ESSAIS D'ALLIANCE CONTRE LA FRANGE
tion d'ensemble paraît appartenir au prince Adam Gzartoryski. Il sera tout-puissant, écrivait de Maistre : « Il est haut, dissimulé etpassablementrepoussant ' . » Adjointau ministère des affaires étrangères, titulaire en février 1804, il est le confident des secrets, l'affilié et le manipulateur des mystères. C'est lui qui reçoit la correspondance de d'Antraignes et règle les mouvements de la « machine » montée par les amis de Paris*. Il est le souffleur des grandes chimères et le metteur en œuvre des entreprises pratiques. Il spécule dans l'idéal et travaille dans le réel *. « Je croyais fermement qu'il me serait possible de concilier la tendance russe avec les idées généreuses, faisant servir ainsi au bien général de l'humanité le besoin avide qu'ont les Russes de gloire et de suprématie. J'aurais voulu qu'Alexandre devînt, en quelque sorte, un artisan de la paix pour le monde civilisé ; qu'il fût le protecteur du faible et de l'opprimé, le gardien de la justice parmi les nations; que son règne, enfin, commençât une ère nouvelle dans la pohtique europe'enne, politique désormais basée sur le bien général et le droit de chacun. » Ce système le conduisait par conséquence logique au rétablissement de la Pologne. Il en composa un bel exposé, mais il eut soin que le nom de la Polo;jne n'y figurât point; il la fondit, pour ainsi dire, dans la politique générale de la Russie en Orient. Il ne parla expressément que de « l'émancipation progressive » des peuples injustement privés de leur existence politique, les Grecs et les Slaves, assujettis par les Turcs. Le système comportait quatre conditions : guerre avec la France inévitable ; alliance avec l'Angleterre, indispensable ; entente avec l'Autriche, désirable; hostilité avec la Prusse probable. Cette dernière hypothèse, pénible au « cœur » d'Alexandre, devait, cependant, faciliter étrangement les vues de Czartoryski sur la Pologne, dont la Prusse détenait une si grande partie et, spé-
* 29 septembre 1803. Mémoires et correspondance , par Charles Blanc.
* Pi«GAUD, p. 229. 395, 411, 413.
Mémoires de Ciartoryski, t. I, cbap. xi. — Oncke», t. II, p. 144, 15l et euiv.
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cialement, la capitale. La réorganisation future de rEuropt reposait sur cette idée : indépendance des États et concentration des territoires. On s'attacherait, pour la formation de ces États « à suivre les limites que la nature a elle-même indiquées soit par des chaînes de montagnes, soit par des mers, soit par des débouchés;... à les composer de peuples homogènes », Mais Gzartoryski n'entendait point par là reconnaître à U France « les limites naturelles » telles que la Convention les avait définies. Il trouvait l'ancienne France suffisamment homogène; il voyait dans les Pyrénées, les Alpes et le Rhin jusqu'à la Lauter, une nature conforme aux convenances d« l'Europe.
Gzartoryski soumit ses plans aux ministres ses collègues. Il écoutèrent, dit-il, avec faveur tout ce qui concernait l'émancipation des Grecs et des Slaves de Turquie, l'extension de la suprématie russe dans le monde; mais aux chapitres des devoirs, quand il s'agit de respecter les droits d'autrui, do mettre un frein à l'ambition de chacun, de protéger les faibles, a je remarquai que l'approbation devenait rare, contrainte et froide » . Et comme le système fut compris ce jour-là, il fut consigné en articles de traité en 1805, en 1807, en 1813 et prévalut en 1814. « Ce plan dit très justement l'homme d'État qui en était l'auteur, contenait des points qui se reproduisirent chaque fois qu'il fut question de reconstituer la carte de l'Europe. Soit du côté de l'Allemagne, soit du côté des Pays-Bas et de l'Italie, on est revenu maintes fois à ces idées... Elles devaient se reproduire, étant dans la nature même des choses. »
Pitt, dans ce même temps, arrêtait ses vues, encore dans l'opposition, mais s'apprêtant à reprendre le pouvoir. En ce qui concernait la France, elles répondaient entièrement à celles de Pétersbourg. Il les avait jetées sur le papier, dans les derniers mois de 1803* : en Italie, coaliser les Napolitains, débarquer 15,000 Anglais et 15,000 Russes; insurger l'Al-
* La Guerre. La date du papier est de 1803. Allemagne, date du papier 180§« STiMHOPE, t. IV, p. 223-224.
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banie, lever des corps francs; dans le Nord de la Péninsule, 60,000 Russes; dans le Nord de l'Allemagne, 40,000 Russes, un corps de Hanovriens, une armée suédoise, une division anglaise ; marcher sur les Pays-Bas. Quant aux arrangements, ils seraient réglés « en vue de la sécurité future de l'Europe et gelon le zèle » des alliés. La Prusse, alors fort neutre, ne recevrait rien que les territoires cédés naguère par elle à la France sur la rive gauche du Rhin : l'Autriche se contenterait — ne prenant point de part à la guerre — d'arrondissements en Allemagne et en Italie. Le roi de Sardaigne serait rétabli et accru; de même la Suisse, de même la Hollande. L'Allemagne formerait une confédération plus compacte.
Voilà où en étaient, en mars 1804, la Russie et T Angleterre, et ce qu'elles projetaient d'accomplir par leur alliance. Le» négociations se nouaient dans le secret. C'est alors que se produisit un de ces incidents tragiques qui attirent, concentrent tout d'un coup, sur un point, l'attention du spectateur, pafje qu'ils tournent l'histoire au drame et en bouleversent les perspectives. Cet incident, dont l'horreur ne saurait être atténuée, mais d6nt on a exagéré l'importance politique, fournit aux adversaires de Bonaparte et de la France une occasion de déclarer, avec de nobles motifs de justice et de droit, des projets déjà formés, mais inavoués encore; il leur permit de rejeter sur Bonaparte, plus que jamais confondu avec la Révolution, l'odieux d'une guerre désirée par eux et destinée non seulement à refréner l'ambition du Consul et à restreindre la puissance de la République, mais à refouler la France dans ses limites de la paix d'Utrecht -Bt à l'y enchaîner.
