LES SÉCULARISATIONS EN ALLEMAGNE
correctement cette langue et traduisait, en des thèmes français, l'âme la plus allemande qui fût jamais* Elle aimait les lettres, cultivait les arts et adorait son intérieur : elle fut une mère parfaite ; mais elle se savait belle ; on lui répétait qu'elle était irrésistible ; elle avait cette coquetterie que Corinne nomme « la coquetterie de l'enthousiasme » ; elle avait l'autre aussi, celle de « sa forme ang^élique >» , de « l'apparition céleste » de sa personne, de son charme, de sa majesté, de sa 0 vertu » enfin qui lui permettait, impunément, de bouleverser les cœurs et « d'ensorceler » l'univers *.
Alexandre avait ving^t-cinq ans, des sens, de la passion, un engag^ement très tendre^, beaucoup de caprices; svelte, élancé ; une figure d'ange, un peu efféminée, un peu poupine, ange de salon ou d'église de jésuites ; les cheveux bouclés et poudrés; le front s'élevant, comme dans l'empyrée, en un nuage d'encens; un voile de mélancolie et de deuil sur les yeux ; le regard fuyant, noyé d'émotion ; on ne sait quoi d'ondoyant dans toute l'allure ; le geste ouvert, le sourire doux et captivant, la distraction intime, le recueillement que donne une surdité légère ; un air d'être ailleurs, malgré lui, avec l'effort d'être présent, et tout à ceux auxquels il parle; conviant le monde à l'aimer, à se laisser aimer de lui, à recevoir de ses mains le bonheur; confondant en une sorte de piété envers lui même sa gloire, sa mission, ses amours ; s'excusant presque de gouverner en autocrate le plus puissant Empire de la terre; déployant, en effusions d'humanité, l'art suprême de mettre du cœur dans la diplomatie et de l'imagination dans la politique ; mélange de belles qualités de souverain et de faiblesse féminine; engoué de théories; méfiant des hommes; vague dans ses discours; subtil et suivi dans ses actes; plus enclin aux favoris qu'aux conseillers ; mobile comme la nue et comme elle dessinant, au passage, des figures merveilleuses,
' Expressions de Cœtlie, de Ségur, de Mme Vigée-Lebrun, d'Arnim. Arthur- Lkvy, Napoléon et la Paix, p. 55, 79.
^ Avec Mme î^arichkine. Voyez Ie« Mémoires de Moriolla, p. 250 et suiv.— CZARTonYSKi, Mémoires. Le mot de Napoléon à Gourgaud, a propos de TiUit : «Il «tt bien matérialiste •
ouvrant des perspectives infinies : les idées, chez lui, ne se contredisent point; elles flottent, elles se fondent, elles s'offusquent, elles s'entr'ouvrent en traînées lumineuses, elles passent; par-dessus tout, l'instinct, le goût, le génie de la séduction»
Le roi de Prusse le gagna par sa gaucherie même, l'embarras qu'il montrait en toute sa personne, de son règne, de son État, de sa politique ; cet air de « benêt » , cette prud'homie guindée enfin qui le rendirent insupportable à Napoléon. Alexandre conçut pour lui une prédilection secrète qui procède du même sentiment que son antipathie pour Bonaparte. Il est jaloux du premier Consul et, quand il pense à ce rival, il se sent élève, disciple, personnage de second plan : ce parvenu lui découvre son absence réelle de titre à l'admiration des hommes, au gouvernement de l'univers. Avec Frédéric-Guillaume, il se trouve Empereur et ce lui est une flatterie, infiniment caressante, d'arriver avec ce prestige de rang, de protectorat dégiiisé sous l'alliance, dans cette cour où Frédéric le Grand avait mené si longtemps et de si haut les affaires du Nord. Les deux princes se vouèrent une amitié qui dura autant que leur vie. La Sainte-Alliance se noua spontanément entre eux, dès la première accolade, et avec les nuances qu'elle conserva toujours : une condescendance attendrie de la part du roi de Prusse, un attendrissement dans la supériorité de la part d'Alexandre. Ils inaugurèrent ce système de correspondance intime et de négociations directes qui déconcerta tant de fois leurs propres ministres. Ils se quittèrent ravis l'un de l'autre *; convaincus qu'une entrevue de quelques heures résoudrait, entre eux, toutes les questions embrouillées par la diplomatie ; qu'une parole donnée vaudrait tous les traités du monde; Alexandre, que Frédéric-Guillaume l'accompagnerait partout, à sa gauche, en loyal chevalier; Frédéric Guillaume, qu'Alexandre marcherait fidèlement à sa droite en loyal frères d'armes et ne l'abandonnerait jamais.
