LA SCÈNE DU 13 MARS
Dans le même temps, Markof écrivait à Pétersbourg après une conversation avec l'un « des plus affîdés » de Talleyrand, Ghoiseul-Gouffîer : « \j' explosion sera sous peu, on en sera quitte pour le fracas. Bonaparte est hors d'état de porter à son ennemi aucune atteinte directe. Tout ce qu'il peut exécuter, au moins cette année-ci, est de vexer le royaume de Naples en y faisant subsister un corps d'armée. » Les Angolais ne céderont point*. « Je pense, disait Whitworth à son collègue de Russie, que ma cour voudrait peut-être se prévaloir des avantagées dans la position actuelle, qui la mettent à même de porter à la France des coups très sensibles, sans en avoir rien à craindre, pour demander, en Italie, et même ailleurs, un ordre de choses plus tolérable. Trop convaincue des vastes projets que l'ambition insatiable de Bonaparte lui suggère, elle est déterminée à saisir le moment actuel pour y mettre des bornes. » Joseph Bonaparte en convient. « Mon frère, dit-il à Whitworth, a trop abusé de son ascendant. » Joseph a essayé de le modérer, mais il s'est fait éconduire; il a dû se retirer à Mortefontaine. Néanmoins, poursuit Markof, l'attitude de l'Angleterre a produit déjà deux très bons effets : a abattre l'orgueil du premier Consul et désabuser les puissances de l'opinion où elles étaient tombées que rien ne pouvait lui résister. »
On lit dans la correspondance royaliste (4-12 avril) : « Les nouvelles sont à la guerre. Il est certain que Bonaparte ne la veut pas ; mais il paraît que l'Angleterre la veut. » Bonaparte écrivait à Melzi, le 2 avril : «Je vous dis, pour vous seul, que je ne pense pas que ce commencement de querelle ait de suite, et que je présume que tout s'arrangera suivant la teneur du traité d'Amiens. » Cependant, il avait envoyé un navire à la recherche de Decaen, avec l'ordre pour le général de s'arrêter à l'île de France (25 mars 1803). Et Markof concluait, au milieu d'avril : a Je suis très porté à croire qu'il cédera à l'Angleterre sur l'article de Malte, dans la crainte de
' Rapports de Markof, 17 mars, 4 avril 1803.
voir la guerre se renouveler, événement qu'il redoute, à cause du manque absolu des moyens à parer les premiers coups, qui mettraient dans le plus grand danger les restes de la marine française, la sûreté de ses possessions et particulièrement celles de l'Amérique espagnole... Les fonds continuent à baisser. »
Malte devenait le point de mire de toute l'Europe, le rocher où s'accumulent les nuages et qui annoncent, selon la direction qu'ils prennent, le beau temps où la tempête. Si les Anglais l'abandonnent, la France écrase l'Europe, Bonaparte se proclame empereur d'Occident! Si Bonaparte y laisse les Anglais, c'est la retraite qui commence, et bientôt la déroute de la Révolution : il aura suffi, comme à Saint-Jean-d'Acre, de lui tenir tête pour déshabiller le fantoche et dissiper Tépouvantail ! Le prestige repasse à l'Angleterre, qui paraît se cramponner avec le plus d'acharnement, qui parle avec moins d'emphase, mais avec plus d'autorité. Si l'Angleterre est encore isolée, le continent tourne à la neutralité bienveillante. Duroc est éconduit à Berlin, très poliment; mais ils sont repus, ils tiennent à digérer en repos. « Que les Anglais exercent le despotisme sur les mers, c'est un très grand inconvénient, je l'avoue, dit Haugwitz; mais le despotisme continental est infiniment plus dangereux. » Et voilà le fruit, très mùr désormais, de tant de sollicitations, d'offres de suprématie, d'Empire même; de tant de lieues carrées de terre allemande, de tant d'âmes d'Allemands, promises par tous les gouvernements de la République depuis dix ans et distribuées naguère par Bonaparte.
La Prusse demeure ce qu'elle a toujours été. La Russie indique ce qu'elle sera. Alexandre diffère de répondre : c'est le carême, temps d'abstinence ; puis viennent les pieux devoirs de la Semaine sainte! Quand il écrit, à la fin d'avril, c'est pour se dérober : « Quoique la conduite de l'Angleterre paraisse, en ce moment, contraire à la lettre du traité d'Amiens, je ne me permettrai ni de la défendre, ni de la blâmer. » Il regrette, toutefois, qu'elle se soit mise dans son tort, et il le