Les maximes du Salut public demeuraient à l*ordre du jotir ld^8 les chancelleries. Tous pensaient que le mal résidait en n. 22
Bonaparte seul, et disparaîtrait avec lui : « Je vois, disait P;tt, toutes les grandes et toutes les petites passions fatales à la tranquillité publique réunies dans le sein d'un seul homme '. » On s'occupe d'extirper le mal. En premier lieu, solliciter « la destinée » , et sinon p^acliser avec des meurtriers — rien ne prouve qu'il ait jamais été parlé de meurtre à un ministre anglais — faciliter « l'accident heureux » qui mettrait la France aux abois, et donner la chiquenaude qui ferait choir en poussière le colosse d'argile. Georges, éconduit dans les derniers temps, revient, offre ses services et ceux de ses « officiers » , T' juin 1803 : les chevaliers d'aventure, comme le célèbre chouan, gardent pour eux seuls leur pensée de derrière la tête et ne demandent point que l'on avoue d'avance leurs desseins ; ils se présentent en fauteurs de guerre civile, en francs-tireurs de la politique et ce genre d'auxiliaires a, de tout temps, paru bon à stipendier. C'est la guerre à coups de révolutions. « Sûrement, écrira quelque temps après, Vami de Paris, si la chose avait réussi et que l'on eût voulu mettre un roi, la chose était faisable; mais la chose n'était point le but principal de l'Angleterre ; le but était de se délivrer de Bonaparte et de traiter de la paix avec le nouveau gouvernement sans le gêner en rien sur ce qu'il aurait voulu établir*. »
Georges est à Paris depuis le 31 août 1803. Il s'agit d'attaquer le premier Consul sur la route de Malmaison, de l'enlever et de le porter, de gîte en gîte, jusqu'à la côte où croisent des bateaux anglais. Le comte d'Artois, informé duij dessein, l'approuve. Il promet même aux conjurés de leul# envoyer, quand l'affaire sera mûre, son fils le duc de Berry. La présence de ce prince du sang transformera, par un effcl» de la grâce royale, le guet-apens en combat singulier et l'as^ sassinat en meurtre politique '. Ils en étaient tous, plus oiâ
' PiNGAUD, p. 314. — Stashope, t. IV, p. 224.
' Lettre du 14 février 1804. La Chose en 1803; le Coup essentiel en 1800* Voir ci-dessus, p. 34, 49, 245.
• On raconte que, Louis XVIII causant avec le duc d'Orléans de» ÉtaU d Bloi». ce prince parla de Vassassinat du duc de Guise. « Dites le meurtre, «»0p« cousin » , lepuiiii ie roi.
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Maint, à l'état de conscience d'un Pahlen ou d'un Panine, à la veille de la mort de Paul I", et il ne manquait point, parmi eux, de Bennigsen pour faire le coup. Ceux-là, non plus, ne se disaient pas entre eux qu'ils tueraient le tsar : ils Toblig^eraient à abdiquer; mais Paul leur força la main! Ainsi Bonaparte, s'il s'avisait de résister. Ils s'estimeraient alors en cas de légitime défense.
Les agfents royalistes étaient unanimes : la France n'attendait qu'un sig^nal pour s'affranchir; mais qui donnerait ce signal? Il fallait un général. On en nommait plusieurs : Masséna, toujours frondeur; Suchet, dont le nom se trouve mêlé par d A.ntraigues à ses intrigues; mais, à l'approche, ils se dérobaient. Bernadotte, toujours prudent, se refusa, comme en brumaire, attendant le lendemain. Moreau demeurait le plus en vue et, croyait-on, le plus accessible '.
Sa disgrâce, très dorée, le grandissait; sa retraite, très tarante, l'élevait, en contraste avec Bonaparte ; plus le Consul prenait de puissance, pour en user, plus Moreau, à s'abstenir, gagnait de popularité. « Protecteur des peuples, ami du soldat, la gloire militaire sans apparat, la probité sans subterfuge, en lui la bourgeoisie française reconnaissait avec orgueil un étudiant en droit qui, ceint de l'épée du chevalier, avait vaincu les archiducs...*. » C'est le propre de ces caractères cauteleux et indécis, qui ne pensent, qui n'agissent que par opposition, de se prêter à toutes les espérances. Moreau devenait l'homme nécessaire de tous les partis, et chacun lui prêtait ses propres desseins, les uns de rétablir la Constitution de l'an III, les autres de restaurer la monarchie. 11 n'est pas jusqu'à Napoléon qui, se mettant à la place de Moreau et, rétrospectivement, conspirant contre lui-iTiêiiie, n'ait fait de ce fantôme un conspirateur à sa propre taille, à la romaine, et à l'italienne, de la Renaissance *.
* Voir FiURiKL, les Derniers Jours du Consulat. Cette chronique, d'un littérateur fort répandu, eit favorable à Moreau,
* Mémoires de madame de Chastenay^ t. II, p. 474.
* Voir U Journal de Gourgaud, t. I, p. 39, 899. Rien de plue singuîier que ce
Pichegru mène le complot. II se porte fort de rétablir les Bourbons, avec l'aide de Moreau et des mécontents de l'armée, coalisés contre Bonaparte. L'opération n'était point impossible, puisqu'on la verra se réaliser en 1814; mais il y faudra la défaite. Un ex-abbé David, devenu médecin, puis avocat, toujours brouillon, se charge de ménager un rapprochement entre Pichegru et Moreau. 11 passe en France; il assure que Moreau se prête aux projets de Pichegru, au moins jusques et y compris le renversement de Bonaparte. Pichegru garantit aux Anglais ses dispositions. Et l'affaire prend corps. Le 6 septembre, Simon Woronzof adresse ce billet à M. Hammond : « Le comte Woronzof fait bien des compliments à M. Hammond et le prie de vouloir bien avertir milord Hawkesbury qu'il accepte son invitation à Goombe-Wood pour vendredi prochain, pour rencontrer le général Pichegru. Il envoie par le courrier le billet à ce général, selon le désir de M. Hammond... En vous écrivant ce billet confidentiel, d'ami à ami, permettez-moi devons demander encore en ami s'il est vrai, ce que je viens d'apprendre, que Dumouriez est venu ici. Serait-il possible que vous puissiez vous fier à un coquin comme lui'? M Se fier? M. Hammond avait trop de politique pour tomber en ce travers ; mais coquin lui importait sans doute fort peu ; ce genre d'opérations de police ne se pratique point avec les honnêtes gens. Pichegru se chargea de gagner Moreau, ou tout au moins de l'engluer, s'il se peut dire, si insidieusement dans la conjuration que, pour tout le public, il y parût acquis et que, l'affaire entreprise, il se trouvât contraint de la conduire *. Le jeu le plus fin en cette « ténébreuse affaire » fut joué par Louis XVIII, qui s'accommoda de façon à se servir de Moreau et à se débarrasser de lui, et par Fouché qui machina de manière à le perdre et à le livrer, déshonoré, à Bonaparte.
complot refait par Napoléon. — Revue histori^uef 1901, p. 262 et 8ulv. Étud« de Caudrilier,
' Jacques Potrel, la Russie et la rupture de la paix d'Amiens. {Annales de rEcole des sciences politicjueSy 15 janvier 1897.)