' 16 juin 1802.
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Quant à la reine qui croyait éblouir l'Empereur, elle en fut fascinée. «Je n'ai pas vu les Alpes, écrivait-elle à son frère; mais j'ai vu les hommes, ou plutôt un homme dans toute la signification du mot... L'entrevue de Memel a été divine. Les deux monarques s'aiment tendrement et sincèrement *. » — a Ci-joint mon Journal de Memel, le dépôt le plus sacré que je possède. Renvoie-le moi tout de suite, je t'en prie, au nom des plaies du Christ... »
Le ton de la reine est d'un mysticisme sentimental, et il s'y mêle une note, lég^èrement émue, de tendresse; une nuance de jalousie, très féminine, de jalousie de sœur aînée, le tout fort infjénu, et où le mauvais goût, l'écho de la mauvaise littérature ne doivent point nous induire en équivoque. La pauvre reine de Prusse, avec sa « coquetterie de l'enthousiasme » , fut aussi méconnue et calomniée que Marie-Antoinetle l'a été pour sa gaieté moqueuse et son laisser-aller viennois. On s'expliquera les faux jugements portés par ses ennemis lorsqu'on verra comment parlaient d'elle les serviteurs les mieux placés pour la connaître. « Vous concevez » , écrivait, de la « divine entrevue » , Pierre Lombard, frère du secrétaire intime du roi, « Vous concevez que V enchanteresse n'a pas peu contribué à resserrer les liens qui lient actuellement les deux princes : c'est une fée qui soumet tout au pouvoir de ses enchantements . » Cette lettre fut, très vraisemblablement, interceptée au cabinet noir de Paris, auquel tout porte à croire, d'ailleurs, qu'elle était destinée, et il n'en faut pas plus pour expliquer comment, plus tard. Napoléon, qui comparait Marie* Caroline de Naples à Médée, fit de la reine Louise de Prusse une Armide.
L'Empereur et le roi avaient parlé du péril commun dont les menaçaient l'extension de la République française et l'ambition du premier Consul. Ils se promirent mutuellement con-
* Comparez avec le Journal de Memel, dans Bailleu, les impressions de Mme de Staël, en 1812 ; ^^ H y a du génie dans la vtrlu... L'Empereur me parla avec enthousiasme de sa nation. — Sire, lui dis-je, votre caractère est une Constitution pour votre Empire, « vetre conscience «n est la garantit. » Dix années d'exil.
fiance absolue, fidélité à toute épreuve. Leurs vues, cependant, demeuraient singulièrement divergentes. Alexandre regardait et voyait de loin ; Frédéric-Guillaume, de tout près. Sa politique était, selon l'expression allemande, toute territoriale, c'est-à-dire qu'elle ne visait qu'à la conservation et à l'arrondissement. Frédéric-Guillaume concentrait tous ses desseins sur l'annexion du Hanovre ; tout son art tendait à s'en emparer sans se fâcher avec l'Angleterre, à se le faire attribuer par la France et à se le faire garantir par la Russie, le tout sans effusion de sang, sans dissipation de thalers et seulement par les moyens insidieux de procédure que fournit la neutralité. Alexandre visait à Thégémonie de l'Europe et à la reconstitution entre ses mains de la Pologne ; il s'en serait fait le roi et aurait ainsi réparé, pensait-il, l'odieux des partages. C'était sa façon de rétablir la justice dans l'Europe et de restituer aux nations l'indépendance. Cette combinaison l'amènerait à dépouiller, au moins par voie d'échange, son frère et ami d'une partie de ses possessions polonaises : Posen et surtout Varsovie. Mais Frédéric-Guillaume n'en soupçonnait rien et, sûr de sa neutralité qu'il avait rivée à l'âme, sûr de sa défensive qu'il savait appuyée par la Russie, sûr enfin d'être garanti par Alexandre des bénéfices que lui atiribuait son traité avec la République, il se mit en possession, sans même attendre les ratifications de la Diète de l'Empire ^
Alexandre marchait à la rupture avec la France, persuadé qu'il y entraînerait la Prusse. L'Autriche se tenait en réserve, avec la discrétion que lui inspirait le souvenir des défaites récentes et aussi le désir de tirer de la paix tous les avantages possibles et d'obtenir une part, aussi large que faire se pourrait, dans la grande curée de l'Allemagne*. Les pensées de derrière la tête percent dans des instructions données au jeune comte Clément de Metternich qui faisait alors ses
* 3 avril 1802 Treitschke, t. I, p. 183. — Lombard à Lucchesini, iS juillet 1802; lettre à KotscKoubey à Worotizof, de Memel, 14juin 1802. ■ Convention de Parit du 26 décemlire 1802. Himly, t. I, p. 47T.
