‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 95 sur 122 · L'EUROPE ET VINCENNES · texte numérisé non relu

L'EUROPE ET VINCENNES

réserve, c'était celle d'Alexandre; l'événement de Vincennes coïncidait, presque jour pour jour, avec l'incident du palais Michel, trois ans auparavant. Mais, rapporte Gzartoryski, toutes les démarches du cabinet partaient du principe que la g^uerre était inévitable..., de la nécessité de ne pas se laisser prévenir par Bonaparte... La négociation des subsides était enjjag^ée avec TAng^leterre. « Tous nos préparatifs guerriers sont à peu près exécutés » , écrivait Kotchoubey à Woronzof * : 50,000 hommes sur la frontière de Prusse, 40,000 qui peuvent mn.rcher sur Varsovie ou Cracovie ; l'armée de réserve prête à partir dès que la saison le permettra; 6,000 hommes s'embarquent dans la mer Noire pour Gorfou... On cherchait un motif de rupture, un noble et retentissant motif à la croisade « pour le maintien de l'ordre, de la justice et du repos en Europe * » , sous la suprématie russe.

La nouvelle arriva le 17 avril. Alexandre parla de renvoyer Hédouville, sur l'heure, et de rappeler Oubril. Un conseil convoqué immédiatement se réunit au Palais d'Hiver, et Gzartoryski lut une note rédigée à la hâte ^ : « Sa Majesté répugne à conserver plus lor^igtemps des rapports avec un gouvernement qui ne connaît ni frein ni devoirs d'aucun genre, et qui, entaché d'un assassinat atroce, ne peut plus être regardé que comme un repaire de brigands. » Toutefois, informations prises, les armées n'étaient pas prêtes à se mettre en marche le lendemain; les subsides n'étaient pas assurés. L'attentat se produisait prématurément. « Si, disait Gzartoryski, un événement pareil à celui qui vient d'arriver avait ou lieu trois mois plus tard, quelque triste et malheureux qu'il soit en lui-même, il serait pour ainsi dire survenu à point

• A Woronzof, à Londres, 23 avril 1804. — Archives WoroJizof, t. XVIII. — Martens, t. XI, p. 78 et suiv.

' Alexandre à Frédéric-Guillaume, 21 avril 1804.

' Martens, t. II, p. 402; t. XI, p. 78. — Fournier, t. II, p. 54. — R&nke, 1. 1, p. 501. — Lefebvre, t. I, p. 366-7. — Revue his'toricjue, t. XLIX, p. 236. — Mémoires de Czartoryski, t. I, cliap. xii. — Rapports d'Oubril et notes de Talleyrand, 12 mai et suiv.; notes et dépèches de Pétersbourg; rapports d'IIédouville, 17 avril 1804 et suiv. Tratchewskt.

nommé afin de déterminer une démarche d'éclat de la part de la Russie. Les sentiments de l'Autriche et de la Prusse auraient été alors plus éclaircis et certains... » Le moment n'étant point propice « aux illustres vengeances » , le conseil décida de graduer les signes d'indignation officielle, et, dans la protestation que Ton adresserait aux chancelleries, de ne mentionner que l'enlèvement du prince sur territoire neutre. 11 y avait des raisons de ne point parler du fossé de Vincennes, « notre cour, disait Czartoryski, n'ayant jamais avoué la mort violente de Paul » . On s'en tenait toujours à Y apoplexie officielle. Le tsar et son ministre comptaient que « le gouvernement français ne se soumettrait pas à l'humiliation de donner une satisfaction qui put être mise en parallèle avec ses torts » ; que Bonaparte prendrait la responsabilité de la rupture, mais que les pourparlers permettraient cependant « de traîner encore environ deux mois, et de prendre ce temps pour se mettre davantage en mesure dans le Nord et dans le midi de l'Europe » . La combinaison échouera si « l'on permet à Bonaparte de prévenir la Russie par une décision pareille à celle que Sa Majesté médite, et si, au lieu d'en être décontenancé, il a l'air de nous narguer aux yeux de sa nation et de toute l'Europe » . « C'est, déclara le futur chancelier, Roumiantsof, alors ministre du commerce, une décision à prendre, non pas en vue des principes abstraits, mais avec la prévision des avantages. »

Toutefois, comme on se sentait hors d'atteinte, on ne ménagea point les démonstrations. Le lendemain, qui était un dimanche, la cour prit solennellement le deuil; l'impératrice-mère avec lamentations, tout le monde à grand spectacle, qui s'étala à la sortie de la messe officielle. Alexandre affecta de ne point voir Hédouville; les courtisans, les généraux l'évitèrent; le soir, on se détourna ostensiblement de sa femme « qui eut le front de venir chez le prince Belosecki * » . Le bruit courut que Louis XVIIl était invité à se rendre à

' Lettre de Joseph de Maistre, 30 avril 1804

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