‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 70 sur 122 · WHITWORTH A PARIS · texte numérisé non relu

WHITWORTH A PARIS

la première vision qui pénètre Bonaparte avec le premier rayon du matin, s'écrie Sheridan ; c'est sa derhière pensée le soir, à quelque béité qu'il s'adresse, Jupiter, Mahomet, la déesse des batailles ou celle de la raison. »

Pitt n'a pas encore reparu au Parlement ; mais il remonte sur la scène, il écrit, il cause. Il dit à Malmesbury : « La France est une puissance factice, cela ne peut pas durer, mon temps reviendra. Quelque grande que puisse être la France, notre revenu ég^ale celui de l'Europe, notre marine est supérieure à celle de toute l'Europe. » Ganning incrimine le ministère : « Tôt ou tard, il faudra qu'il ag^isse, sans quoi le pays est perdu... Il n'y a autre chose que concession, concession, concession ! * »

Sur ces entrefaites, Whitworth arrive à Paris. C'est un homme de cinquante ans : « g^rand, parfaitement beau » , de tournure noble, représentant, avec magnificence, un pays prospère et un État altier. Un de ses premiers rapports est pour signaler les vues persistantes de Bonaparte sur l'Egypte et recommander la vigilance. Il tient pour la paix agitée. « Chaque nouvelle année de paix, écrit-il le 1" décembre, tout en affaiblissant le gouvernement consulaire, donnera de la force et du courage à ceux dont c'est le but et l'intérêt de le renverser. De fait, nous entretenons, en maintenant la paix, un état de guerre, contre ce gouvernement, qui est plus décisif et plus dangereux par lui-même que des hostilités déclarées. »

Bonaparte ne s'y trompe pas : l'Angleterre ne rendra pas Malte. Les prétextes de ne point rendre cette île changent avec les époques : naguère c'était la République italienne, désormais ce sera la Suisse. Bonaparte apprend qu'à Londres les ci-devant fabricants de faux assignats se mettent, chose plus redoutable, à fabriquer de faux billets de la Banque de France; que les émigrés complotent à Jersey; que des émissaires anglais parcourent les ports d'Italie; que les partisans

* Canninf; à Malmeibury, 14 décembre 1802.

de l'Angleterre s'ajjkent en Hollande et, sons le couvert d'une neutralité louche, travaillent à rompre Talliance française. Il excite sa polémique, éperonne ses espions ; il refuse d'entendre parler de relations commerciales. «Nous ne paraissons pas être en paix » , écrit-il à Talleyrand. La conduite de l'Angleterre est « une injure perpétuelle au peuple français» . Il faut en finir, cependant. C'est une phrase qui revient en tous ses discours : « Le temps de la tranquillité est arrivé en Europe *. » Il dit à Markof : « Les flots excités par le dernier orage ne sont pas encore assez calmés, pour ne pas faire craindre une nouvelle tempête, et, dans le cas d'une nouvelle explosion, mon parti est pris de faire proclamer l'Empire des Gaules et de marcher à nos ennemis. » C'est l'épouvantail césarien : il se flatte d'en terrifier le continent.

L'acte de médiation de la Suisse se prépare, ostensiblement. Le 10 décembre, Bonaparte adresse aux délégués ce discours qui porte loin : « La neutralité convient seule à la nature de votre pays et à vos intérêts » ; mais, ajoute-t-il : a Je dois vous parler comme magistrat d'un grand pays et ne pas vous déguiser que jamais la France et la République italienne ne pourront souffrir qu'il s'établisse chez vous un système de nature à favoriser nos ennemis. » L'histoire a placé la Suisse entre la République italienne et la France; l'Angleterre n'a rien à y prétendre. « Je ne puis souffrir que la Suisse soit un autre Guernesey du côté de l'Alsace. Il faut que l'Angleterre ne puisse entretenir en Suisse un seul homme suspect. »

Toutefois, il croyait la guerre sinon évitable, au moins éloignée. Il fait partir l'expédition de l'Inde, et il donne, dans les derniers jours de janvier 1803, ces instructions à Dectien, qui en a le commandement : « Le capitaine général arrivera dans un pays où nos rivaux dominent, mais où ils pèsent également sur les peuples de ces vastes contrées. Il doit donc s'attacher à ne leur donner... aucun motif de discussion et à

• Bonaparte à Talleyrand, 18 et 28 décembre ; rapports de Markof, 13 décembre; de Whiiworth, 23 décembre 1802.

