‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 52 sur 122 · LES OPPOSANTS EN FRANCE. — 180S. MS · texte numérisé non relu

LES OPPOSANTS EN FRANCE. — 180S. MS

entreprises, jamais ils n'y mêlent en rien ni pour rien la tête de la machine; elle reste toujours intacte, isolée, sans qu'il y ait possibilité physique qu'elle puisse être compromise, w Un certain Latour, qui se dit ami de Fox, sert d'intermédiaire entre Londres et Paris '.

Il leur faut la paix avec l'Angleterre et la paix durable. Or,' celle d'Amiens ne l'est pas. L'Angleterre, ils le savent, ne la gardera point; c'est pourquoi ils reprochent à Bonaparte cette paix anti-anglaise; ils lui reprochent surtout, par les conséquences qu'il en tire, de la rendre insupportable aux Anglais : les limites, la ceinture des républiques, les prises sur la Méditerranée, tout ce que l'Angleterre veut anéantir, ils souhaitent de le voir tomber pour que la paix enfin se consolide et dure. L'Angleterre, qui demeure pour les survivants de 1789, une Staël, un Benjamin Constant, l'arche sainte de la liberté, est pour les « nouveaux riches » la caisse centrale du trésor européen : elle est sacrée. « Une Angleterre puissante, écrit Fami, est nécessaire afin d'empêcher Bonaparte d'être un fléau chez lui et chez les autres. » Le premier article de leur plan politique est de renverser Bonaparte, obstacle vivant à la paix anglaise. Et ils le croient aisé. Ils ont persuadé, par Hammond, leurs amis de Londres, par d'AntraignesetCzartoriski, leurs amis du second degré, ceux de Pétersbourg, que la rupture d'Amiens portera à Bonaparte un coup mortel, et d'autant plus sûr que l'on aura su travailler à en rejeter toute la responsabilité sur son insatiable ambition*. Ce Consulat, qui fait trembler l'Europe, apparaît dans leurs lettres comme un gouvernement d'aventure, méprisé, détesté, précaire, tout de fantasmagorie et d'escamotage politique, miné par les complots; Bonaparte, petit homme, petite âme méconnue, faux

* Cf. Alfred Stern, Briefe von Gentz, 1805-1808 : Mittheilungen fur œsterreischiche Geschichtsforschung^ t. XXI. C'est à M. Hammond que Gentz adresse «ç$ lettres.

' Kolytchef écrit le 25 mars 1801 : « Les gens bien intentionnés désiraient que la France, en assurant une paix durable à l'Europe, parvînt à un accord intime avec la Russie et consacrât la liberté à étendre ses richesses par Tagricullure et le commerce. L'ambition illimitée de Bonaparte poursuit un but différent... «

M4 LA RITALITÊ DANS LA PAIX- — iSÔS.

génie, joueur heureux, tricheur de victoire; effaré, treni* blant à la pensée des assassins, environné de gardes, barricadé dans son palais ', enivré de lui-même, fou d'orgueil, déséquilibré; sa femme endettée, embarrassée de son rang, souhaitant le retour des rois, une bonne place sûre, pour son mari et pour elle; la famille, tribu besogneuse, avide, prodigue, les femmes à prendre, les hommes à acheter, dissolus, divisés, jaloux du frère, inquiets du lendemain; les serviteurs, les familiers trahissant ou prêts à trahir; la France disposée à acclamer en libérateurs les rois d'Europe qui lui assureront la paix; une prospérité d'apparence et très menteuse; les finances délabrées; l'armée indisciplinée, rompue par les factions. En résumé, un pouvoir aussi redoutable, tant qu'il est debout, que facile à détruire par la mort du Consul, par la chance d'une bataille, ou tout simplement par l'action de ses vices et les suites de ses excès.

Bonaparte soupçonna, flaira plus d'une fois cette conspiration latente ; il ne l'atteignit jamais. L'opposition l'impatiente ; il devine que ses desseins sont trahis et il s'en exaspère; les menaces perpétuelles d'assassinat l'énervent. « On me parle toujours de ma mort, disait-il à Rœderer. C'est une triste pensée à me mettre toujours sous les yeux. » Ajoutez les attaques de la presse anglaise, les commérages des salons de Paris qui lui reviennent par la police et le cabinet noir, et qu'il prend en tragique : « Je suis soldat, enfant de la Révolution, sorti du sein du peuple ; je ne souffrirai pas qu'on m'insulte comme un roi *. » Il veut s'envelopper de l'horreur sacrée des conventionnels; se faire une loi de lèsemajesté qui, si elle ne le met pas à l'abri du poignard, le débarrassera au moins des éternels murmures de complots. Il veut, à défaut de l'illusion de la vie inattaquable, se donner au moins l'illusion de la police infaillible, et, à défaut de son

* Correspondance de Lucchesini; — Fourhier, t. II, chap. ii. — Lettres publiées par Pingaud, 2* édition, p. 248. — Lettre» de l'agence royaliste. — HoLZHAusEN, Der erste Consul und seine deutschen Besucher. Bonn, 1900. * • R«DERER, t. III, p. 515, 377.