* Voir dans Remacle les lettres de janvier, février, 14 mars, et celle* de Vernègues, dans Tratchewsky.
COJNSPIRATION DE GEORGES. — 1804. 341
Il n'était alors bruit, en Europe, que de complots, d'embuscades, d'espions. Un agent angolais, Drake, ci-devant consul à Livourne, transporté à Munich, y renouait les fils autrefois disposés, en Suisse, par Wickham : il servait d'intermédiaire à d'Antraigues, à l'affût dans son officine de Dresde, sous le couvert de la Russie. Il tripotait avec Méhée et, par cet équivoque « gendelettre » , avec la police française qui jouait Méhée et que Méhée croyait jouer. L'ami de Paris écrit à d'Anlraigues, le 29 décembre 1803 ' : a L'Angleterre a ici des gens de talent, employés en chef dans l'armée, qui abhorrent cette guerre de descente et la veulent empêcher pour en faire une sur le continent, où ils puissent piller, saccager, s'enrichir à moins de risques. Ceux-là devinent le plan général de Bonaparte, d'après ce qu'ils entrevoient, et ils avertissent à Londres. « Malgré tous ses efforts, il ne peut terminer ses préparatifs contre l'Angleterre, mande Oubril, le 26 décembre : « Il se manifeste un mécontentement général parmi les troupes. On assure que les troubles de la Vendée prennent un caractère très sérieux... Avant-hier, on a arrêté un émissaire du comte d'Artois. » Il apportait 200,000 livres sterling en or. « La conspiration serait très avancée. » Et Lucchesini, le 6 septembre : « La crise est violente à l'intérieur. Le premier Consul se lance dans la guerre pour étouffer sous de nouveaux lauriers le mécontentement de ses nombreux ennemis. » On prêta ce mot à une femme célèbre : « La France est perdue si Bonaparte ne l'est pas bientôt... Ma vie, ma fortune... oui ! le mortel généreux qui aurait frappé ce tyran, pourquoi n'ai-je qu'un cœur à lui offrir? Je l'adore, je l'épouse!... » Mme de Staël jouait volontiers la tragédie de salon. On ne peut voir ici qu'une réminiscence de Chimène, im peu forcenée, et d'assez mauvais goût. Mais Barras, qui recueillit le propos, et qui connaissait peu ses classiques, le
* Communiqué par M. Pingaud, — De Martel, Conspiration de Georges. — Remacle. — Dans mes Lectures historiques^ les études intitulées : Une Agence d'espionnage sous te Consulat, le drame de Vincennrs^ Talleyrand et set mémoires.
342 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE LA FAIX. — i%êi.
prit au sérieux'. On colporte des propos étranges, émanés du frère même de Bonaparte. « Je me réunirai, aurait dit Joseph, à Sieyès, à Moreau même s'il le faut, à tout ce qui reste en France de patriotes et d'amis de la liberté, pour m« soustraire à tant de tyrannie*. »
Le 16 janvier 1804, Pichegru débarqua au Havre; il était à Paris le :24. Il y vit Georges. Par un intermédiaire plus que suspect, Lajolais, il se ménagea une rencontre avec Moreau, promettant d'y venir seul. Il y vint avec Georges, le 27 janvier. Moreau se retira. Ils se revirent en tête-à-tête, la 2 février ; puis encore une fois, dans la maison même de Moreau. Out^ contre Bonaparte ; non, pour les Bourbons, aurait répondu Moreau aux insinuations de Pichegru. La police, qui filait Pichegru, ne quittait pas Moreau des yeux, et le complot faisait la conversation de toutes les chancelleries.
En Allemagne, on annonce une journée qui rejettera la France dans l'anarchie. A Berlin, on se dit à l'oreille que les mouvements de troupes de l'Autriche dans le Tyrol et la Souabe n'ont qu'un objet : se mettre en mesure de frapper dét qu'on connaîtra l'événement de Paris, la mort ou l'enlèvement de Bonaparte '. En Angleterre, on considère le succès comme immanquable : dès que les conjonctures le permettront, un envoyé spécial, lord Hertford, paraîtra sous le double caractère de négociateur de la paix et de restaurateur de la dynastie ; et, le coup fait, le duc d'Angouléme passera en France*. D'après les correspondances, tout le monde est du complot, comme au temps de Brumaire; officiers, fonctionnairet, agi«-
' A tous vos cavaliers je demande ta tête;
Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suit tt eon^nlto; Qu'ils le combattent, sire, et, le combat fini, J'épouse le vainqueur...
Barris, Mémoires, t. IV, p. 184. A vrai dire, M. de Staël était mort •• m» 1802. « Je l'rpouse >» était possible. — Cf., pour It ton, la Uttra da l'amie, Pl.NGAUD, p. 376.
^ MioT, t. II, p. 107.
» Li-FEBVRE, t. I, p. 328-9.
* Màlmksbury, Journal, jaBviar-ttrrîar 1104. — M^aîrM «la êailkanif, i»
Tercier.
