‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 90 sur 122 · ESSAIS D'ALLIANCE DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

ESSAIS D'ALLIANCE DE BONAPARTE

parti la prépondérance ; il ne disposera du Hanovre que de concert avec la Prusse; au besoin, par un article secret, il lui promettra ce pays; bien plus, TEmpire venant à vaquer, il est disposé « à diriger les esprits des électeurs afin... que la couronne impériale aille se placer sur la tête du roi de Prusse »> ; et, pour témoigner de ses intentions, il évacuerait même les embouchures de l'Elbe et du Weser; mais il exige auparavant la réalité de Talliance et la garantie de l'Italie *. Le roi de Prusse voudrait, au contraire, que Bonaparte commençât par l'évacuation. Il n'entend point devenir, en Allemagne, le vice-roi de la République française, le proconsul de Bonaparte; il voudrait s'y assurer la suprématie par le bienfait de la neutralité qu'il assurerait aux Allemands, se faire le vice-Empereur, au moins le vicaire de l'Empire et son protecteur contre la France, et se faire confirmer par les princes d'Allemagne les accroissements qu'il s'est procurés aux dépens de l'Empire. Il consentirait tout au plus un à peu pré5 d'alliance, mais sans les obligations, sans le mot surtout. C'est ce mot, dit Haugwriz, qui arrête le roi*. Bonaparte en conclut que le roi ne se sentait pas libre du côté de la Russie. Il voyait juste. Frédéric-Guillaume mandait au tsar, le 21 février 1804 : « J'ai perdu à peu près l'espérance dem'entendre avec le premier Consul... Jusqu'à quel point pourrais-je, sire, compter sur votre secours et sur la coopération de vos alliés?... Je compterai sur un mot de votre bouche comme on ne compte pas sur des traités solennels, et je serai tranquille sur les destinées de la Prusse, dès que la Russie y associera les siennes. » Sans se donner encore, les Prussiens s'associent aux Russes ; ils s'éloignent de plus en plus de la France, se rapprochent de plus en plus de la Russie, et cette ientative d'alliance prussienne avorta, comme toutes les autres, depuis dix ans.

Mais la Prusse n'est ni aimée, ni redoutée; ni, par suite,

' Dépêche à Lucchesini et projet de traité, 15, 17 décembre 1803, Rapport de Luechesini, 30 décembre. Rapport de Laforest, 30 décembre 1803, îi jan- ▼i«r 1804. Rapport de Lucchesini, 4 février 1804. Bailleu.

considérée dans TEmpire. L'influence passe à Bonaparte. L'Allemagne est encore muette : toute dans la pensée, dans la littérature; réfug^iée dans la poésie, la musique, la science, la philosophie. Le patriotisme, qui tend à se réveiller, est encore à l'état d'archéolog^ie, d'anachronisme; il ne vit, il ne se connaît que dans le passé. Bonaparte, complétant, en cela, l'œuvre extérieure de la Révolution, supprime des frontières, comble des fossés, abat des fortifications et des murailles; il abaisse les obstacles qui s'opposaient à la réunion de ces peuples. Il leur permet de se rencontrer; les penseurs, les savants leur créent une âme commune qui leur permettra de se reconnaître quand-ils se rencontreront. Mais c'est oeuvre d'avenir; le conquérant défriche, laboure, dresse le champ; les penseurs, les poètes, les artistes l'ensemencent. Il n'y a pas de nation allemande apparente, et la vieille Allemag^ne disparaît. C'est le temps où l'on y voyage pour apprendre à penser la pensée universelle avec Kant, Herder; coûter la poésie « romantique » avecGœtlie, Schiller; écouter Beethoven et ses poèmes sans paroles qui emportent au delà du monde où rampent les diplomates; « voir les grands génies » , se refaire les esprits, se rafraîchir le sang par le grand air intellectuel, les grands contrastes. Ceux qui souffrent de la liberté perdue, de la belle utopie de 89 évanouie, de TEmpire des Gaules qui s'annonce, y vont trouver, toute vivante, cette Geî^manie que les derniers républicains de Rome étaient réduits à ne visiter que d'imagination, dans les écrits de Tacite. L'attrait de cette Allemagne, c'est son infirmité même et son assujettissement. L'idéal est la consolation des peuples affligés dont le royaume n'est point ou n'est plus de ce monde. C'est cet idéal que Mme de Staël va chercher en Allemagne * : une nation qui ne prétend être grande que par l'esprit; où l'on ne trouve ni guerriers empanachés et cuirassés, ni canons, ni Romains, ni raison d'État, au moins dans le monde intellectuel. Il

' Elle part en décembre 1803. Voir mon Etude sur Mme de Staé'l : cliap. IH et IV : l'exil, voyage en Allemagne.

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