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indulgence pour moi que de croire que je sois difficile à remplacer. Ce poste-ci ne Test pas du tout. S'ag^it-il des faits? Ils sont tous aussi publics que l'intention qui les enfante. S'agit-il des dispositions et des volontés? Il est inutile et impossible de les suivre. Inutile, parce qu'elles naissent de fantaisies et d'imagination exaltée qu'aucune sagacité humaine ne peut calculer. Impossible, parce qu'elles sont aussitôt exécutées que conçues. Elles se réduisent d'ailleurs à une seule, celle de tout dominer. Lucien m'a dit que c'est un trait de ressemblance que son frère avait avec Alexandre le Grand. Quant au pouvoir et aux moyens, ils sont tous calculés; et il n'y a qu'à trembler ou à s'occuper, sans perdre un instant, des mesures actives pour les borner. Le Midi et l'Occident de l'Europe sont déjà subjugués, le Nord est entamé et l'Orient prêt à crouler. »
On était mûr, à Pétersbourg, pour entendre ces avis. Hédouville s'étant rendu à « la grande parade » du dimanche, et s'y tenant un peu à l'écart, le tsar l'appela : « Pourquoi ne vous approchez-vous pas, monsieur d'Hédouville? Je ne vous ferai pas de scène comme celle que le premier Consul a faite à mon ministre à Paris. » Hédouville remit à l'Empereur la lettre où Bonaparte se plaignait de Markof. Alexandre s'en étonna : « Je n'ai jamais aperçu dans ce ministre qu'une conduite conforme à ses instructions. ») Il le rappela, mais en lui envoyant, par le même courrier, le grand cordon de Saint- André, qui témoignait publiquement de son approbation et de sa faveur. On apprit bientôt que des armements étaient ordonnés. On parla d'un rapprochement avec Vienne. « Les choses se gâtent » , écrivait Kotchoubey ^
Alexandre estima que, pour avoir refusé sa médiation et « cru devoir lever le masque » , Bonaparte s'était, sans doute, assuré de la Prusse. Il en écrivit à Frédéric-Guillaume, le 6 octobre, s'efforçant de lui ouvrir les yeux ; « Sire, vous
* Rapports d'HédouvilTe septembre, 11 octobre, i" novembre; le chanceber à Markof, 24 octobre ; Alexandre à Bonaparte, Alexandre à Markof, 28 octobre 1803. Lettre de Kotchoubey, 11 novembre 1803.
LA MEDIATION RUSSE. — 1803. 323
favorisez l'ambition de Bonaparte. Étant hors d'inquiétude du côté du continent, il pourra porter toutes ses forces contre l'Angleterre. Je souhaite que les assurances et les protestations rapportées par M. Lombard ne soient pas trompeuses, et que Votre Majesté n'ait pas à se repentir du système qu'elle a adopté. » Alors, il se retourna vers l'Autriche. Anstett, son envoyé, eut l'ordre « d'entrer en pourparlers avec le g^ouvernement autrichien sur les mesures à prendre, de concert avec la Russie, contre l'ennemi commun» .Et le chancelier Woronzof écrivit à Londres : « Le danger que la France fait courir à toute l'Europe rend plus forte encore l'amitié qui unit la Russie à l'Angleterre * » Un agent de Talleyrand lui rapporte, le 8 novembre, que le tsar lève deux hommes sur cinq cents. Markof, en attendant « sa délivrance » , occupait ses loisirs et se distrayait de ses anxiétés en cabalant de plus belle, avec les affidés de Talleyrand, avec Ghoiseul-Gouffier , avec Miot, avec Joseph. Ghoiseul-Gouffier lui portait les compliments de Talleyrand sur sa médiation, sa bonne tenue, la tournure élégante de ses notes. D'ailleurs, Talleyrand se lavait les mains de celles qu'il composait. Il donnait à entendre que l'Empereur trouverait à Paris un homme capable de l'entendre. Markof, très adroitement, enfcourageait chez tous, chez les frères en particulier, l'illusion que sans Bonaparte la Russie, comme l'Angleterre, serait la meilleure amie de la République pacifiée, prospère et modérée. Il reçut ses lettres de rappel, les présenta au Consul, paré de son cordon de Saint-André, accrédita d'Oubril, en qualité de chargé d'affaires, et quitta Paris le 18 décembre. « En sortant de la France, j'ai cro quitter la Corse, Alger, Tunis et le Maroc, tant le gouvernement qui y est présentement en activité rappelle l'image de ces pays barbares. On n'y voit que des lois arbitraires et les mœurs les plus dépravées...^ » Ce ministre de la grande Catherine en parlait à son aise. Il laissait, tout permet de le
* Le chancelier à Anstett, 18 octobre; à Simon Woronzof, 9 novembre 1800. — Martens, t, III, p. 299; t. XI, p. 76 et suiv.