teurs, et Sieyès et Masséna; on nomme Souham, Lecourbe, Delmas, Laborie, Suchet, Dessoles, une partie du Sénat; Brumaire, Fructidor et Thermidor coalisés ; la police même : Real, « plus enfoncé que tout autre par des lettres de sa main à Pichegru ' » . Quant aux Russes, voici ce que Vami de Paris écrit pour leur information, à d'Antraigues, le 14 février : a II est sûr que Georges est à Paris.... Je le connais... c'est la tête la plus forte, la plus riche en moyens, le cœur le plus élevé que j'aie rencontré depuis cinquante ans que je vois les hommes et que je peux les juger; et, s'il était pris, ce serait un malheur... L'homme est unique... Lui seul est un peu plus connu ici des amis de l* Angleterre. Il a le secret de tous, mais personne sûrement n'a le sien. On ignorera toujours les partisans qui sont jusque dans le ministère*, jusqu'au conseil d'État^ et dans le Sénat. On ignorera ceux qui sont dans les armées..,' Ceci n'est pas une conspiration de roman; le fond est vrai... Pour cette fois, Bonaparte a raison, le péril est grand... '»
L'affaire était mûre, en effet. La police Tavait remise toute dressée et assaisonnée à Bonaparte, et il s'était résolu à sévir, à se débarrasser, du même coup, des chouans, des royalistes et des républicains; à supprimer Georges, à détruire Pichegru, à perdre Moreau. Les dernières semaines avaient été le pire temps de sa vie, insupportables et humiliantes aussi : « Je vis dans une défiance continuelle, disait-il à Joseph ; chaque jour voit éclore de nouveaux complots contre ma vie, chaque jour des rapports alarmants me parviennent. Les partisans des Bourbons, les jacobins, me prennent pour leur unique point de mire *. »
' Voir DE Martel, Conspiration de Georges^ p. 42, 46, 49, 53, 71. — Pm- GAUD, 2* édition, p. 250.
' Ce n'est pas Talleyrand; car il dit, plus haut : « Talleyrand ne savait rien. »
' Comparez la lettre de Joseph de Maistre, de Pétersbourg, le 3 avril 1804 : « On rira beaucoup en Europe de la conspiration de Paris; c'était cependant une machine bien montée. Hommes, argent, tout était prêt. Bonaparte devait être enlevé vivant et mené, comme l'éclair, de poste en poste, jusqu'à la mer et à l> flotte anglaise... Je suis inconsolable du coup manqué. »
* MioT, t. II, p. 122. — Menkval, t. I, p. 264.
Le sang-froid qu'il gardait, tout naturellement, dans le grand jeu des batailles, lui manquait ici, comme il lui avait manqué à Saint-Cloud, le 19 brumaire; comme il lui manqua plus tard, sur la route de l'île d'Elbe. Il se révoltait de vivre dans une alerte continuelle, dans Tanxiété d'un coup qu'il ne verrait point venir; d'un ennemi qu'il ne pouvait devancer, envelopper, écraser; dans le souci misérable des briseurs de serrures, des voleurs de papiers, des assassins. A la lecture des rapports de la police, il s'emportait hors de lui-même, battant les buissons, frappaht à l'aveugle, furieux et honteux, autant de sa fureur même que de son impuissance. L'ami d'Antraigues le montre tremblant, dans son palais, malgré le triple cordon de sentinelles, les gardes de confiance dans la chambre à coucher, les escortes sur les routes et les essaims de policiers tourbillonnant partout autour de lui'. Il décrit ses accès de rage, à découvrir ainsi le complot d'assassinat, le complot de trahison; l'écoulement des notes, des idées, des desseins. On le croirait fou. « Cela ne peut être autrement; il voit l'Angleterre savoir tous ses plans sans avoir aucune possibilité d'aller à la source. Malgré son travail le plus secret, celui même qu'il fait seul, une partie s'échappe toujours hors du cabinet. » Il soupçonne les royalistes, les agents anglais, Vernègues, Drake, Rumbold : il quête sur la piste de Wickham et d'Antraigues, des évêques et des émigrés réfugiés en Espagne*. Des débarquements sont signalés sur la côte normande, à Biville : il met en mouvement tous les gendarmes d'élite *. Il écrit à Soultle 13 février : «» Nous sommes depuis huit jours à la poursuite de quarante brigands » , Georges et sa bande,
• Cf. leUres de l'ami, 29 décembre 1803; de l'amtc, 4 février 1804. Pingabd; DE Martel, p. 17-19. Cf. Bonaparte à Barbé-Marbois, 18 mars; à Talleyrand, 23, 31 mars 1803.
• Lettre à Talleyrand, 10 février 1804, sur les menées des émigrés en Europe. Dire à Godoy « que, s'il veut fomenter des troubles en France, il a affaire à un homme qui saura bien en porter en Espagne » , Cf. supplément à la correspondance et à Real, 8 février 1804.
• Ses lettres à Soult, alors au camp de Boulogne, forment une sorte de bulletin du complot, destiné à l'armée. Compléter la correspondance par le supplément de Lecestre, t. 1, p. 43-44.
qui ont débarqué en trois fois, entre le Tréport et Dieppe. Contre les espions anglais, à Boulogne, il prescrit des mesures de terreur, de cruauté même; on sent qu'avec l'impatience du mystère, « la question » est proche.
Le 14 février, après trois journées d'hésitation, il donne l'ordre d'arrêter Moreau. Il fait, le même jour, une scène à d'Oubril et réclame le désaveu d'Antraigues par la Russie, son expulsion de Dresde. Le 15, Moreau est conduit au Temple et interrogé. Il a « l'indigne et maladroite faiblesse » de nier des faits avérés et sur lesquels il devra se rétracter plus tard. Un rapport du grand juge l'incrimine gravement. Mais le public refuse de le croire coupable ; il ne voit, dans cette mise en scène, qu'un coup de jalousie de Bonaparte. Il ne croit pas au complot : c'est une invention de la police! « Moreau, écrit l'ami d'Antraigues, a infiniment d'amis qui ne cesseront de l'être que quand ils verront l'évidence de sa manœuvre » ; mais les preuves juridiques manquent : il n'y a rien d'écrit, et les témoins, les complices échappent encore Leurs personnes sont mises à prix. Les barrières de Paris sont fermées. On retombe en pleine Terreur. Toute personne qui cachera Georges sera puiiie de mort ^ Pichegru est pris le 29 février.
Cependant le Bourbon annoncé manquait, dont la participation devait mettre dans l'affaire la main de la Providence et le jugement de Dieu. Le 1" mars, un rapport de police dénonça de prétendues menées du duc d'Enghien, à Ettenheim, dans le duché de Bade. Bonaparte tenait ce prince pour très suspect. 11 passait pour héroïque, chevaleresque, capable de séduire les Français. Il semblait avoir sa place marquée et son rôle dans une entreprise dont l'objet, public désormais, était la contre-révolution totale et le rétablissement de la monarchie '.
^ Voir les détails de son arrestation dans le récit de Lenôtre. « II fut livré par un de ses amis qui le vendit 100,000 écus. » Bonaparte à Gourgaud. T. I, p. 190.
