‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 87 sur 122 · CONTRE-MESURES DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

CONTRE-MESURES DE BONAPARTE

paix d'Amiens et un système fëdératif contre TAng^le terre. Mais si la Russie refusait, il se faisait honneur devant les Français, de sa modération ; il rejetait l'odieux de la guerre sur les Anglais et leurs alliés, il démasquait la coalition et montrait clairement que les coalisés en voulaient « au statu quo essentiel » de la France, c'est-à-dire aux limites naturelles et à la Méditerranée.

Sur sa demande, Markof en écrivit à Simon Woronzof, à Londres, et, pour être plus sûr de sa rédaction, Markof la soumit à Talleyrand. La réponse du premier Consul au sujet de Malte, ?lisait-il, a me parut si noble, si loyale, si généreuse, que c'est avec un redoublement de zèle et de chaleur que je m'acquitte de la commission qu'il me donne» . Mais en même temps, dans le double fond du portefeuille, et dans le chiffre secrétissime : «Plus les offres du premier Consul me paraissent libérales, et plus leur sincérité me paraît suspecte. Dans celle de se soumettre à l'arbitrage illimité de l'Empereur, je ne vois que l'envie de renchérir sur l'Angleterre et l'espoir qu'elle n'y adhérera pas, et qu'alors il aura acquis un nouvel avantage tant auprès de sa propre nation qu'auprès de la Russie. Cette opinion est celle de tout le monde, car cette offre d'arbitrage est déjà publique et connue de tout le corps diplomatique. » Markof envoya un compte rendu détaillé de la conversation à l'Empereur. Le même courrier emportait, sur l'état de l'armée française, des renseignements qu'Alexandre avait démandes. — «Qu'il n'en parvienne rien à Hédouville I » l'envoyé de la République, ajoutait Markof, « car il serait très facile de découvrir ici le bureau duquel je les ai tirés et même l'intelligence que je m'y suis ménagée *. »>

' « J'ai eu occasion de connaître un des employé» du bureau du ministre delà guerre et j'ai eu par son canal divers rapports dressés par le premier Consul... l'étal gf'néral et détaillé des forces de la République depuis les mouvements auxquels la guerre actuelle a donné lieu... » Au chancelier Woronzof, 12, 14 juin ; à l'Empereur, 14 juin 1803. — TRATCeEWSKY, t. II, p. 201-202. — Comparez Pingat:d, p. 231. — En septembre 1803, un agent secret russe, Christin, futarrêté, •t Ton en mena grand scandale en Russie. Markof protesta. «Un bel espion, dan? le fond i> , écrit Joseph de Maistre, à propos de la note « impertinentissime t de Markof. VoirTwTOHEwSKY, t. II. p. 349 et suiv.

Cette médiation russe remplit les cartons des chancelleries, fastidieuse, fallacieuse comme comme un dossier de procédure'. Les Anglais ne s'y méprirent pas un instant. Markof écrivait, de Paris, que Bonaparte n'était pas sincère, en demandant l'arbitrage; l'amiral Waren écrivait, de Pétersbourg, qu'Alexandre ne l'était pas davantage en proposant sa médiation. On arme; on appelle des volontaires. Pitt, pour son compte, en équipe 3,000 qu'il exerce, en qualité de colonel. Les côtes se hérissent de batteries, de palissades. Et le plus admirable est que la banque et le commerce se félicitent : les affaires reprennent! «Venez donc ici, écrit Simon Woronzof à son fils^; vous aurez plaisir à voir comment John Bull défend son pays et sa liberté. Vous trouverez les troupes qui ont battu les Français en Egypte et qui ont pour eux beaucoup de mépris. »

Ce Russe conseille finement aux Anglais d'accepter la médiation sur les points « qui étaient hors des atteintes de l'Angleterre, qu'elle ne possédait pas et que la France possédait » : le Piémont, l'Italie, la Hollande; au contraire : «Vous exceptez Malte dans tous les cas possibles, et vous mettez l'Empereur à même de démasquer le Corse. » Ainsi fut fait le 27 juin. Le lendemain, Woronzof reçut une dépêche de Pétersbourg où le tsar offrait de prendre Malte en dépôt : les Anglais refusèrent et, peu après, Hawkesbury écrivit à Waren que l'Angleterre était décidée à garder Malte et que si la Russie, l'Autriche et la Prusse voulaient se liguer contre la France, il signerait un traité de subsides*.

