‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 86 sur 122 · CONTRE-MESURES DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

CONTRE-MESURES DE BONAPARTE

qui parte de sa capitale... Une révolution! Ce mot me fait trembler d'avance pour la France, comme pour l'Europe entière. Les contre-coups, je le sais, sont incalculables, mai» qu'y faire ! »

Il s'entêtait à cette vieille illusion des conventionnels, qu'une armée française paraissant devant Londres, Londres aussitôt ferait une révolution, non certes, comme Paris, le 10 août, pour répondre au manifeste de Brunswick, mais pour s'ouvrir à l'étranger ; il s'imag^inait qu'au lieu d'unir les Anglais, l'invasion les diviserait. Bref, il en raisonnait comme faisaient les Russes quand ils entrèrent en Pologne et les Prussiens quand ils entrèrent en France, en 1792. «Croyez, disait-il à un ambassadeur, que rien n'est plus facile que d'arriver à Londres, à l'aide de tant de mauvais sujets dont cette ville fourmille*. » — « Mon entreprise, reprenait-il, écliouera peut-être... La séduction serait des plus fortes pour les ennemis de la France. » Et, revenant aux Prussiens : « Je n'ai rien à craindre de vous, je le sais; mais l'Autriche peut saisir ce moment fatal pour se livrer à l'Angleterre. Il me faut, de toute nécessité, ou une alliance avec la Prusse, qui me garantisse contre les attaques de l'Autriche, ou une alliance avec l'Autriche qui me garantisse de l'Autriche même... Mes relations avec la Russie sont de luxe... Que penser d'une cour où les ministres pensent autrement que leur maître et où ils changent tous les ans ?» — « Cette montagne de neige ne saurait nous intimider*. »

Il tâchait de les attirer dans la médiation russe et de dériver ainsi cette médiation de son côté. « Je n'ai pas le choix des moyens. Je voudrais que la Russie et la Prusse me sauvassent de cette cruelle nécessité en me dictant la loi, mais en la dictant aussi à l'Angleterre. » Il en entretint Markof, le 12 juin, à Saint-Cloud, après un spectacle, où l'on avait entendu une cantate de Fontanes, « poète du gouvernement » , sur la con-

' Conversation avec Markof, 12 juin 1803.

' Conversations rapportées par Lucchesini, 30 mai; par Lombard, 80 juillet

quête du Hanovre. L'entretien dura de minuit à trois heures du matin K Bonaparte offrit la paix à ces conditions : Malte en garde à la Russie, Lampedasa aux Anglais ; évacuation de la Hollande, de la Suisse et du royaume de Naples dès que Malte serait évacuée; indemnité au roi de Sardaigne. Il se prêterait à tout, même à une sorte de congrès où siégeraient la Russie, l'Autriche, l'Angleterre, îa Prusse, etc.; mais surtout à l'arbitrage du tsar, a le plus illimité» , pourvu que le statu quo de la France fut maintenu dans les points essentiels, w Si l'Empereur adjugeait Malte à l'Angleterre, à perpétuité ou pour un temps, dit-il à Markof, il s'y résignerait comme on se résigne à la perte d'un procès que l'on croyait bon ; mais il tenait à honneur et à devoir de ne pas la céder de son propre mouvement et de sa propre détermination. » — « Pourquoi, lui demanda Markof, ayant tant de côtes et de ports sur la Méditerranée, ne voulez-vous pas que les Anglais en aient un seul? — Parce que, répondit-il, les Anglais ruineraient notre commerce dans le Levant ; parce qu'ils feraient des nababs de tous les pachas maritimes... qui feraient toutes sortes d'avanies à nos commerçants et finiraient par les expulser; que cela exciterait des clameurs contre moi, et que je m'exposerais à perdre ma place. »... « C'est avec regret, avec horreur que je fais la guerre... Car, parlant en Européen plutôt qu'en Français, je serai tout aussi affligé que vous, si, en vous levant un beau matin, vous appreniez que l'Angleterre n'existe plus... Je ne suis point sûr de la paix, et je dois me préparer à la guerre Ce n'est pas par des raisons qu'on y dispose les Français, W faut les échauffer, les irriter par toutes sortes d'imputations aux adversaires qu'ils ont à combattre ; en un mot, mettre en jeu leurs passions. On me croit fou, inconséquent, mais je sais ce qu'il y a à faire mieux que ceux qui méjugent... y Il n'attendait guère que la Russie le prendrait au mot : c'eût été une singulière fortune, car il eût obtenu du mênii coup l'humiliation de l'orgueil britannique, la garantie de 1;

* Markof à Simon Woronzof, 13 juin; rapport officiel, 24 juin 1803. Tb»:-

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