' Henri Welsghinger, le Duc d'Enghien. Paris, 1888. — Boulay de la Meuhthe, /•* Dtrnières années du duc d'Enghien. Paris, 1886.
La vérité est que ce prince vivait à Ettenheim, clans le repos et l'enchantement d'un roman d'amour. Il avait son rôle dans la guerre civile qui devait suivre la « journée » de Malmaison ; mais on n'avait eu garde de le convier à l'embuscade. Ce sont, disait-il de projets de ce genre, si souvent agités, « des mesures indignes de la cause que nous servons » Bonaparte prescrivit une enquête. Le gendarme qui en fut chargé apprit que le duc avait auprès de lui un émigré, qualifié de général, Thumery, un inconnu. La prononciation badoise dénaturait ce nom. Le gendarme en crut reconnaître un très retentissant, Dumouriez, et l'écrivit à Paris. Dumouriez après Pichegru et Moreau! Et la police ne s'en doutait pas, et la diplomatie ne savait rien. Bonaparte apostropha Real : « Suis-je donc un chien qu'on puisse assommer dans la rue? Mes meurtriers sont-ils des êtres sacrés? » Real n'était pas tranquille; le bruit courait qu'il trempait dans l'affaire, affilié par Pichegru : il voulut se laver à force de zèle ; il tira de son portefeuille des rapports où l'on représentait Ettenheim comme un foyer de conspiration. Avec Talleyrand, ce fut pire encore : que faisait-il? que faisaient ses agents?
Talleyrand se trouvait en fâcheuse posture : il avait patronné trop de royalistes, servi de courtier à trop de transactions, tenu trop de propos équivoques à Markof, à Lucchesini; il comptait, parmi ses affidés et familiers, trop de gens compromis ou compromettants. Et pourtant, il se sentait trop loin de compte avec les Bourbons : les chemins couverts par où il les rejoignit, il ne les soupçonnait guère encore. Quelque avenir qu'il eût dans l'esprit, ses visées ne perçaient pas jusque-là. Il regarde au plus près. Il a lié sa destinée à celle du premier Consul. La mort de Bonaparte amènerait, ou un retour des Bourbons qu'il redoute, ou, plus vraisemblablement, un retour du Directoire qu'il redoute davantage. Les calculs de sa politique personnelle soutiennent ici les conseils de la raison d'État. Il ne cherchera pas à retenir Bonaparte; il se perdrait inutilement. Il le voit décidé à sévir, il se fera un mérite de lui en proposer les motifs et de l'y aider.
Enfin, l'heure est venue dé donner le ga^e irrévocable, de voter la mort, comme tant de ses amis, au 20 janvier. Il conseille, le 7 mars, dans l'entretien qu'il a avec Bonaparte; il va plus loin; il recommande, le 8, par une note autographe, de frapper un exemple terrible. Gomme Mazarin et Retz, ses ancêtres politiques, il sait faire la part du feu et même la part du sang * : le salut de l'État commande de saisir partout et de détruire sans miséricorde les instigateurs d'un crime qui, par sa nature, met hors du droit des gens « tous ceux qui manifestement y ont pris part^ » .
Pour des motifs sensiblement différents, Fouché apporte les mêmes conseils. Il n'avait pas à se défendre de connivence avec les royalistes. Il avait voté^ il avait terrorisé, le sang était ce qui manquait le moins dans ses titres. Il craignait môme qu'on en trouvât trop, et il cherchait des garanties. Il Toyait le premier Consul marcher à l'Empire, il était prêt à y marchei du même pas ; mais il lui importait que les régicides trouvassent leur place de sûreté dans la future Constitution. Il jugea opportun que Bonaparte subît l'initiation révolutionnaire, reçût la marque ineffaçable et fit, de ses propres mains, le sacrifice d'un Bourbon. Enfin, après s'être montré clairvoyant, il se rendait indispensable et forçait la porte du ministère où il se retrancherait. Talleyrand et lui avaient trop d'esprit et de diplomatie pour croire qu'il leur suffirait, s'ils voulaient attacher Bonaparte à leur fortune, d'un dévouement auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes. Il y fallait une complicité. L'occasion s'en offrait, et cette occasion leur commandait, pour leur sûreté, d'agir selon leurs intérêts. C'étaient les motifs politiques du 20 janvier. Bonaparte y arrivait par ses propres voies.
' Sur c«Ue fameuse note du 8 mars, si contestée, voir Lectures historiques, p. 52-56, et la discussion, selon moi décisive, de H. Welschinger. Cf. Mémoires du chancelier Pasqider.
'* A rapprocher, pour le ton et l'esprit, aussi, cette phrase de Champagny, dans une lettre du .30 mars à Talleyrand : « L'arrestation de Georges légitime parfaitement celle du duc d'Enghien, On arrête un ennemi là où en 1« troure, surtout «[uaail •■ le saisit It liras déjà levé pour frapper. •
Ce serait mal le connaître que d'attribuer, dans la décision qu'il prit, trop de part aux impatiences de sa sécurité personnelle, à sa jalousie des Bourbons, à la veng^eance. Il est homme et il est Corse ; mais ce n'est pas là ce qui emporte la balance. Il veut régfner, et il ne peut régner qu'au ipilieu d'une Europe subjug^uée, sur une France assujettie. Il doit compter, en Europe avec les cours, en France avec les royalistes et les républicains. Les cours, il les gouverne par la peur et par la cupidité ; mais il n'aura de sécurité de leur part que quand il les aura obligées à rompre ouvertement avec les Bourbons. « Qui n'est pas avec moi est contre moi ! » Il en avertira les rois d'Europe et les royalistes de France. Il forcera ces royalistes, courbés mais non soumis, solliciteurs mais non ralliés, payés mais non gagnés, à opter entre une fidélité ruineuse à leurs princes déchus et une soumission aveugle au nouveau maître. Il les abaissera et les liera en les contraignant, par une défection scandaleuse, à briser avec la royauté. Quant aux républicains, ralliés au Consulat, il importe, pour les rallier à l'empire, de leur prouver que ce règne sera un obstacle insurmontable au retour des Bourbons. Le meurtre d'un Bourbon produira toutes ces conséquences. Bonaparte trouve un Bourbon sous sa main, il le condamne à mort. « J'ai fait arrêter et juger le duc d'Eghien, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt du peuple français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris ; dans une semblable circonstance, j'agirais de même*. » Du même coup, et par l'exemple de Moreau, il avertira les militaires.