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débuts dans la légation de Dresde. Il les rédig^ea, paraît-il, lui-même, et c'est la préface de sa politique future qu'il écrit à ce propos *. « Nous sommes loin de voir rétablir l'équilibre européen et avec lui le repos g^énéral. Il faut que l'extension extraordinaire de la France subisse des modifications... Bien arrondis, nous entrons dans des conditions toutes nouvelles. Actuellement, notre devoir politique est de nouer des relations nouvelles, utiles..., de refaire nos forces..., d'arriver à une situation qui nous laisse libres, autant que le permettront des circonstances impossibles à prévoir maintenant, de cboisir un rôle en harmonie avec "l'étendue et la situation d'un État de premier ordre. » En Allemag^ne, contenir la Prusse; en Italie, contrarier la France, agiter la Cisalpine; tâcher, à propos de l'exécution de la paix de Lunéville, de recommencer le manège de Rastadt et de Selz et de reprendre pied dans les Légations, voilà pour le moment tout leur plan de diplomatie. Lorsque le traité d'Amiens leur fut connu, ils jugèrent que ce traité serait lettre morte et que la paix qui y était annoncée ne serait que le masque officiel d'une fort courte trêve *. On écrivit, de Vienne, à Philippe Gobenzl, à Paris : « Comment ce qui reste en Italie d'étrangers à la France peut-il espérer d'échapper à sa domination? Où s'arrêtera donc ce torrent plus rapide et plus dévastateur dans la paix que dans la guerre? »
La paix dévastatrice ! voilà le grand épouvantail consulaire et la grande nouveauté de l'année 1803, l'an X de la Répu-
* Mémoires de Metternich, édition française, t. II, novembre 1801. — C'est, presque mot pour mot, le programme de 1809.
• Voir Maktess, t. XI, p. 67. — Cobenzl à Collorodo, 31 mai 1802.
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blique, comme on disait encore. L'Europe, qui avait eu peur et horreur de la Révolution, en désirait d'autant plus la fin que l'horreur avait été plus forte et la peur plus durable. Mais elle s'étonnait qu'un homme eût pu ordonner ce chaos, éteindre ce volcan qui menaçait d'ensevelir le vieux monde sous la lave et les cendres. Elle demeurait stupéfaite de cette rénovation de la France qui, d'après toutes les prévisions, aurait du, depuis longtemps, disparaître dans l'abîme. Le fait est que le spectacle, ainsi considéré, avait de quoi surprendre et dérouter.
Une nation que l'on disait naguère abaissée par la monarchie absolue, usée parle bien-être, amollie par le luxe, dépravée par les excès de la pensée, débauchée par la littérature, sans religion, sans mœurs; distraite de soi-même par les spéculations sur l'humanité ; oubliant les conditions rudes de la vie d'État pour se lancer dans le rêve d'une liberté chimérique, d'un cosmopolitisme plus chimérique encore; conduite par la ruine de ses finances, les abus et l'impéritie de son gouvernement, à une révolution universelle; qui ne s'échappait de l'utopie que pour tomber dans l'anarchie sanglante; enveloppée, envahie par tous les États qui, depuis deux siècles, jalousaient sa grandeur et guettaient sa décadence, se retrouve, se rassemble, se régénère par cette révolution même qui semblait la devoir dissoudre; tire de l'anarchie le pouvoir le plus centralisé que la vieille Europe eût connu depuis le Sénat romain; tire des doctrines cosmopolites la notion la plus concrète, la plus réelle, la plus élémentaire aussi du patriotisme; tire de l'utopie de la fraternité des armées conquérantes; se défend, envahit à son tour; montre au monde, par son exemple, comment un peuple sauve son indépendance, réclame ses droits, les impose à ses ennemis et les propose aux autres peuples ; joignant, dans la guerre, l'enthousiasme humanitaire à la magnificence de la conquête, et, chez elle, reconstituant dans ses lois et sa constitution sociale renouvelées, par le principe de la liberté civile et de l'égalité, le gouvernement le plus actif, le plus fort qu'elle ait
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possédé, par l'étendue et la profondeur de ses réformes, et par lampleur des conquêtes : une république démocratique dans le cadre de l'empire de Gharlemagne et, pour la conduire, un consul de trente-trois ans, dans tout l'élan du génie, dans tout l'éblouissement et toute la séduction de la jeunesse! « Cette nation recommençait le monde ^ » Et ce spectacle se déployait devant des hommes pour lesquels Voltaire avait été un prophète et Frédéric un demi-dieu.