* Rapports de Markof, 4, 28 novembre ; 27 décembre 1803.
soupçonner, un service de renseignements bien or^^anisé. que ses successeurs retrouvèrent et mirent à profit, au temps de Talliance; il laissait un groupe d'amis de la Russie qui valaient presque, pour l'influence et l'activité, les amis de T Angleterre; enfin, une correspondance secrète, confiée au baron de Dalberg, ministre de Bade, lequel vivait déjà dans la familiarité de Talleyrand *.
Quelques mois après , Hawkesbury, causant avec Simon Woronzof, tira toute la moralité et dit le dernier mot de toute cette comédie d'arbitrage et de médiation: « L'Angleterre doit se servir de tous les moyens qui peuvent être bons pour la lutte avec Napoléon. Ce serait un péché devant Dieu ; ce serait une honte devant les hommes et la postérité, si l'Angleterre, que la Providence a dotée de forces suffisantes à contrecarrer les forces de la France qui aspire à la domination du monde, ne les employait pas au renversement de ce colosse qui est prêt à fouler aux pieds l'Europe souffrante et opprimée. » Et Rostopchine : « Tel qu'il soit, le système de l'Angleterre sera toujours celui d'anéantir la France, comme son unique rivale, et régner après despotiquement sur l'univers entier*. »
Éonaparte croyait très sérieusement à la possibilité de l'invasion de l'Angleterre. « C'est un fossé qui sera franchi lorsqu'on aura l'audace de le tenter * » , — o II n'a jamais rien tant désiré au monde » , déclare Marmont, et c'est pourquoi on le voit, avec tant d'ardeur, rajuster, renouer, resserrer la grande
* ViTROLES, Mémoires, t. I, p. 35, — Pingaud, D'Antraigues^ p. 235, 292, 384, 392; 231. Lettre de l'amie de Paris, 6-11 décemdre 1804. — Mémoires de Pastjuier, t. I, p. 519. — Dalberg eut son audience le 19 juin 1803.
■^ Martens, t. XI, p. 77. — Lettre de Rostopchine, août 1803. Archivée Wmronzof, t. VIIL
• A Cambacérès, 16 novembre 1803.
ESSilS D'ALLIANCE DE BONAPARTE. — 1803. M5
machine de guerre, l'échafaudage toujours branlant et détraqué des alliances, qui doit lui assurer la paix du continent le temps qu'il lui faudra pour profiter du brouillard et du vent d'est. Mais à mesure qu'il élève cet échafaudage et qu'il l'étaye, les pièces, de trop longue portée, trop tendues et trop chargées, craquent et se disloquent par le travail même qu'il en exige. L'alliance, pour ces pays, l'Espagne et la Hollande surtout, c'est le blocus, le commerce ruiné, les prises, les corsaires, les vides du Trésor, les revenus taris, les contributions accrues; ce sont des vaisseaux à armer, des troupes d'occupation à nourrir, ravitailler, rhabiller; c'est le mécontentement du peuple lassé, humilié, ruiné; c'est l'impopularité du gouvernement taxé de servitude aux étrangers; c'est le vœu universel de la chute d'un allié détesté, de la victoire d'un ennemi caressé : nos amis les ennemis ! Pour y remédier, Bonaparte n*a d'autres moyens que la peur, la force, la confiscation, l'annexion qui étouffent les plaintes, assurent l'obéissance immédiate, mais attisent la révolte. Ainsi, il lui faut des alliés pour vaincre l'Angleterre et l'Europe; il lui faut vaincre l'Angleterre et l'Europe pour conserver ses alliés : contradiction fondamentale qui dure depuis 1795, avec la Hollande, depuis 1796, avec l'Espagne, qui s'en ira toujours croissant, car la France et Bonaparte marchent à ce paradoxe : plus ils réussissent, plus il leur devient difficile d'assurer leur succès.