Le 8 mars, Moreau, de sa prison, lui écrit une lettre où il avoue ses relations avec Pichegru, les propositions qui lai ont été faites : il les a déclinées. Il se fait petit : « Moi, particulier isolé, n'ayant voulu conserver aucune relation dans l'armée ! . . . On a tiré des indications bien fausses et bien hasardées de démarches et d'actions qui, peut-être imprudentes,
' Testament de Napoléon, 15 avril 1821
CONSPIRATION DE GEORGES. — 1804. 3Vf
étaient loin d'être criminelles, et je ne doute pas que si vou» m'aviez fait demander sur la plupart de ces faits des explications, je me serais empressé de vous les donner... Je ne suis pas un conspirateur... » Cette justification humiliée ruinait en Moreau le Romain, le citoyen sans peur et sans reproches : les aveux de Pichegru et de ses complices, dans le procès, achèveraient de le perdre ; s'il n'était convaincu de haute trahison, il le serait de félonie.
Le 9 mars, Gadoudal fut pris. Il avoua son intention d'attaquer le premier Consul; il attendait « pour agir, qu'un prince fût revenu à Paris, et ce prince n'y était pas encore » . Bonaparte décida que ce devait être le duc d'Enghien. « C'est le reste du sang de Condé, c'est le dernier héritier du plus beau nom de cette maison. Il est jeune, brillant, valeureux, et, par conséquent, mon plus redoutable ennemi. C'était le sacrifice le plus nécessaire à ma sécurité et à ma grandeur *. »
Un conseil de gouvernement se réunit le 10 mars : les Consuls, le 'grand juge Régnier et Talleyrand. L'enlèvement du duc d'Enghien fut résolu. Caulaincourt fut chargé de diriger des patrouilles sur Ettenheim et de porter au duc de Bade des explications sur la violation de son territoire. Le prince arrêté, il serait livré à un conseil de guerre qui constaterait tout crûment sa qualité d'émigré ayant porté les armes contre la République et appliquerait la loi, c'est-à-dire la peine de mort : meurtre juridique en réponse au prétendu duel judiciaire de Cadoudal, parodie de la justice comme ce guet-apens l'était d'une affaire d'honneur. L'opération fut faite dans la nuit du 14 au 15 mars. Le 20, à cinq heures du soir, Enghien fut amené à Vincennes; le conseil de guerre se réunit à neuf heures ; l'arrêt était dicté, une fosse était creusée. Le procès commença à onze heures du soir; à deux heures et demie du matin, on conduisit le prince dans les fossés du château, où le peloton d'exécution l'attendait. Il demanda un prêtre. « Veut-il donc mourir en capucin?» cria un officier
* Conversation avec Jo»eph. MiOT, t. II, p. 215.
350 L'EUROPE IT LÀ RUPTURE »K LA PAIX. — l»t4.
qui avait autorité dans ce lieu sinistre. Voilà de «es tmits pti où se trahissaient encore l'opposition au Concordat et la rancœur du Te Deum. Mais la besogne avait de quoi réconciliei ces soudards terroristes : Vincennes effaçait Notre-Dame ; ih reconquéraient leur Bonaparte. Quant aux évéques, la leçon était faite d'avance : « Dieu punira dans l'autre monde, maii César doit punir dans celui-ci *... » Eternel érang^ile de toutes les tyrannies, que ce soit celle du Saint-Office ou celle du Grand Roi.
Le 21, Paris apprit le péril de la République et la mesure de salut. Les courtisans, les grands corps se précipitèrent à Malmaison, comme naguère, après les journées de proscrip» tions des Girondins, d'Hébert, de Danton, de Robespierre, les sections venaient défiler à la barre de la Convention et déclamer leurs adresses emphatiques. Le soir, Bonaparte sentit dans son entourage intime, parmi ses plus dévoués, ceux qu'il estimait le plus, la déception, le blâme, l'horreur même. Tous se taisaient. Il parla longtemps, seul, avec de» mots à la Danton : a Ces gens-là voulaient mettre le désordre dans la France et tuer la Révolution dans ma personne; j'ai dû la défendre et la venger. J'ai montré ce dont elle est capable... Nous avons passé le temps de l'étiquette... J'ai versé du sang, je le devais, j'en répandrai peut-être encore... Je suis l'homme de l'État, je suis la Révolution française et je la soutiendrai... » Il dit à Joseph : « Je ne serai tranquille que lorsqu'il n'existera plus un seul Bourbon, et celui-ci en est un de moins. » Puis il rejeta tout l'odieux sur les Anglais. La police avait saisi des papiers de Drake, pleins de révélations, pleins de complots; il les fit communiquer au Sénat le 23 mars et notifier aux diplomates étrangers *.
A Paris, dans le monde consulaire, ce fut quelque chose de la stupeur qui frappa le monde de la Régence lorsqu'il apprit la conspiration de Gellamare, le lit de justice du roi, l'arrestation du duc et de la duchesse du Maine. Parmi les émigrés
* A Régnier, au sujet de la rébellion d« quelques prêtres, 7 avril 1804.
* MiOT, t. II, p. 215. — Mémoires de madame de Réinusat, t. I, p. 828, WO.
rentrés, parmi les amis de V Angleterre^ la terreur domina d'abord. Chacun ne pensa qu'à soi-même. Tous tremblèrent, beaucoup se crurent perdus. Un seul des ralliés, Chateaubriand, alors secrétaire d'ambassade dans le Valais, eut le courage de son blâme : il envoya sa démission. Les autres baissèrent la tète. Ne pardonnant ni la peur éprouvée, ni riiumilialion subie; se jugfeant, dès lors, délivrés de toute reconnaissance, ils reprirent leurs services, leurs sollicitations, « la morgue déposée, polis, caressants, mangeant dans la main* », mais la défection, si ce n'est la trahison, dans l'âme. Les jacobins se félicitaient. Le Consul leur revenait. Ils relevèrent la tête. Les modérés se sentirent plus atteints que les autres et comprirent qu'il n'y aurait plus ni tempéraments ni barrières. Puis on s'efforça de se distraire des transes avec des bons mots, murmurés à l'oreille : — « C'est plus qu'un crime, c'est une faute! »j Enfin l'on s'accommoda pour oublier. Décrétons l'oubli ! C'est le mot des lendemains de coups d'État. D'ailleurs personne ne connaissait ce Bourbon, et tant d'autres émigrés étaient tombés depuis dix ans! — « Ètes-vous fou, disait Talleyrand à d'Hauterive. Y a-t-il de quoi faire tant de bruit? Un conspirateur est saisi près de la frontière ; on l'amène à Paris, on le fusille : qu'est-ce que cela a d'extraordinaire? «Bonaparte se rendit à l'Opéra. On craignait quelque manifestation. Il ne s'en produisit aucune. w II se peut, écrivait Lucchesini*, que Bonaparte connaisse les Français mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes, et que l'exemple du cardinal de Richelieu lui ait prouvé qu'en France les coups d'État les plus hardis, au lieu d'ébranler l'autorité suprême, la consolident. »
Cependant, le coup aurait pu réussir, et, au lieu du duc d'Etighien, dans le fossé de Vincennes, Bonaparte aurait pu choir dans le fossé de la route de Malmaison, sous les balles des chouans, ou étouffer sous le bâillon de l'enlèvement, ou tomber à l'eau par mégarde, ou goûter de l'hospitalité anglaise.
