L'ARMISTICE
dit le Bulletin de l'armée, a été reçu à la porte par tout le clergé, conduit dans le chœur sur une estrade préparée à cet effet, et celle sur laquelle on avait coutume de recevoir les consuls et premiers magistrats de V empire d'Occident.,, Ce respect pour l'autel est une époque mémorable qui fera impression sur les peuples d'Italie et plus d'amis à la République. »
Le 26 juin, il eut à Verceil une conversation avec l'archevêque-cardinal Martiniana ^ Il lui parla avec respect de Pie VII et du rétablissement de la Papauté à Rome. Il insinua qu'il inclinerait à restituer au Saint-Siège les Légations, mais qu'il n'en était pas le maître : toutefois, il plaça une amorce et laissa une espérance. Puis il s'étendit sur son désir de s'entendre avec le pape pour mettre fin aux troubles religieux de la France. Les moyens en étaient déjà arrêtés dans son esprit. Il chargea le cardinal de transmettre à Pie VII ces paroles significatives : « Que faut-il pour pacifier l'Église de France? Une mesure décisive : c'est la démission de l'épiscopat tout entier. Il est nécessaire que tous les sièges soient déclarés vacants ; qu'au lieu de ces prélats émigrés qui ne cessent d'intriguer pour la royauté dans leurs diocèses, ye nomme des évêques qui soient dévoués au nouvel ordre de choses, et leur fasse donner des bulles par le Pape. Je veux bien que la religion catholique soit dominante, comme vous dites à Rome ; mais je ne souffrirai pas qu'elle serve à ébranler mon gouvernement. « Sauf le mot dominante qu'il employait au sens commun : qui domine, qui est celle du plus grand nombre, et que le cardinal prit au sens théologique ; qui exerce la domination, qui est celle de l'État — ce qui entraîna de longs malentendus et d'épineuses discussions — tout le Concordat futur se résume en ces quelques phrases, et cette première proposition en contient tout l'esprit.
Cependant, il reçut de mauvaises nouvelles du côté où il n'en devait jamais recevoir de bonnes : la mer et les Anglais,
1 BouLAY D^ Li Meijrïhe, DqcutnenU iur la négociation du Concordat,
Le ministère britannique refusait de ratifier la convention d'El-Arich, et un débarquement se préparait à Quiberon \. Sous cette impression, il écrivit son bulletin du 18 juin, tout plein de la gloire de Desaix, et le termina par un véhément appel aux armes. Ainsi, en 1797, au lendemain de Gampo-Formio * ;
« La nation française fait fort bien d'être victorieuse. Il n'est point d'excès auxquels ne se portassent ses ennemis, si elle avait des revers...
« Mais quelque chose que fasse la cour de Londres, il n'y aura pas de guerre civile en France. La Belgique fera partie du territoire du grand peuple. La Batavie et l'Espagne, réunies d'intérêts et de passions, redoubleront d'efforts contre les tyrans des mers, et l'Anglais, exilé six mois de l'année dans son île, devra attendre que l'Elbe soit débarrassée de ses glaces pour avoir des nouvelles du continent. L'Angleterre deviendra, par son arrogance, sa vénalité, sa corruption, l'opprobre et le mépris du Français, comme de l'Autrichien et du Russe. »
Pour les mots, cette invective violente et âpre rappelle les diatribes de Kersaint,de Danton en 1793,de Barèreenl'anll, du Directoire en l'an VI; et ces mots, lourds de ce passé, sont des mots remplis de destinée. C'est le langage de la colère, c'est cependant l'expression de la réalité, le programme de la paix impossible et de la guerre sans merci. Bonaparte l'affrontait : il tenta d'en rompre le cours fatal. Si elle fut plus forte que son génie, il eut, au moins, dès l'abord, la clairvoyance de discerner les conditions inévitables de l'entreprise.
Il avait quitté Milan le 25 juin, il revint à Paris le 2 juillet. Il avait hâte d'y reprendre les rênes, d'y exploiter, et dans le grand, sa victoire, et d'en pousser toutes les conséquences. 11 soupçonnait qu'en son absence son autorité avait dû subir une '^rise : la crise avait été plus grave et plus profonde encore qu'il ne pouvait l'imaginer.
' Lettres aux Consul», à Garnot, 18 et 20 juin 1800. — Ghassin, les Pacifications de l'Ouest, t. III., p. 635, 648. l Gf., t. V, p. 254-255.
