‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 75 sur 122 · LA SCÈNE DU 13 MABS · texte numérisé non relu

LA SCÈNE DU 13 MABS

le 6 mars, avec la petite expédition destinée à reprendre possession des comptoirs des Indes que les Angolais, devaient restituer. Bonaparte croyait donc encore à la prolong^ation de la paix; il ne se disposait certainement point à la rompre : c'eût été livrer aux Anglais Decaen, ses soldats et l'escadre qui les portait. Le II mars, au matin, il reçut le texte du message royal du 8. C'était la guerre, et très prochaine. A la précipitation, à la complexité de ses mesures dans cette matinée du 11, on voit bien qu'il est pris au dépourvu. Il piétine la terre, comme pour en faire sortir des marins, des soldats, des auxiliaires. Il commande à Decrès des bateaux plats, qui devront être réunis à Dunkerque, à la fin de septembre. Il rassemble les pièces de la lourde machine de guerre, la machine toujours branlante et disloquée des alliances, tâchant de déjouer la diplomatie anglaise, de la prévenir partout. Il écrit au roi d'Espagne, il le presse de mettre en état sa flotte désarmée : « L'Angleterre veille toujours; elle n'aura de repos qu'elle ne se soit emparée des colonies et du commerce du monde. » Il harcèle les Bataves; il avertit Melzi, qu'il trouve mou.

Il ne suffit pas de crier aux alliés : Garde à vous! Il faut occuper les positions offensives. Bonaparte n'a garde de méconnaître le conseil que Frédéric soufflait, en 1755, aux ministres de Louis XV, aveugles et sourds : « Toute leur conduite de modération ne leur fera différer ni éviter la guerre générale que l'Angleterre leur destine... Savez-vous le parti que je prendrais dans les circonstances présentes, si j'étais le roi de France? Je ferais marcher, dès que la guerre serait déclarée ou que les Anglais auraient commis quelque hostilité contre la France, un corps considérable de troupes en Westphalie pour les porter tout de suite sur l'électoratde Hanovre. C'est le seul moyen de faire chanter ce... » Ici, un mot fort libre, désignant le roi d'Angleterre. Au lieu de dissimuler ses troupes et de les engager dans le nord de l'Allemagne, Bonaparte préférerait — c'est une tradition du Comité de salut public — y placer le roi de Prusse, ce qui serait du même coup

le lier à la France et l'eng^a^jer contre l'An^jleterre. Il envoie Duroc à Berlin, avec cette instruction : « Il faut trancher le mot ; le projet du premier Consul, si le cabinet britannique persévère, est d'envahir sur-le-champ le Hanovre. » Mais Duroc fera entendre le fin des choses, le sens caché de la lettre que le premier Consul adresse à Frédéric-Guillaume : «Votre Majesté sait combien je désire, dans toutes les circonstances, lui être ag^réable... »

En même temps que la Baltique, la Méditerranée. Bonaparte réoccupera Otrante et Tarente si les Angolais n'évacuent pas Malte. Le roi des Deux-Siciles en est prévenu. Le g^énéral Colbert part pour Pétersbourg avec une lettre qui en avertit Alexandre et réclame « son intervention « .

Ces lettres au roi d'Espagne, au roi de Prusse, à l'empereur de Russie, à Melzi, sont écrites dans la matinée du 1 1 mars. Ce jour-là, Talleyrand dînait chez le ministre de Prusse, Lucchesini, avec Whitworth, Berthier et Decrès. Au sortir de table, Talleyrand, non sans quelque solennité voulue, invita les ministres de la guerre et de la marine à retourner à leurs ministères où des ordres pressants les attendaient ; puis il emmena Whitworth dans un salon voisin. Il lui signifia que, si l'Angleterre ne fournissait pas des explications sur ses armements, le premier Consul ferait entrer 20,000 hommes en Hollande, formerait un camp sur les frontières du Flanovre, un autre à Calais, et occuperait Tarente. On remarqua que Whitworth, en entrant au salon, paraissait fort ému '.

Le 13 mars, il y avait réception chez Mme Bonaparte. W'hitworth s'y rendit, paré pour la bataille, en gentilhomme qui va sur le terrain, parfaitement calme, hautain, d'une impertinence à peine voilée par les formes d'une extrême courtoisie: lent de paroles, sobre de gestes, magnifiquement vêtu, la distinction même, un lord de la tête aux pieds ^.

^ Rapport» de Lucchesini, 12 mars ; note de Talleyrand à Wîthworth, 12 mars; Talleyrand à Audréossy, 12 mars 1803.

' Relations de Whilworih, 13 mars; de Markof, 16, 17 mars; de Talleyrandà Andréossy, 13 mars; à Hédouville, 16 mars; à Bignon, à Berlin, 16 uiaru.

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