Le {gouvernement que Bonaparte installait en France réalisait les conceptions favorites des hommes d'État du continent* : le despotisme éclairé entre les mains d'un homme supérieur. Contenue et régulée par Bonaparte, la Révolution française leur redevenait intelli(jible. Le monstre reprenait figure humaine; le mystère se dissipait; la France rentrait dans l'ordre de l'histoire, tel qu'ils étaient capables de le comprendre. Mais ils ne la comprenaient que pour le redouter davantage. Ajoutez la comparaison avec toutes ces monarchies détraquées, vermoulues, inertes. Une seule, l'Angleterre, reste debout, malgré son roi fou ; c'est que précisément, comme la France, elle s'est trempée dans les révolutions, et que de grands gouvernants, de Cromwell à Guillaume d'Orange, à Ghatham, à William Pitt, les ont tournées au bénéfice de l'État. Mais les autres : l'Espagne en pourriture deGodoy; l'Autriche sans empereur, sans conseil, déchirée, rapiécée ; l'Italie en lambeaux ; Naples gouvernée à coups de hache; l'Empire, rongé aux extrémités, atterré, se dévorant soi-même; la Prusse en décadence; la Russie jetée par un attentat aux mains d'un jeune homme indécis; nulle part l'éperon, nulle part le guide et le cavalier.
Depuis que la France est rouverte, les étrangers y affluent, impatients de voir ce qui en subsiste encore, après tant de catastrophes, et ce que tant de gloire et de si prodigieuses aventures ont pu y changer. Surprise, admiration, gêne, jalousie,
* Chateaubriakd, Mémoires^ t. II, p. 220.
• Voir tome I, p. 107 et «uiv. — Cf. IUrke, Uardenber^, t. 1, lir. III, chap. VI.
UO LA BIVALITÉ DAMS LÏ PAIX. — £801.
ce sont les impressions dominantes dans les notes des Allemands ^ Ils s'étaient Bguré une autre France, plus commode à l'Allemagne, plus flatteuse aussi à leur amour-propre, surtout moins dominatrice, moins « grande nation» . Ces perspectives de Gharlemagne, ce rappel de l'empire d'Occident les déroutent, les inquiètent, les scandalisent. Ce n'était point ce qu'ils espéraient de la Révolution ni ce qui les y avait attirés. Une France s'offrant en holocauste à la régénération des peuples, sacrifiant son orgueil et ses ambitions à l'œuvre de la justice universelle; faisant comme une nuit du 4 Août de sa gloire, de ses traditions politiques, de ses passions de suprématie, de ses prétentions à l'empire des Gaules, à la limite du Rhin; puis, après avoir affranchi les peuples, se retirant modestement, se tenant humble devant les pouvoirs établis en Europe; une France victime expiatoire du vieux monde, prétresse auguste, charmante et désarmée du dieu nouveau, Iphigénie des nations, joie des yeux, consolation des cœurs, exhortation vivante à l'idéal, voilà ce qu'ils désiraient. Voilà aussi d'où provenait, depuis le jour de la première rencontre, en 1792, le grand malentendu, et des républicains mayençais avec le Comité de salut public, et des Cisrhénans avec le Directoire, et de tant d'Allemands « éclairés » — demeurés très Allemands — avec le premier Consul. D'ailleurs, sous le prestige. Les Tuileries, écrit l'un, « sont le cœur de Paris, Paris dans Paris. Là se manifeste, apparente et sensible, la force centrale du nouveau soleil » . — « Là, écrit un autre, le bon père du peuple, le pacificateur des discordes, Henri IV, reconnaîtrait un esprit de la famille du sien. » — « Le premier homme dans la première monarchie du monde. » — « L'homme le plus extraordinaire », — a le plus grand homme du monde » .
On prétend qu*il y eut, un moment, en France, en 1802, jusqu'à 20,000 étrangers à la fois. Sur ce nombre, on comp-
' Paul HoLZHAU8EBr, Der erste Consul Bonaparte und seine Jeutschen Besw cher, d'après les lettres et journaux des voyageurs. — Reichardt, Lettres traduite! par Laquiante. — Denkwiirdigkeiten des Grafende Bray,