L'EUROPE ET VINCENNES. — 1804. 35T
les conspirateurs : ils étaient trop près, ils avait trop peur, ils avaient trop à perdre à l'inimitié de Bonaparte, trop à gagner à sa faveur.
A Vienne, il se manifesta quelque pitié pour le prince, quelque déception peut-être de Téchec de la conspiration. Mais, officiellement, on se tut. « On doit savoir à Vienne, écrivait Talleyrand à Ghampagny ', que la politique du gouvernement français a toujours été de faire passer le Rhin à ses troupes le même jour où celles de l'Empereur passeraient l'Inn... » Gobenzl se répandit en politesses et protestations, a Si vous n'êtes pas content de mes ministres, dit l'Empereur à Ghampagny, adressez-vous à moi, je les ferai marcher... » Les émigrés compromettants furent expulsés, les troupes se dispersèrent. « Nous sommes donc entièrement sous le joug de la France» , murmurait-on dans les salons où fréquentaient les amis de la Russie et ceux de l'Angleterre. Ge n'était que des murmures.
A Berlin, la réprobation perça, au moins dans le premier moment. Mme de Staël, alors en passage dans cette ville, raconte qu'un matin, à huit heures, on lui remit un billet commençant par ces mots : a Le nommé Louis de Prusse fait demander à Mme de Staël... » G'était le prince Louis-Ferdinand, le héros de roman de cette cour, qui était à cheval sous ses fenêtres et la priait de lui venir parler. Elle se lève, accourt : a II avait singulièrement bonne grâce à cheval et son émotion ajoutait encore à la noblesse de sa figure... » — « Savez-vous que le duc d'Enghien a été enlevé sur le territoire de Baden, livré à une commission militaire et fusillé? » Elle refuse d'y croire. « Je vais vous envoyer le Moniteur » , dit le prince. Elle y lit le jugement porté contre le nommé Louis d'Enghien.,. *. La reine s'exalta « mourant d'envie de prendre le deuil » . C'est de « la fureur dans les coteries anglaises», écrit Laforest. Haugwitz témoigne à l'envoyé français a quelque solli-
* Dépêches Jes 19 et 23 mars 1804.
• Dix annre/t uexii, diap. xv. — \Velschi5GER, p. 20-22. — Ranke, t. I, p. 475, — Rapport de Laforest, 3 avril. Lombard, 8 mai 1804. Baillxu.
citude sur les reproches qui pourraient être suscités contre la forme, quoiqu'en Allemagne il y ait des exemples de tout... » Le roi fait réitérer par son ministre l'expression de son désir : « que le premier Consul déracine l'horrible combinaison acliarnée contre sa personne et son g^ouvernement... »
Mais la sympathie, qui n'était pas grande, fait place, désormais, à l'aversion. Frédéric-Guillaume reçoit une lettre d'Alexandre, datée du 15 mars, avant l'affaire de Vincennes. Elle emprunte à cet événement une signification singulière : « Je ne vous cache pas que, d'un côté, je vois l'honneur, la gloire et l'intérêt véritable de votre couronne; de l'autre, après beaucoup de complaisances très chères, et avec le reproche éternel d'avoir donné, à qui le mérite si peu, la monarchie universelle, je vois la ruine totale et inévitable de la vôtre. » Mais, « si je vois Votre Majesté engagée pour la défense de l'indépendance et du bien de toute l'Europe, je l'assure bien qu'elle me retrouvera à l'instant à ses côtés... » Ces paroles sont un baume pour le roi qui venait de donner acte d'une déclaration comminatoire de Laforest *. Il écrit au tsar, le 8 avril : « Votre lettre respirait un sentiment qui fait mon bonheur. Mes résolutions ont été prises à l'instant. Il n'est plus question d'un concert avec la France ; je n'ai pas laissé de doute au premier Consul sur la manière dont j'envisagerais de nouvelles usurpations... A côté de Votre Majesté, je ne craindrais point l'avenir... » Le ministère prussien n'avait « filé " la négociation de « l'alliance gigantesque « proposée par Bonaparte que pour laisser aux courriers de Pétersbourg le temps d'arriver ; la négociation se rompit. L'événement de Vincennes y ajouta quelque couleur de loyauté monarchique ; mais, en soi-même, il ne décida rien*. « Puis donc que la Prusse ne veut pas étendre son avenir... et préfère son oisive neutralité, demeurons réciproquement où nous en étions » , écrivit Talleyrand, le 21 avril.
S'il y avait une cour au monde où l'on dût montrer de la
* Talleyrand à Laforest, 24 mars 1804. Boclat db la Mburtbs.
• Haugwitz au roi, 30 mars 1804.