* Martess, t. XI, p. 53, 104 et suiv. — Rapports de Simon Woronzof. — Jacques Potrel, la Russie et la rupture dt la paix d* Amiens. Documents anglais et russes, inédits. Annales de l'École des sciences politiques, 1897.

• Juin 1803.

» 12 juillet 1803.

En même temps que Ton organisait les volontaires anglais, on animait les Français de bonne volonté. La mécanique des complots et des diversions se remit à marcher. Addington projetait de débarquer 20,000 hommes en Portugal. Le comte d'Artois demandait 40,000 livres pour rassembler une armée et rétablir la monarchie. 11 faisait à Moreau le compromettant honneur de penser à lui et de le signaler aux Anglais. Un agent royaliste mandait à un de ses amis, à Paris : — L'Angleterre est sûre de la Russie et de l'Autriche, elle fera la guerre à la Révolution et la portera au cœur de la France, avec une armée de Français fidèles et d'Anglais, sous le commandement de Pichegru et sous les ordres du comte d'Artois; l'Autriche entrera en Italie, coupera la retraite à l'armée qui occupe Naples ; la Prusse, entraînée, marchera sur la Hollande et la Belgique, négligeant l'armée du Hanovre; des Russes débarqueront en Vendée ^ Quant à la paix qui couronnerait cette nouvelle coalition, c'était celle de 1713, celle qui prévalut en 1814 : le retour aux anciennes limites, avec de puissantes barrières. Celles du traité d'Utrecht semblaient insuffisantes. On formerait un royaume des Pays-Bas, Belgique et Hollande réunies, et on en confierait la garde à la Prusse; l'Autriche prendrait ses compensations en Lombardie et la Russie où elle voudrait^.

Talleyrand n'était que clairvoyant quand il demandait à Markof ceque signifiaient ces points à réserver dans la médiation, ces points à y comprendre, et sur lesquels on évitait de s'expliquer : « S'agirait-il, par hasard, de la Belgique et des pays de la rive gauche du Rhin et de ceux qui composent la République italienne *? » Markof n'eut garde de répondre à cette question embarrassante. Il se disait malade. Le jour même où Talleyrand l'interrogeait, il partit pour les Pyrénées. 11 se sentait brûlé. Son manège avec Woronzof était percé à jour. Bonaparte n'attendait plus rien de la Russie.

' 4 juillet 1803. Remagle.

• Journal de Malmesburj, 12 juillet 1893, t. IV, p. 284.

• A Markef, 23 juiU.t 1803.

Son humeur retomba sur Markof, son ang^lomanie trop déclarée, ses fréquentations suspectes à Paris. Talleyrand insinua que le rappel de cet ambassadeur serait un signe des intentions du tsar ^

Bonaparte était alors en tournée d'inspection des côtes et chantiers du Nord et de visite aux pays réunis^. Nulle part les bienfaits de son ^gouvernement ne se manifestaient avec plus d'éclat. Ces populations semblaient conquises à jamais; mais elles faisaient mieux que se soumettre, elles s'affectionnaient : elles étaient entrées dans la paix romaine; elles entraient dans la patrie. Les attaches qui se sont formées dans les pays allemands de la rive gauche du Rhin datent surtout de cette époque-là. Les Rhénans étaient mûrs pour la liberté, à la française, de l'an IX et de l'an X. Les Belges, si longtemps rétifs, s'adoucissaient. Un préfet mande qu'à son arrivée il n'avait trouvé que des sujets : il commençait à se sentir au milieu de Français. « Le Concordat a réuni tous les cœurs, accordé tous les esprits, fondu toutes les opinions. » Bonaparte voyageait en souverain avec Joséphine, les deux consuls, des dames d'honneur, des ministres, un étatmajor, une chancellerie et jusqu'à un légat du Pape. A Bruxelles, il trouva un envoyé du roi de Prusse qui le venait saluer au passage. C'était ce même Lombard, secrétaire intime du roi, qui, en 1792J avait amorcé avec Dumouriez des pourparlers d'alliance.