ACHIMIIfEMENr A I/EMPIKE. — 1805. 286

existence dont il n'est pas le maître, prolong^er la durée légale, la perspective de son pouvoir. Il veut enfin étouffer la critique. « Il n'en faut point, dit-il au Conseil d'État, le 7 janvier 1803... Ce sont les anciens privilégiés et les jacobins qui forment l'opposition '. »

Contre les factions, les cabales, les complots, il ne connaît qu'une panacée, celle que lui ont lég^uée les gouvernements qui l'ont précédé, du Comité de salut public de l'an II à la République constitutionnelle de l'an III : « épurer» les corps de l'État, « concentrer » le pouvoir dans ses mains. Le peuple fut consulté sur cette question : Napoléon Bonaparte sera-t-il élu consul à vie^? Le peuple répondit : Oui, et le Sénat coucha la volonté du peuple en sènatus-consulte, le 2 août. « La cause est dans ma volonté. C'est assez pour satisfaire le Sénat*. » Le Sénat devint le premier corps de l'État. En théorie, il est le gardien des institutions; en fait, il sera le destructeur légal, servile et solennel de toutes, à commencer pas le Consulat pour finir avec l'Empire même qu'il en aura tiré; après quoi, il n'aura plus qu'à s'anéantir soi-même, ce qu'il fera, pour accomplir sa destinée. C'est à la fois le lit de justice où le roi commandait au parlement l'enregistrement des édits souverains, et la journée de Brumaire passée à l'état d'institution : en réalité, une sorte de Convention à résurrections intermittentes, où sommeille la souveraineté nationale. Ilopère, par des sénatus-consultes — nom majestueux, emprunté de Rome — qui ne sont, à vrai dire, que des lettres de cachet démesurément étendues. Le Tribunat est réduit à cinquante membres, les collèges électoraux sont nommés à vie. Le pre-

* TniBAUDEAu, Consulat, p. 226, 230.

' AuLARD, 4* partie, chap. iv.

^ Shakespeare, Jules César ^ acte II, scène II.

2ÎÔ LA RIVALITÉ DAWS LA PAIX. — 180t.

mier Consul présente son successeur au Sénat qui le désigne*. La Constitution de l'an X-4 août 1802 faisait de Bonaparte le maître de la République, on pourrait dire la République même : il la représentait et la dominait à la fois. Il se jugeait dans la tradition de l'État français*. Avec son armée nationale, hiérarchie militaire; ses magistrats et ses fonctionnaires, hiérarchie civile, incessamment créée par l'État; avec sa Légion d'honneur', hiérarchie décorative, ouverte à tous; son clergé nommé par l'État, salarié par l'Étal employé à la pacification sociale *; avec sa haute police universelle, sa censure des écrits, ses corps intermédiaires subordonnés, ses conseillers d'État en mission *, ses préfets, ses aides de camp courant toutes les routes de la République, le Consul pensant à tout, prévoyant tout, présent partout, réalise, en un degré de perfection qu'elle n'a jamais atteinte, cette dictature monarchique qui s'était établie en France après toutes les grandes crises, avait assuré les réformes possibles et remis l'État en équilibre. Il n'est que de comparer le Consulat de Tan X à la démocratie royale que Mirabeau proposait à Louis XVI, pour s'expliquer comment Bonaparte put croire, put dire et faire croire que, loin de dérouter la Révolution, il en suivait et ordonnait le courant, et le ramenait aux directions de l'ancien gouvernement français*. La raison d'État avait mené toute la politique de la Révolution : le premier Consul incarna la raison d'État en sa personne. «Les idées de centralisation, écrit un ancien conventionnel, étaient tellement en vogue que, si l'on avait osé, ou si le premier Consul l'avait voulu, on aurait réuni, de droit comme de fait, tout le pouvoir sur sa tête''. » César était imperator. Le premier

^ Sénatus-consulte du 16 thermidor an X-4 août 1802. — Voir Frédéric Masson, Napoléon et ses frères^ t. II, chap. xin : la lutte pour rhérédité.

* Voir tome I, p. 194. — Fustel de Goulanoes, Gaule romaine, p. 149.

* 19 mai 1802.

* A l'archevêque de Lyon, S novembre 1802.

* Décembre 1802. Corr., t. II, p. 137. Cf. t. I, p. 226.

* Voir tome I, j^. 190-193; tome II, p. 35; les plans de Mirabeau.

