profita ; mais ces croyants ing^énus au désintéressement britannique s'imaginaient travailler dans l'intérêt bien entendu de la France; si l'étranger se servait d'eux, ils ne servaient point sciemment l'étranger.

Les tt affidés » de Talleyrand avaient pied dans un autre camp d'opposants, infiniment plus redoutables, les gens d'affaires, les intéressés, ceux que l'on appelait communément « les amis de l'Angleterre * ». Ils forment un groupe remuant, actif, machinant dans les souterrains et creusant insidieusement la mine qui, tôt ou tard, engloutira le Consul, le Consulat, l'Empire et l'Empereur, a Les fortunes scandaleuses, raconte un contemporain *, celles qui sortent de dessus et de dessous l'échafaud, ou des proconsulats, ou de la violation des dépôts, ou de l'abus des procurations des émigrés, ou enfin du rachat et du prix du sang, qui avaient, avec audace et intelligence, exploité, escompté, liquidé les circonstances. » Ce sont les spéculateurs enrichis par les fournitures, la détresse publique, et qui, fortune faite, désirent conserver et « faire valoir » le bien mal acquis. Parti qui a des adhérents et des associés partout où il y a de l'argent à placer, des biens nationaux à exploiter; parti d'empiriques et d'habiles, qui occupent, par la Trésorerie et ses innombrables dépendances, toutes les avenues de l'État; par leurs banques ils ont des correspondants dans tous les foyers d'agio, qui sont en même temps des foyers de conspiration; ils ont leurs entrées aux Affaires étrangères par les lettres de change des diplomates, aux Finances par les emprunts, à la Guerre, à la Marine par les marchés; ils les ont aux ambassades enfin où ils tra-

' Sur les origines de cette faction^ voir t. V, p. 123, 350.

' NoEvms, Mémoires.

SSÎ LA RirALITÉ DANS LA FAIX. — 1802.

tiquent de nouvelles autant que de monnaie et font commerce d'avances et des renseignements. Ils forment la grande source d'où Sandoz, puis Lucchesini, puis Markof tirent leurs informations ' .

Tel Ouvrard, qui fut légion, et qui disait à Norvms : « Je puis, d'un trait de plume, envoyer deux ou trois millions en Angleterre. » Tels les affidés de Fouché, toujours tenté par les incursions policières dans la diplomatie et attiré vers Londres^. Telle la compagnie intime de Talleyrand : Laborie, Montrond. Tel ie mystérieux Vannelet, correspondant de d'Antraignes à Paris, sous le Directoire, qui se disait tantôt commissaire des guerres, tantôt receveur-caissier à la Caisse des comptes courants ; qui se vantait de placer 1 ,500,000 francs en Angleterre '. Tel l'énigmatique ami de Paris qui remplit, sous le Consulat, l'emploi de Vannelet*; qui a, dit-il, deux millions à faire valoir; qui se montre, dans ses lettres, en familiarité avec Durant, chef de la première division, celle du Nord, aux relations extérieures; avec Talleyrand, dont il a été, affirme-t-il, l'agent d'affaires. Il écrit à d'Antraignes, pour le compte de la Russie, des lettres que reçoit Czartoryski ; mais cette correspondance n'est qu'une doublure de « la besogne de Londres »> , ainsi qu'il la qualifie. « Les Anglais, dit-il, le premier peuple du monde pour établir et conserver des amis et des intelligences, ont ici la machine la mieux montée qui existe sûrement*; celle-là, rien ne la ferait sortir de son orbite et de la mam du premier sous-secrétaire d'État (M. Hammond) . — On est sûr- de cela ici. Quand ils font des

' Voir ci-de8su«, p. 110, 146.

* Ouvrard eut toujours de» accointances en Angleterre. On les retrouvera, en 1809 et en 1810, lors des mystérieuses intrigues de Fouché. Voir Madelih, Fouché; ATémoiiea de Posavirr ; de Martel, Walcheren. On les retrouvera en 1815. Voir les rapport? de Pozzo di l^nri^o, ortobre-noveiubre 1815; Correspond dance diplomatique, publiée par la Société d'histoire de Russie.

* Cf. t. V, p. 351.

* Léonce Pikgaud, Un Agent secret, 2* édition. x\ppendice, p. 368, 395. — Voir dans mes Lectures historiques : Une agence d'espionnage sous le Consulat.

* i« La cour de Lonihcs sacrifie des sommes imrn'n.^aj à des dépense^ secrètes, c'*st-à «dire à la corruption des e'rrloyés. » Panine à Woronzof, 21 août 1801.

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