La perplexité était grande à Berlin. Le roi se trouvait tro] rassuré par la Russie : des garanties, il n'en aurait jamais' assez; mais des alliances, il n'en souhaitait aucune, ni de Paris ni de Pétersbourg. Sa neutralité avait été trop lucrative pour qu'il ne craignît point d'en perdre les avantages. Il écrivait à Hangwitz le 8 juin : « Les ouvertures de la Russiej sont précieuses ; elles m'assurent, à l'instant où le choix desJ maux serait le plus douteux, tous les moyens de mon puissant!

* Bonaparte à Alexandre, 29 juillet; Talleyrand à Hédouville, 18 juillet i803.|

* Mémoires du comte de Bray : Bonaparte à Amiens ; rapport d'enseaible dl 30 juin 1803.

allié... Mais... je vous le confie... il n'y a plus que des hostilités effectives de la France contre le territoire de Prusse qui puissent me faire prendre les armes... »> Les Français en profitèrent pour commencer la conquête du Hanovre, s'y installer, s'y faire nourrir et ravitailler, comme en Hollande ^ Ils occupèrent Rilzelbuttel et Guxhaven, ces embouchures que Frédéric-Guillaume tenait tant à garder ouvertes. Ils mirent garnison à Hambourg, exigèrent des villes hanséatiques un emprunt de trois millions et mirent le séquestre sur les marchandises et les fonds anglais. Le roi de Prusse se demandait avec inquiétude, et non sans quelque honte secrète, où l'entraînerait sa condescendance aux faits accomplis et ses refus réitérés aux offres d'alliance de Bonaparte : était-ce une politique que de tout refuser et de tout laisser faire? Il tâcha au moins de s'éclairer. Il écrivit au Consul une lettre de haute courtoisie, mais timide, mais douce, humble même, et chargea Lombard de la porter^.

Bonaparte reçut ce secrétaire, à Bruxelles, le 23 juillet. Il vit à quel caractère de badaud officiel il avait affaire. Frédéric avait raffiné sur ces jeux d'artifice et plus d'un Français, même des plus qualifiés sur l'article de l'esprit, s'y était laissé enjôler. Bonaparte parut prendre l'homme au sérieux et en confiance, il l'initia à ses desseins, et de toutes les séductions, c'était la plus irrésistible. Lombard, petit scribe et petit souffleur de cabinet, nature de conseiller intime, tempérament d'officieux et de gendelettre en mission, gonflé de son importance, impatient de trouver enfin son personnage et de supplanter des ministres de surface, demeura confondu devant « le grand homme » ; l'admirant, s'admirant davantage d'être !à, recueillant de si graves confidences; insinuant, avec un ourire entendu, des questions très fines qui provoquaient e si importantes réponses; ébloui, sans doute, par le Consul, liais bien davantage par le reflet de sa propre figure, çà et là,

' Capitulation de l'armée hanovrienne, 5 juillet 1803. En moins d'un an, au 21 mai 1804, le Hanovre paya 25,597,000 francs. ' 7 juillet 1803.

dans les miroirs. Bonaparte le tint sous le charme « de ce ton de bonté et de noble franchise » . Il le reçut une seconde fois et compléta l'ouvrage, laissant discourir Lombard et semblant s'intéresser à ses dissertations subtiles et pédantesques. « On a tort, écrivait le secrétaire de cabinet*, d'incriminer la violence de son caractère, la précipitation de ses jugements. Il est, dans la discussion, calme, attentif, ayant toujours l'air de vouloir s'instruire et ne s'irritant pas de la contradiction. Voilà du moins ce qu'il a été constamment à mon égard. " Il ne pense qu'à l'Angleterre, à cette guerre « qu'il croit la dernière » . Il ne voit qu'un moyen « qui d'un coup réduirait l'Angleterre, c'est la clôture du Sund n . C'est l'idée du blocus qui monte. Bonaparte y revient a avec acharnement ». Et de là, d'un pas, à l'alliance : la Prusse, si elle la refuse, va perdre sa considération en Europe ; elle forcera la France à se rejeter sur l'Autriche : « Je le prévois, dit Bonaparte; j'en suis au désespoir, car je n'estime et n'aime véritablement qu'une seule puissance au monde, et c'est la Prusse. »

Il remit à Lombard, le 29, une lettre pleine d'effusion pour Frédéric-Guillaume, dans l'esprit de l'alliance. Le même jour, il écrivit à Alexandre une lettre sèche, trahissant la déception. Il partit de Bruxelles le 30 juillet, méfiant de rAutriche, irrité contre la Russie, ayant besoin de la Prusse et désireux de l'avoir.

