‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 76 sur 122 · LA SCÈNE DU 18 MARS. — 1803. Î · texte numérisé non relu

LA SCÈNE DU 18 MARS. — 1803. Î

Bonaparte l'aborde, agité : « Ainsi vous voulez la guerre ! — Non, premier Consul; nous sommes trop sensibles aux avantages de la paix. — Nous nous sommes battus pendant quinze ans. — C'en est déjà trop. — Mais vous voulez faire la guerre quinze années encore, et vous m'y forcez... Le roi d'Angleterre a dit dans son message que la France préparait des armements offensifs; il a été trompé : il n'y a dans les ports de France aucun armement considérable, étant tous partis pour Saint-Domingue. Il a dit qu'il existait des différends entre les deux Cabinets. Je n'en connais aucun. Il est vrai que l'Angleterre doit évacuer Malte; Sa Majesté s'y est engagée par le traité. » Whitworth explique les intentions du roi : le message est une forme constitutionnelle, il n'a rien d'une provocation; tout s'arrangera, il l'espère, par des explications amicales. « Il n'y a pas à en donner, reprend Bonaparte, sur des stipulations aussi claires et aussi positives que celles du traité d'Amiens. » Puis, se détournant : — « Très bien ! Nous nous battrons dans quinze jours ! » — Markof se trouvait près de lui, il avait tout entendu; il insinue quelques phrases de politesse, conciliantes. Azara, l'ambassadeur d'Espagne, se tenait près de Markof. Bonaparte reprend, «'adressant aux deux : — « Je ne demande pas mieux; mais : Malte ou la guerre! » Alors, élevant la voix comme indigné ; — « Les Anglais veulent la guerre; mais s'ils sont les premiers à tirer Tépéc, je serai le dernier à la remettre. Ils. ne respectent pas les traités. Il faut dorénavant couvrir les traités du crêpe noir. » Après cette sortie, il s'adoucit, s'entretint avec Markof du départ de Colbort pour Pétersbourg, revint à Whitworth et, d'un ton de courtoisie, s'informa de la santé de lady Whitworth. « Elle est restée à la maison pour garder un de ses enfants malade, répondit l'ambassadeur. — Vous avez, repartit Bonaparte, passé ici une mauvaise saison ,

Mémoires de la duchesse d'Abrantès. Les textes fondamentaux sont ceux d« Whitworth et de Talleyrand, du 13 mars, écrits sous l'impression même. Le» autres sont recomposés, des discours. — Portrait de Whitworth, par Turner, au LouTre.

je souhaite que vous restiez la bonne. » Mais, s'ag^itant de nouveau : « Il n'y a pas d'apparence après ce qui vient d'arriver. M Et ne se contenant plus : » Pourquoi des armements? Contre qui des mesures de précaution? Je n'ai pas un seul vaisseau de ligne dans les ports de France; mais, si vous voulez armer, j'armerai aussi; si vous voulez vous battre, je me battrai aussi. Vous pourrez peut-être tuer la France, mais jamais l'intimider. — On ne voudrait, dit Whitworth, ni l'un ni l'autre; on voudrait vivre en bonne intelligente avec elle. — Il faut donc respecter les traités. Malheur à ceux qui ne respectent pas les traités ! Ils en seront responsables à toute TEurope. » Sur ces mots, il rompit le cercle qui s'était formé autour de lui, et, « suiïoquant de colère » , sortit en criant :

« Malte ou la guerre, et malheur à ceux qui violent les traités! »

Plus de cinquante personnes assistaient à la scène. Les courriers diplomatiques en portèrent des relations à Berlin, à Pétersbourg, à Vienne. H ne fut bruit d'autre chose dans Paris. Le 15 mars, au Conseil d'État, on discutait un projet de loi sur la Banque de France. Un ancien membre, très modéré, du Comité de l'an III, Defermon, exprima la crainte que les circonstances ne nuisissent au succès de la Banque.

« Les Piomains assiégés envoyèrent une armée en Afrique, dit Bonaparte. Si nous avions la guerre, ce qui ne paraît pas présumable, je voudniis diminuer les impôts de trente millions. Nous vivrions en Europe, en Hanovre. » Le roi d'Angleterre payerait les frais de la guerre. Il rapporta les paroles qu'il avait adressées à Whilworth et il ajouta : « La France ne peut reculer là-dessus — Malte — sans reculer sur tout le reste. Ce serait contraire à Thonncur. Il vaudrait mieux périr. Si l'on cédait sur ce point, ils demanderaient Dunkerque. Ces temps-là sont passés, nous ne sommes plus ce que nous étions. Nous ne serons pas les vassaux de l'ADgleterre... Les Anglais ont été habitués à mener le continent, et, pour peu qu'ils trouvent actuellement de résistance, ils y sont très sensibles. Tant pis pour eux ! »

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