CRISE A PARIS. — i«00., 47
Cette première année du Consulat présente comme une mise en scène en raccourci de tout l'Empire. Paris manifeste, durant les deux mois d'absence de Bonaparte, l'ag^itation sourde d'intrigues qui, même au temps de l'omnipotence, accompagnera toutes les campagnes de l'Empereur. Ainsi en 1805, en 1808 durant la guerre d'Espagne, en 1809 lors de l'affaire de Walcheren; puis tout à coup, en 1812, comme une raine qui saute et découvre l'abîme, l'extravagante et fatidique aventure de Malet.
Pour mener le branle, les deux hommes qui, jusqu'à la catastrophe, ourdissent et tordent les fils, Talleyrand et Fouché ^ : l'un aux Affaires étrangères, en commerce avec tous les meneurs d'intrigues de l'Europe, les agents, les correspondants, les observateurs et informateurs de tout ordre, les « amis » d'Antraigues, par exemple, et ceux de l'Angleterre ^ ; l'autre, à la police, en commerce avec tous les conspirateurs du dedans, des babouvistes aux émigrés et aux chouans, d'Aréna à Bourmont; l'un et l'autre, les plus roués artisans de trames qu'on ait connus, et la main sur le ressort de toutes les machines. D'ailleurs se jalousant, se détestant, se décriant à Tenvi ; acoquinés, leur vie durant, malgré l'antipathie qui les rend insupportables l'un à l'autre ; attelés au même char, accouplés sous le harnais, tirant en discorde et cherchant à se pousser réciproquement dans l'ornière. Défroqués tous les deux, ils gardent jusque dans leur fortune nouvelle leurs aversions de ci-devant. Aversion, chez Fouché, du éminariste tiers état, du cuistre d'Oratoire de province pour le ^rand seigneur, agent général du clergé, prélat de cour; aversion du parvenu pour le déclassé; du « tonsuré » marié,
' Louis Madelin, Fouché, chap. x et xi. ' Cf., t. V, p 123.
MARENGG. — 1800.
mais sérieusement, et devenu homme de famille, pour l'évêque renégat et le libertin du g[rand monde; de Téconome aux doigts crochus qui épargne et qui place, pour le joueur, le prodigue, à la dette insolente ; du maigriot de petite mine, à face de fouine, au teint blême, aux yeux en vrille d'argousin, qui a dépouillé cet autre froc, plus sinistre, celui de l'athée et du terroriste, et s'est fait un masque bonhomme et jovial, mais toujours mal mis, mal tenu et de mauvaises façons, pour le gentilhomme révolutionnaire, élégant, nonchalant, séduisant, impertinent, conservant, dans le service républicain, les grandes manières de la servitude de cour; aversion de la police, enfin, cette roturière, contre la diplomatie, cette privilégiée, à laquelle il aspirera toujours comme à une initiation dans le grand monde et dont jamais il ne connaîtra les faveurs. Pour les amener tous les deux, l'un boitant, l'autre chancelant, appuyés l'un sur l'autre, dans le cabinet de Louis XVIII, il faudra plus d'années qu'ils n'en attribuaient alors à la vie de Bonaparte, plus d'aventures et de plus étranges qu'ils n'en avaient encore connu, plus de métamorphoses qu'ils n'en imaginaient et plus de catastrophes que n'en pouvait apporter une seule campagne; ils y arrivèrent, cependant, de couloir en couloir, d'escalier dérobé en porte secrète, parce qu'ils se tinrent toujours aux aguets, toujours en posture, chacun des deux compères finissant toujours par jeter à l'autre la corde dont il l'eût voulu pendre Bonaparte tenait en main son personnel dépareillé de gouvernement; lui parti, tout se débrida et s'entrava. L'intérêt cependant groupait les gouvernants, s'il ne les unissait pas ; une même peur les liait, celle de tout perdre en le perdant. Elle suggéra la pensée, s'il revenait, de se mettre à l'abri, en consolidant son pouvoir. On parla de consulat à vie, et ce ne serait encore que l'affaire d'une vie humaine, la plus exposée de toutes ; on murmura les mots de consulat héréditaire*. Et les «i frères m , aussitôt, d'intervenir, confon-
1 MiOT note, dès le 13 mai, de« propos d'hérédité, t. I, p. 273.