Lombard s'en alla rempli d'illusions, avec une miniature de Bonaparte, par Isabey; il reçut, de Paris, les compliments de Talleyrand. 11 voyagea lentement, en porteur de reliques, n'arriva à Potsdam qu'au commencement d'août et y passa trois jours à « raconter » Bonaparte au roi Frédéric-Guillaume. Il conclut que l'on pouvait se fier au Consul et qu'en cas d'orage on aurait toujours le temps de se retourner vers la Russie. Puis, on délibéra. Le roi s'en tenait à la neutralité permanente, absolue. La reine et Hardenberg, très Hanovrien au

Rapports de Lombard, 24, 30 juillet 1803. Bailleu.

fond, et, par suite, complaisant aux Anglais, penchaient vers la Russie; Lombard inclinait vers la France. La .noblesse, les généraux, la cour gardaient leurs préventions antirépublicaines. Le vieux Mœllendorf, qui perdait 33,000 livres de revenu au blocus, recouvra sa « vertu » des temps frédéricides ; il pestait contre l'Angleterre, contre la Russie qui la soutenait : « La France étant la plus forte, disait ce guerrier philosophe. Ton n'a plus de raison de louvoyer '. » Haugwitz présenta, le 12 août, un mémoire : il proposait de garantir la France contre l'Autriche, moyennant quoi Bonaparte garantirait à l'Allemagne du Nord sa neutralité. De Paris, Lucchesini peignait la France plus prussienne que jamais^ : a Les républicains, soit animosité contre les derniers alliés de la monarchie — l'Autriche — soit calcul de politique plus éclairée, ont popularisé en France l'idée de l'alliance avec la Prusse. Le premier Consul, qui a été un des derniers à adopter cette opinion, semble l'avoir consacrée» par les sécularisations. « Si quelque chose offre la perspective d'une stabilité constante par le sentiment presque unanime de la nation qui la provoque de toutes parts, ce serait, sans contredit, l'existence d'un système de liaisons politiques entre la Prusse et la France '. »

Hardenberg annota ce mémoire : « La Prusse n'a eu en partage que de misérables parties éparses de territoire » , qui, au lieu de la fortifier, la compromettent. « Sa puissance, et, avant

* Rapport de Laforest, 2 août 1803.

' Kaske, Hardenberg, t. V, p. iil. Pièces.

' Lucchesini jugeait bien du passé, et discernait l'avenir. Voir t. I,p. 304 : les Mémoires de Favier ; t. II : le» missions de Ségur et de Custine ; t. III : les plans d'alliance, en 1792, et suivre ces projets, en 1795, puis sous le Directoire, t. IV et V. On sait que Tillusion dura. En 1815, nombre de personnes, dont de Pradt, Chateaubriand, Pasquier, etc., reprochèrent à Talleyrand d'avoir combattu la politique prussienne. En 1829, la Prusse était le pivot du grand dessein de Polignac. Les républicains, après 1830, soutenaient que la Prusse seule pouvait nous procurer la rive gauche du Rhin. (Louis Blanc, Histoire de dix ans.) En 1848, ils la recherchent; Louis-Napoléon la caresse, l'introduit au congrès de Paris. En 1860, ïhiers reprend la catnpr.gne contre la politique de Talleyrand {le Consulat et ITiupire^ t. XVIII), et l'aveuglement qui gouverna la politique de 1865-1866 dura jusqu'en 1867 (affaiie du Luxembourg).