^ TuiBAUOEAU, Consulat, chap. xix. — •> Un de ses plus grands soucis fut d«

ÀCHEMINKMIUT A l'EMPIRK. — 1802. J2T

Consul ayant revêtu la dig^nité d'imperator, en exerçant les

pouvoirs, en prendrait naturellement le titre. La République

:jui avait eu un Consul aurait un Empereur, et le mot d'Empire,

asité depuis long^temps pour désig^ner l'État, se confondait

lans le langag^e et les chants populaires, aussi bien que dans

a rhétorique officielle, avec la République. Le mot d'Empire

les Gaules, déjà insinué, se répandit tout à coup. Il parut

ine brochure, que la police n'arrêta point, et qui exhortait

Bonaparte à se déclarer Empereur des Gaules. Markof l'an-

lonce, le 5 juin 1802 : o Bien des personnes sont persuadées

[u'après ce pas Bonaparte prendrait un autre titre et se ferait

ppeler Empereur des Gaules. Ce ne serait pas un vain titre,

ar, en effet, il les a toutes réunies pour la domination fran-

aise. » Joséphine en parle ouvertement àThibaudeau : a J'ai

ità Bonaparte : Eh bien! quand me fais-tu impératrice des

raules? » L'envoyé prussien Lucchesini écrit, le 20 juillet :

Il veut reproduire Charlemagne, éclairé par les lumières de

otre siècle .. . Nul doute qu'il n'en ait formé le projet, sans

xer l'époque de sa réalisation. »

Il revient au costume civil, qu'il avait abandonné depuis

[arengfo*. On remarqua, dans l'audience diplomatique où il

anonça la paix d'Amiens, qu'il portait un habit de soie,

as blancs, boucles aux souliers. On annonça que, désormais,

f ^farderait cette tenue. Avec la tenue, il reprend les propos,

ont il ne s'était d'ailleurs jamais départi *. « Premier Consul,

'■ g^ouverne; mais ce n'est pas comme militaire, c'est comme

lagistrat civil... C'est par les qualités civiles que l'on com-

; lande... Une qualité d'un général, c'est le calcul : qualité

vile; c'est la connaissaace des hommes; qualité civile... Je

\ )uverne parce que la nation croit que j'ai les qualités civiles

i 'opres au gouvernement. Si elle n'avait pas cette opinion,

gouvernement ne se soutiendrait pas... Je savais bien ce

re goûter aux Romains le bonheur du gouvernement. » Saint- Évremobtd,

'flexions sur le génie du peuple romain^ chap. xvi, d'Auguste.

' Cobenzl à Colloredo, 27 mars 1802.

• Au Conseil d'État, 4- mai 1802. Roedkrkr, t. III; — Thibaudeau, chap. ▼,

78; Cf. chap. xiv. — Ghaptal.

SS« LA EIVÂLITÉ DAr<JS LÀ PAIX. — 1801.

que je faisais lorsque, général d'armée, je prenais la qualité de membre de V Institut; j'étais sûr d'être compris par le dernier tambour. » — « Il faut que le camp aide à la cité. 11 es donc nécessaire d'org^aniser la cité. » Et faisant allusion auj complots : « César a été tué pour avoir voulu rétablir l'ordn civil par la réunion de tous les partis... »

C'est l'époque de ses séances de cinq et six heures ai Conseil d'État ; l'époque de la rédaction du Code, de l'élabo ration des g^rands règlements d'administration publique. 1 interroge : « Comment cela était-il autrefois? Comment cel est-il maintenant? Comment cela est-il ailleurs? »> — « Cel est-il juste, cela est-il utile? » Et tout lui devient Conse d'État. Le sénatus-consulte du 26 avril, qui accorda un amnistie conditionnelle aux émigrés, remit entre les mair du Consul la fortune des royalistes, leur rentrée dans 1 patrie, leur rentrée au service, leurs mariages, leur carrièn Il en use, les émigrés en profitent. En apparence, la soumi: sion se fait partout. La grande masse est gagnée. Ceux qi voient de près subissent l'ascendant et le charme *. Les agit< ont peur. Le peuple admire. Bonaparte s'est « emparé de \ confiance * ». Il a pour le servir cette race incomparable c serviteurs de l'État, modestes, tenaces, intelligents, dévou< jusqu'à l'usure d'eux-mêmes, qui apportent à la Républiqu à la splendeur de l'État, ce dévouement, ce zèle, cet orgut des vieux serviteurs de grandes maisons, des vieux contr maîtres d'usines, des comptables de banque. Ce senties gren diers et les grognards du gouvernement civil aussi fidèle aussi efficaces que les autres *.

« La France a repris son rang entre les nations, écrit Rc derer; les choses ont repris leur place en France. Toutes 1 ruines se relèvent ; tous les débris se raccordent. » Le d Victor de Broglie porte le jugement définitif, témoin, hist

' Mot de Mme de Rémusat.

' Balzac : Un Ménage de garçon^ Bridau le père. Comparez avec Mici Une Ténébreuse affaire. C'est le même {^énie, c'est l'excellence du Français vi ment peuple, qu'il soit serviteur, sujet ou citoyen. — Biré, Baliae histori p. 48 et suiv.

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