^VHIT\^ORTM A PARIS. — 1808. Sfi»

dissimuler le plus possible les vues du gouvernement. » Tout en cherchant à lier des relations « avec les peuples ou les princes qui supportent avec le plus d'impatience le joug de la Compag^nie anglaise » , il s'étudiera à ne donner à cette compag^nie aucune inquiétude. « Les Anglais sont les tyrans des Indes; ils sont inquiets et jaloux; il faut s'y comporter avec douceur, dissimulation et simplicité, w Decaen indiquera quelles forces il faudrait pour aider les princes hindous à chasser les Anglais. Puis, revenant à une date qu'il avait déjà plus d'une fois marquée : « Si la guerre venait à se déclarer avant le 1" vendémiaire an XlII-23 septembre 1804..., le capitaine général a carte blanche et est autorisé à se replier sur nie de France. » Il termine par ces mots qui décèlent sa pensée secrète : « La mission du capitaine général est d'abord une mission d'observation ; mais le premier Consul, bien instruit par lui et par l'exécution ponctuelle des observations qui précèdent, pourra le mettre à portée d'acquérir un jour cette gloire qui prolonge la mémoire des hommes au delà de la durée des siècles ^ »

Le bruit se répand qu'un corps de débarquement de 8,000 hommes se réunit en Corse, noyau d'une future armée d'Egypte. Le retour de Sébastiani confirme ces nouvelles. Sébastiani, important, bourdonnant, arrogant, volontiers enflé de sa personne et boursouflé dans ses discours, a rempli sa mission avec éclat ; il revient avec tapage. Ses propos circulent dans tout Paris. Le 30 janvier 1803, le Moniteur publie le mémoire qu'il a adressé, sur sa mission, au premier Consul. 11 y accuse les Anglais de différer à dessein l'évacuation d'Alexandrie ; il accuse le général anglais Stuart de Tavoir voulu faire assassiner; il peint l'armée anglaise a un ramassis d'hommes mal armés, sans discipline, usés par les excès de débauche » . — Six mille Français suffiraient aujourd'hui pour reconquérir l'Egypte. Ce pays est resté très favorable à la France. La veille, Bonaparte adressait cette allo-

* Henri PaENTOUT, ille de France sous Decaen. Paris, 1901,

culion aux délégués suisses : a L'Angleterre n'a rien à faire avec la Suisse ; si elle avait exprimé les craintes que je voulusse me faire votre landammann^ J6 1© devenais. On a dit que l'Angleterre s'intéressait à la dernière insurrection : si son cabinet avait fait à ce sujet une démarche officielle, s'il y avait eu un mot dans la Gazette de Londres^ je vous réunissais ! »

Ces mots sont colportés dans toutes les ambassades, en attendant que les journaux les publient. L'effet en est déplorable et très différent de celui qu'en attendait Bonaparte. « On se réunit communément, écrit Markof, à attribuer ces incohérences à un esprit qui a de la tendance vers un égarement complet; c'est communément l'opinion du principal ministre de tous ses plans politiques. » C'est en Angleterre surtout que le coup porte à faux.

Les politiques voient l'Egypte menacée, la Suisse fermée, c'est-à-dire une porte de côté par où ils exploraient et machinaient en France. Les négociants voient un entrepôt de plus enlevé aux affaires. La Cité lit le discours aux Suisses et le rapport de Sébastiani : le Corse les défie d'agir ici, il menace de les déloger de là ! Le sang monte à la tête de John Bull, il voit rouge, il ferme les poings, et sir John Falstaff cogne „a cuirasse de si formidables coups d'épée que le retentissement en fera évanouir le matamore du continent! Le ministère Addington se guindé à la liauteUi- du public. Hawkesbury mande, le 9 février, àWhitw^orth de déclarer que l'Angleterre ne se dessaisira pas de Malte avant d'être rassurée sur les intentions de Bonaparte au sujet de l'Egypte et de l'empire ottoman. Malte est le gage universel et la garantie de toute réclamation. Whitworth, stylé à Londres par Simon Woronzof, s'était mis en confiance avec Markof, le consultait, lui communiquait tout, et Markof, de ces confidences, nourrissait ses rapports, attisant la jalousie d'Alexandre, aigrissant l'hostilité des ministres.