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toute chose, sa puissance!... Une alliance, sans vue d'agrandissement pour la Prusse, devenait illusoire... Uinc illce lacrymœ î . . . Il s'agirait d'acquérir assez de force pour être toujours indépendant et redoutable, même à notre alliée... sans quoi, point de salut! » Ne pas rompre avec l'Angleterre, se méfier de Bonaparte, et, si l'on s'accorde avec lui, que ce ne soit que pour se fortifier contre lui. Ainsi spéculaient ces honnêtes négociants d'alliance et trafiquants de territoire; mais, voulant gagner, à coup sur, sans risquer de rien perdre, si tout était tentation pour eux, tout leur semblait obstacle, et c'est pourquoi ils demeuraient en leur neutralité oscillante.

Cependant, Alexandre avait dépêché à Markof un projet de paix générale, sous la médiation russe ^ : Lampedusa aux Anglais; un royaume, en Italie, au roi de Sardalgne; neutralité des Républiques batave, suisse, italienne, ligurienne et ionienne; garantie des rois de Sardaigne, d'Étrurie, desDeux- Siciles, du corps germanique ; évacuation, par les Français, du Hanovre, de la Hollande, du royaume de Naples ; évacuation, par les Anglais, des colonies bataves; intégrité de l'empire ottoman, et congrès général, pour accommoder le tout. Le courrier alla chercher Markof à Barèges, d'où il revint à Bourbon-l'Archambault, où se trouvait Talleyrand, qui y faisait sa cure. Talleyrand renvoya, le 21 août, à Bonaparte, ces papiers inutiles. « Il est ridicule, répondit Bonaparte, que ce polisson, qui est aux eaux de Barèges, devienne le centre de toutes nos affaires. Je ne serai pas assez lâche pour faire une paix plâtrée que la nation désavouerait. Je laisserai tomber la médiation qui ne peut plus mener à rien... ^ «

Peu après, Markof revint à Paris. Il n'y entendit parler que de son rappel réclamé par Bonaparte ^. Il avait hâte d'en obtenir la confirmation. Il reçut une invitation à dîner aux Tuileries et se rendit à la réception diplomatique qui précédait ce dîner. Il redoutait quelque algarade à la Whitworth. Bona-

' 19 juillet 1803.

* A Talleyrand, 23 août 1803.

• Rapport du 30 septembre 1803.

parte l'aborda, s'informa de sa santé, de son voyage; puis, au moment où Markof commençait à se rassurer, il changea de ton, l'assaillit, emporté, les traits décomposés, les lèvres tremblantes, la voix oppressée, et le força d'essuyer « un orage, auquel, dit Markof, je n'aurais jamais cru qu'un ministre de Russie pût être exposé » . Il poussa jusqu'aux extrêmes : il parla de la Pologne ! Markof n'en dîna pas moins, mais il quitta les Tuileries dès qu'on se fut levé de table.

L'orage passé, le manège des officieux et des politiques commença; les una pour atténuer les effets de la colère du premier Consul, les autres pour se dégager d'une mauvaise affaire et se ménager l'avenir. Talleyrand envoya sa femme — cette mission était dans les moyens delà personne — déjeuner avec la fillette de Markof, une enfant de cinq ans et demi. Lucien Bonaparte dit au ministre russe que « lui et son frère Joseph n'avaient rien négligé pour empêcher le premier Consul de commencer la guerre, en lui conseillant même de ne pas s'opiniâtrer sur Malte » . Puis il le loua d'être le seul, du corps diplomatique, à ne point fléchir devant le Consul; « le seul qui fît son métier ; les persécutions du Consul et celles de Talleyrand étaient le plus grand témoignagne d'estime qu'il pût recevoir... »

Ces compliments avaient de quoi délecter un roué de la force de Markof. Mais le temps n'était point aux jeux d'ironie. Markof se sentait surveillé ; il redoutait un terrible scandale, si l'on découvrait ses opérations dans les bureaux de la Guerre. Il se demandait d'ailleurs, ayant peu dégoût aux mesures violentes, et préférant les espions aux spadassins, si Bonaparte et Talleyrand s'en tiendraient aux injures et aux procédés de police. « Je les crois capables d'avoir recours pour se débarrasser de moi à des moyens plus expéditifs... » Il sollicite « sa délivrance», o Le seul vœu que j'ose former, c'est que je puisse esquiver de prendre congé de la clique infernale *... » Quant au choix de son successeur : o C'est un effet de votre

* Rapport du 1" octobre 1803.

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