' Saint-Simois, Conspiration de Cellamare, « 24 mars 1804.
Ce qui avait manqué en mars 1804 pouvait s'accomplir pins tard. Les habiles — et c'étaient les plus compromis — s'accommodèrent, le cas échéant, pour se disculper, sinon devant les Bourbons, auxquels ils ne croyaient guère, au moins devant les chancelleries et les cours de l'Europe, avec lesquelles ils tenaient à demeurer en commerce de bons offices et de courtoisie. Ainsi Murât, qui commandait la place de Paris et avait convoqué le conseil de guerre ^ ; ainsi Gaulaincourt, que cette inquiétude tourmenta toute sa vie. a Ce qu'il y a de mieux à faire, disait à Mole le sage Gambacérès, c'est d'oublier tout ce qui s'est fait à cette époque, » et il n'avait point voté la mort : a Je sais, dans ma conscience, que je ne l'ai point votée, Dieu m'est témoin que je n'ai pas cru la voter... » ; et il avait détourné Bonaparte de frapper Enghien : ft Qu'allez-vous faire ? vous êtes assez heureux pour avoir été étranger aux crimes de la Révolution, et vous allez vous associer à tous... ^. » Talleyrand « inspira » nne lettre de l*ami d'Antraigues, destinée, il le savait bien, à passer sous les yeux de Gzartoryski et d'Alexandre : loin d'avoir contribué à l'enlèvement du prince, on le voit, avec le fidèle Durant, occupé à le sauver; il envoie au prince un émissaire, le propre neveu de l'ami, avec cet avis : « Partez à l'instant. » La terrible note du 8 mars disparaît, remplacée par une sorte de placet, « une lettre superbe » , au Gonsul. Puis c'est Joseph qui intervient et qui parle « avec un courage de lion * » : — « Vous serez le Robespierre et le Marat de la France... »
Moreau bénéficia de l'indifférence générale pour la personne du duc d'Enghien, de l'horreur que l'on n'osait témoigner pour le procès de Vincennes. Il parut que l'on pouvait, sans se trop compromettre, plaindre, en ce républicain, le vainqueur de Hohenlinden. Moreau devint la victime expiatoire du droit, le libérateur des consciences. La faiblesse
* Frédéric Masson, t. II, cliap. xin et xiv, p. 319, 397 et suiv.
' Fragments de mémoires du comte Mole', publiés par la Bévue de la Révolw tion.
• La lettre dans Pingaud, p. 251. — Lectures historiques, p. 145, 148 et 59, note. — Mémoires de Pasquier, t. I, p. 198-199.
CONSPIRATION DE GEORGES. — 1804. 3o;5
même de éa défense apitoya : ce g^uerrier parut plus grand, enveloppé dans les filets de la police, naïf en sa confiance dans le Consul. Jusqu'à la fin, il eut pour lui « Tincrédulité publique » . Le roman policier qui fermente toujours dans les imaginations parisiennes tourna en sa faveur. Le seul témoin redoutable pour lui disparut.
Le 16 avril, au matin, le bruit se répandit que Picheg^ru avait été trouvé mort dans sa prison. La police déclara qu'il s'était étrang^lé; tout Paris s'écria qu'il l'avait été par la police. Au lendemain de l'affaire de Vincennes, Bonaparte et ses sbires paraissaient capables de tout, tout le monde les accusa *. L'impression fut immense. La plupart des Parisiens ignoraient la conspiration de 1795; Picheg^ru demeurait, dans les imag^iinations, le conquérant lég^endaire de la Hollande, le général qui prend les flottes avec de la cavalerie, sur les golfes glacés ; la persécution qu'il souffrait le réconciliait presque avec les jacobins; les modérés, les libéraux, les royalistes espéraient encore en lui.
Pichegru s'est-il étranglé? a-t-il été étranglé? Un agent, très zélé, prévint-il, en le tuant, des révélations qui auraient découvert, avec trop de scandale, la haute main des affidés de Fouché dans cette partie du complot? 11 se peut; mais il est permis de croire aussi que Pichegru, jugeant la partie irrévocablement perdue, tout avenir fermé, fût pris de désespoir sur lui-même, la vanité, l'impossibilité de sa vie. Survivre, c'était déchirer le voile qui dérobait encore sa trahison
' Voir Faubiel, les Mémoires de Marbot, de madame de Rémusat, de madame de Chastenayj de Barante^ de Pasquier. Gouigaud, à Saint-Hélène, croyait à l'assassinat. T. I, p. 63-64. « Je rembarre vigoureusement Las-Cases : je n'approuverai jamais la mort du duc, ni celle de Pichegru. » Bonaparte demandait à Reubell : «Le conoaissez-vous; est-ce un homme de talents? — Je ne le crois pas absolument sans mérite, répondit Reubell, mais il cachait beaucoup de nullité sous un air taciturne. C'est d'ailleurs un vilain crapuleux, n'aimant vivre qu'avec des gueuses, des juives, et dans la basse ivrognerie. Je crois que sa réputation est bien au-dessus de son mérite réel, et peut-être ne la doit-il qu'au parti qu'il a pris de s'enrôler dans l'armée royale. S'il était resté général républicain, il ne serait peut-êti-e plus question de lui. » Conversation avec Bonaparicy du 3 ventô<:e an X, 22 février 1802. Manuscrit de Reubell. Cabinet de M. Victorien Sardou.
aux yeux du public, c'était dissiper les illusions dont il béné ficiait encore ; c'était découvrir les. misères, les abaisseniems successifs d'une vie de sous-officier d'ancien régime, poussé par la Révolution jusqu'à la gloire; les cabales avec Saint-Just contre Hoche, les menées avec Gondé contre Jourdan, e\:, pour finir, le banc des accusés, entre des émigrés et des chouans, à côté de spadassins payés par l'Angleterre pour la débarrasser du vainqueur de Marengo! Un suicide devenait la seule fin décente d'une vie brillante sur le point de sombrer dans l'ignominie.