Whitworth avait conféré avec Talleyrand sur ses instructions du 9 février. Le 18, Bonaparte le fit prier de se rendre

WHITWORTH A PARIS. — 1802. J7i

aux Tuileries *. Ce fut une de ces grandes scènes de tragédie historique que Bonaparte admirait tant chez Corneille et par lesquelles il se donnait, et donnait, à la postérité, le spectacle, souvent le secret de sa vie. La France, dit-il, a une armée de 480,000 hommes, préparée aux entreprises les plus hardies. L'Angleterre possède une flotte qui la rend maîtresse des mers et que la France n'égalera pas avant dix ans : ces deux puissances sont capables de gouverner le monde, par leur entente, et de le renverser par leurs discordes. « Depuis la paix d'Amiens, j'ai senti, en toute occasion, l'inimitié. Pour avoir la guerre, il suffit de déclarer qu'on lavent... » Il reprit, un par un, les griefs de l'Angleterre : — Le Piémont, la Suisse, ce sont des bagatelles. Tout cela était dans l'ordre naturel des choses et facile à présumer, lorsqu'on traitait à Amiens; il ne fallait pas conclure alors, ou tenir ce qu'on avait promis, nommément à Malte. Quant à l'Egypte : « Si j'avais senti la moindre inclination à m'en emparer par la force, je l'aurais fait, il y a un mois; mais, tôt ou tard, l'Egypte appartiendra à la France, soit par la chute de l'Empire ottoman, soit par quelque arrangement fait avec la Porte. » La France y conserve des intelligences; c'est pour les entretenir qu'il y a envoyé Sébastiani, mission nécessaire à cause des obstacles que l'Angleterre apportait à la paix, c'est-à-dire après le refus d'évacuer Malte. Ces mots le conduisirent à parler de la guerre : une descente était le seul moyen de vaincre les Anglais ; mais comment croyait-on qu'arrivé à la hauteur où il était, il risquerait sa réputation, sa vie, dans une entreprise aussi hasardeuse? Si on l'y pousse, toutefois, ce sera une guerre d'extermination, où la France entière le suivra. Il fit alors le tour du continent, montra l'Angleterre sans alliés, dépeignit l'Europe subjuguée par lui : l'Empereur de Russie est très pacifique, l'Autriche ne compte plus! « Il n'a tenu qu'à moi de coucher à Vienne dans le lit impérial ! r> il discourut, de la sorte, près de deux heures. A peine Whit-

* Rapports de Whitvvorth, 21 février; de Markof, 28 février 1803, d'après le récit direct de Whitworth.

J72 Là RUPTURI. — 1802.

worth put-il placer quelques répliques, mais très affirmativeg. «J'ai cru, raconte-t-il, entendre plutôt un capitaine de dragons que le chef d'un des plus puissants États de l'Europe. » Bonaparte, improvisant son rôle, avait dépassé le personnage qu'il voulait jouer. Talleyrand, en son commentaire, tâcha d'adoucir l'algarade. La dépêche qu'il écrivit à Andréossy, le jour même, n'en concluait pas moins à des propositions fort pressantes : évacuation de Malte et d'Alexandrie, expulsion de Georges, répression de la presse. Le lendemain, 20 février, le Moniteur inséra VActe de médiation du premier Consul entre les partis qui divisent la Suisse. Le Recès, acte par lequel la Diète germanique consacrait le remaniement de l'Allemagne, était prêt et la signature n'en était plus qu'une formalité*. Ce même jour, 20 février, Bonaparte publia, sous forme de message adressé au Sénat et au Corps législatif, un exposé de la situation de la France. C'est la plus splendide revue politique que jamais chef d'État ait passée en Europe. Toutefois, pour célébrer la paix magnifique, il ne la présentait encore qu'à titre d'espérance. « Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent, et il lui est permis d'espérer la paix maritime. » Il y fera tous les sacrifices compatibles avec l'honneur. Mais si un parti, en Angleterre, a conclu la paix et désire la maintenir, un autre « a juré à la France une haine inplacable » ; d'où une attitude à la fois pacifique et menaçante. — « Tant que durera cette lutte des partis, il est des mesures que la prudence commande au gouvernement de la République ; 500,000 hommes doivent être et seront prêts à la défendre et à la venger. » Il répondait d'ailleurs du triomphe final, et en une phrase aussi présomptueuse de sa part que méprisante pour les Anglais : « Quel que soit à Londres le succès de l'intrigue, elle n'entraînera point d'autres peuples dans les ligues nouvelles ; et le gouvernement le dit avec un juste orgueil : seule l'Angleterre ne saurait aujourd'hui lutter contre la France. »> Et l'Angleterre sera seule à lutter!

■ 11 fut signé le 25 février 1803.

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