LA MISSION D'ANDREOSSY
des côtes d'Angleterre ; espionner à fond la marine, les arsenaux, le militaire; enfin faire parler les Anglais, dans les rencontres, et surtout éviter de boire à table, « mettre de l'eau dans son verre tandis que les autres boiront leur vin pur » ; flatter les mécontents, les plaindre; leur dire que, « dans une république, ils seraient peut-être chefs d'État » ; caresser les illusions des libéraux : Bonaparte, « si la Providence lui conserve la vie M , s'honorera de ne « laisser exister en Europe d'autre gouvernement que celui d'une République universelle M .
La touche du pastiche est lourde, mais ce n'est point de l'ouvrage pour les connaisseurs. Il s'agit de jeter des fagots sur le feu de houille qui brûle dans les foyers anglais et d'allumer une forte flambée, qui se voie de loin.
La France est trop forte par ses conquêtes, par ses ressources internes, par son Consul; c'est la conclusion dernière. Il s'ensuit une jalousie d'autant plus inquiète que rien ne permet d'espérer, comme sous Louis XIV, quelque détente du ressort et détraquement de la machine par le faste de la Cour, l'excès des bâtiments, les prodigalités aux maîtresses; tout est État, tout est puissance, tout est utilité. Que cela dure -— et cela durera si le Consul ne meurt point de quelque mal soudain ou de quelque attentat — l'Europe est sous le joug, et l'Angleterre menacée de pléthore, d'apoplexie, de concurrence et peut-être de révolution. La République consulaire produit sur les Anglais cet effet inattendu de rapprocher les intérêts nouveaux, ceux de l'industrie urbaine, des intérêts anciens, ceux de la propriété rurale; et voici que les aristocrates et les oligarques ne s'effraient pas moins que les nég[0-
ciants et les manufacturiers de la prospérité et de l'essor de la France.
La classe gouvernante, celle des g^rands propriétaires, a accaparé les grands privilèges et les grands emplois attachés à la propriété ; ils s'insinuent à la Chambre des Lords, ils dominent aux Communes, ils sont maîtres de l'État par le parlement; ils administrent par la justice locale, par les pouvoirs locaux. Ils entendent garder leur prépondérance, leurs sièges, leurs terres; dévorer l'Irlande et mener le peuple, patriote et chrétien, par les grands mots d'honneur, d'indépendance, de christianisme, de liberté. Ils ont lutté avec acharnement contre la France révolutionnaire ; mais la Révolution organisée, ordonnée, leur semble un ennemi bien autrement dangereux que la Révolution anarchique, la Révolution en piques et en haillons, avec son Être suprême, ses guillotines et ses sans-culottides. Antichrétienne, niveleuse, déprédatrice, elle 86 dressait comme un épouvantail. La République consulaire dégage une contagion plus menaçante et plus insidieuse. L'exemple que donne la France de l'éviction légale d'une aristocratie terrienne par le paysan et le petit bourgeois, d'un immense transfert de la propriété, divisée et démocratisée, réalise, pour le peuple anglais, une propagande singulièrement plus alléchante que l'égalité dans la misère. L'intérêt des paysans et des bourgeois anglais travaillait contre la Révolution française; il menace désormais de parler pour elle, et d'autant plus que cette révolution, avec ses bienfaits pratiques et tangibles, se transforme en une machine d'État plus productive et mieux combinée pour le bien-être du petit peuple laborieux.
Or, l'Angleterre semble mûre pour une révolution de ce genre. « Elle était imminente, dit un historien anglais. L'esprit public était excité ; les passions démocratiques commençaient à s'agiter; le désir du pouvoir, sous le nom de réforme, s'était répandu parmi les classes moyennes, et les institutions de notre pays étaient menacées d'un choc aussi violent que celui qui venait de bouleverser la monarchie en France. Le seul