ESSAIS D'ALLIANCE DE BONÀPABTE
Dans les gouvernements, cette raison d'État règne seule, et souverainement. Tout l'objet est de s'accroître en territoire et en puissance : acquérir, concentrer, recevoir les terres des mains de la France et gouverner à la française. Ils légifèrent, réglementent, taxent, enrégimentent sur le modèle de Bonaparte, comme, au dix-septième siècle, ils élevaient des palais, se ruinaient en bâtisses et jouaient le monarque absolu, sur le patron de Louis XIV. C'est le printemps de la suprématie française. Il reste beaucoup à gagner avec la France : toutes les terres seigneuriales, les terres de l'ordre équestre, de la noblesse immédiate * ; le vaste champ de la Souabe, de la Franconie, mosaïque de seigneuries. Le Bavarois, le Wurtembergeois, le Hessois, le Badois, le Saxon, brûlent de compléter l'œuvre d'un « siècle de lumières » ; de s'inspirer à la fois des rois de France et de la Révolution française, en imitant Bonaparte qui résume, à leurs yeux, l'ancien régime et le nouveau. Après avoir dévoré les terres ecclésiastiques, ils ont soif d'absorber dans l'État, en transformant les seigneurs quasi souverains en sujets, les innombrables comtés, baronnies, terres seigneuriales : après la sécularisation, la médiatisation.
Les désirs aidant, l'occasion surgit. L'Électeur de Bavière ouvrit la campagne, fit occuper les seigneuries immédiates enclavées dans ses États, suspendit la justice seigneuriale, saisit les revenus*. L'Autriche avait grand intérêt à arrêter le mouvement. Cette noblesse immédiate formait sa dernière clientèle dans l'Empire. Les nobles en appelèrent au conseil aulique ; l'Empereur les soutint. Il fit, à son tour, occuper par ses troupes des seigneuries de la Bavière et du Wurtemberg. Puis, comme dans les affaires d'État, la justice se porte toujours où l'appelle la convoitise, le Tyrol se garnit de soldats autrichiens, menaçant d'un côté la Bavière et de l'autre la République italienne.
' C'est-à-dire des comtes, barons et membres de l'ordre équestre qui relevaient directetnent l'Empire.
^ Leffrvre, t. I, p. 337 et suiv. — Hausser, t. II, p. 480 «t «uiv. — Rawke, t. T, p. V '"^ et suiv.
Bonaparte notifia à Vienne que, faute de rapporter ces mesures et de retirer ces troupes, l'Autriche verrait 40,000 Français entrer en Allemag^ne. Cette cour prit peur, s'effaça, louvoya*. Ses forces, malg^ré tant de ressources de peuples et tant d'obéissance, ne se relevaient que lentement. Les finances, avec le papier-monnaie discrédité, demeuraient « la partie honteuse » de l'État. Il fallait, pour agir, de l'arguent qui ne pouvait venir que de Londres, une alliance qui ne pouvait venir que de Pétersbourg^. On les appelait. Il se formait, à Vienne, dans l'aristocratie, un parti angolais, un parti russe, qui cabalaient de concert et poussaient sourdement à la g^uerre. Les ang^lomanes se retrouvaient chez l'ancien ministre russe Panine, en « déplacement » à Vienne, déblatérant contre la paix de Lunéville et préchant la guerre. D'autres entouraient l'ambassadeur d'Alexandre, Rasoumowky, chez les grandes dames russes et polonaises où il fréquentait. L'ambassadeur anglais, sir A. Paget, s'affilia à ces coteries, où il rencontrait le général suédois Armfeld, ardent, intelligent, ouvert, agent dévoué de Gustave IV, adversaire acharné de Bonaparte; un agent des princes d'Orléans, Frohberg; des émigrés français, des royalistes travaillant pour le prétendant, Pozzo di Borgo entre autres; des Suisses, des Allemands dépaysés, sans patrie. Frédéric de Gentz, anglomane déclaré, correspondant de M. Hammond *, était l'intelligence de ce petit monde agité, qui ne voyait de salut que dans la coalition de l'Angleterre et du continent contre la France. D'Antraignes y avait ses yeux, ses oreilles, pour surprendre les propos; ses mains pour dérober les papiers d'État. Jean de Mûller lui écrivait; traversant les salons, les antichambres, historien distingué, écrivain réputé, mais vénal, sans dignité, sans mœurs, « grec en fait d'amour » , avouait-il cyniquement ; il renseignait l'ambassadeur de France Ghampagny sur les Autrichiens, les Autrichiens sur la France,
' FornMKR, Napoléon, t. II, p. 55. — Bïer, p. 40. — Foursier, Gentz und Cohenzl, p. 51, 103 et suiv. — Pkrt(ii-.S, t. II, lîv. V, cliap I. ' Lettres publiées par Sk^jd