Ce qui est sûr, c'est que Moreau gagnait tout à la mort de Pichegru, et que si quelqu'un avait intérêt à sa vie, c'était Bonaparte. Pichegru disparaissant, Moreau s'évanouissait, rejetant sur le Consul l'odieux d'une condamnation sans preuve, désormais, et sans autre motif apparent que la jalousie et la haine. Pichegru comparaissant et parlant, c'était le scandale des intrigues de 1796, la camaraderie et la complaisance de Moreau, à la veille de Fructidor, tournant à la complicité * ; je ne sais quoi de louche et d'équivoque remontant de ce passé sur sa figure; les préventions fortifiées, et Moreau entraîné, non à l'échafaud, mais dans l'impasse, éclaboussé, embourbé, tombant très bas, de toute la hauteur des illusions du public, et livré, pour sa perte définitive, à la clémence de Bonaparte; démasquant le fond aride qui ne parut aux yeux de tous qu'à dix anp d( là. lorsqu'il revint d'un exil et sortit d'un silence qr l'avaient grandi, pour se rejeter dans les mêmes aventures, mais cette fois s'y perdre, consommer la trahison et révéler ce qu'il était réellement, un bon général d'armée et un pauvre homme.
^ Voir tome V, p. 45, 272. — Bonaparte et Hoche f^, 101.
L'EUROPE ET VINGJEISINES. — 1804. 855
« Il a l^lîu, dit Bonaparte*, faire voir aux Bourbons, au cabinet de Londres, à toutes les cours de l'Europe, que ceci n'est pas un jeu d'enfant... Les circonstances dans lesquelles nous nous sommes trouvés n'étaient point de nature à être traitées chevaleresquement. Cette manière, dans les affaires d'État serait puérile. » Mais, l'exemple donné, il convenait que la leçon en fût tirée dans les formes. Talleyrand qui, douze ans auparavant, avait préparé rapolo(jie du 10 août, se chargea de pallier, notifier ou simplement imposer, selon les lieux et les personnes, l'incorrection, pire que le meurtre aux yeux des chancelleries, la violation de la frontière de l'Empire et l'atteinte portée aux droits du duc de Bade. Il se surpassa, dans cette rencontre, par Timpertinence supérieure avec laquelle il opposa aux vieilles chancelleries leur unique maxime, tout leur droit et toute leur justice : la raison d'État *. Prenant hardiment l'offensive, il dénonça les manœuvres de Drake et des espions anglais, dénonça d'Antraigues, dénonça Vernègues, réclama l'expulsion des émigrés; bref, s'employa à tirer de l'affaire dé Vincennes, suivant la méthode de son maître, le « maximum des conséquences » .
A Paris, dans le corps diplomatique, la première impression fut : ce sera la guerre. On voyait « la Russie en mouvement, l'Autriche poursuivant la direction guerrière qu'elle imprime à ses opérations, et toute l'Europe en feu...» C'était mal connaître l'Europe *. Lucchesini écrivait le 24 mars : « Le
* Paroles à Le Couteulx de Canteleu, vice-président du Sénat, 27 n^irs 1804.
BODLàY DE LA. MeURTHE.
* Voir t. I, p. 6. — Lire les curieuses dépêches de mars et avril 1804, dans SoDLAY DE Là. Meurthe, et Welschinger, U Duc d'Enghien et le curieux appendice : V Europe et l* exécution du duc d'Enghien.
' Rapports de Lucchesini, 24 mars; de Gobenzl, 22 mars; d'ûubril, 24 mars
sieur de Talleyiand a été chargé de donner un grand bal ce soir; les étrangers s'y rendront le cœur serré, et il ne sera pas peu remarquable d'y voir le marquis de Gallo, un ambassadeur de famille (Naples), qui ne devrait y paraître qu'en deuil. " Ils y vinrent, chacun tenant et soignant son personnage devant les autres. Ce n'était point, au demeurant, l'alTaire du deuil qui les préoccupait, mais des propos que Ton colportait dans Paris et qui formaient un étrange commentaire aux communications de Talleyrand. Bonaparte aurait dit au Conseil d'État, ce jour-là même : « Si le duc de Berry, si un Bourbon était caché chez M. de Gobenzl, non seulement je l'aurais fait saisir, mais j'aurais, dans la journée, fait fusiller lui et M. de Gobenzl lui-même ^ w A Paris, les immunités diplomatiques menacées; par delà le Rhin, la violation du territoire : voilà de quoi agiter vraiment les cours et les chancelleries.
Mais, en l'expression, tous mesurèrent leurs principes à leur politique, et ce fameux attentat ne fit tant de bruit que parce qu'il fit sauter une mine déjà chargée. Il donna un prétexte à ceux qui se préparaient à rompre, il lia davantage ceux qui avaient intérêt à demeurer liés, il jeta les incertains dans de pires incertitudes et poussa chacun du côté où il penchait. Il fallait que l'ironie eût sa part en l'aventure. L'indignation contre cet acte de lèse-majesté du Saint-Empire se déclara avec d'autant plus de véhémence que l'on s'éloignait davantage du territoire violé et des prises de Bonaparte *. Le prince qui était le plus en droit de se plaindre, le duc de Bado, le '^it avec modestie, en s'excusant de la grande audace : il protesta contre la violation de son territoire; il protesta surtout de sa déférence envers le premier Consul. L'Électeur de Bavière expulsa Drake. Le duc de Wurtemberg félicita Bonaparte d'avoir échappé au poignard des assassins et déjoué
* MiOT, t. II, p. 145. Rapport d'Oubril, 24 mars 1804 : * Si un ambassadeur ou tout autre aj^ent diplomatique se permettait de se mêler de» complots qui «e trament en France, il le ferait fusiller comme un simple particulier. »
* Ranke, 1. 1, p. 486. — Oncken, t. II, p. 110. -- Perthes, t. II, p. 233. — QAUSâEB, t. II, p. 4^8.