Cette conséquence se déclare en Espagne *. Godoy traînait tout en longueur. L'agent anglais. Frère, travaillait la cour, les ministres, les grands, soufflant le feu, semant l'argent, promettant la neutralité. Les Espagnols n'avaient qu'un désir, supprimer le traité de Saint-lldefonse. Bonaparte les avertit qu'il ne s'y prêtera point. Si Charles IV écoute « les calculs perfides d'homme qui, insatiables d'or, ont vendu les intérêts de leur prince et de leur pays à l'Angleterre » ; si l'escadre française qui mouille à la Corogne est insultée, l'outrage « sera vengé par la chute de la monarchie espagnole » ; 20,000 hom-
' Lefebvre, t. I, cliap. vin. — Baumcarten, t. I, liv. I, chap. m, — Grandmaison, chap. VIII. — FoURNiER, t. II, chap. i.
mes entreront en Navarre et, 15,000 dans la Catalogne, soutenus par une réserve de 35,000 hommes. Il y en aura 100,000 en octobre ^ Sa tactique dans ce premier mvestissement de TEspagne est celle qui consommera, en 1808, la chute de cette monarchie; celle qu'il suivra, en 1806, avec la Prusse, et avec Naples. Il somme les Espag^nols de se livrer les mains liées, avec toutes leurs ressources : armée, flotte, trésor; s'ils hésitent ou refusent, il les mettra en demeure de désarmer, les envahira, les discréditera par des polémiques sans merci, et, jetés à terre, impuissants, dans l'humiliation, dans le scandale, il les déclarera déchus, les frappera de mort politique, les bannira, les enfermera.
Il écrit à Charles IV, le 18 septembre; il lui dénonce l'ignominie de sa couronne, « l'espèce de détrônement dans lequel le prince de la Paix se plaît à le présenter à tous les gouvernements » . Il exige l'éloignement de Godoy ; le licenciement des milices, hostiles à la France; l'ouverture du Ferrol aux flottes françaises; la guerre à l'Angleterre ou le payement de six millions par mois; il donne huit jours pour répondre. Godoy connaît, le 2 octobre, et la lettre et l'ultimatum. Il biaise, s'épuise en paroles, en faux-fuyants; puis, le 7, à bout d'arguments, promet tout; c'est pour se dédire aussitôt. Beurnonville avait affecté des formes de courtoisie. Il se fâche et revient aux façons soldatesques, ses façons naturelles. Il parle à Godoy du ton qui convient : il le traite de pair à compagnon, en vieux sous-officiers qu'ils sont tous les deux, matamore de caserne parisienne à hidalgo de caserne madrilène. Le futur marquis force la porte de ce prince d'hier, l'invective, l'agonisé, et sort sans le saluer. Il exige une audience du roi, afin de lui remettre la terrible lettre : l'audience est accordée pour le II, au matin. L'aventure tourne au drame ; mais le théâtre espagnol est plein de tiroirs, fécond en changements à vue; et c'est Figaro qui va faire le dénouement. Godoy prend les devants, se concerte avec la
' Ordres à Talleyrand, 14, 16, 18 août 1803. Pour la lettre du 14, voir Four- KiER, Zur Textkritik.