LES TRAITÉS
Dans le même mois où Bonaparte se fait empereur, en mai 1804, Pitt revient au pouvoir, maître des affaires en Angleterre. La nécessité, le péril du royaume l'imposent au roi Georg^es ; mais Pitt aurait voulu revenir tout entier, avec ses compag^nons de lutte, ses lieutenants, Grenville, Windham; il aurait voulu former un ministère national, avec Fox et des whigs ; le roi refuse Fox, et, sans Fox, Grenville et Windham refusent le ministère. Pitt se trouva de la sorte isolé dans son propre cabinet, au milieu des débris du ministère Addington. 11 était visiblement fatigué ; la mort le guettait, mais l'énergie de l'âme demeurait intacte. La confiance du pays lui revenait, pleine, admirative. La lutte va recommencer à mort, entre ces deux insulaires, le Corse et l'Anglais, les deux plus puissants meneurs d'hommes et chefs d'État du monde. Pitt retournera contre Napoléon la fameuse maxime : a Dans tous les pays, la force cède aux qualités civiles ; le gouvernement actuel est le représentant du peuple * » C'est parce qu'il personnifiait la France et sa Révolution que Napoléon menait la France et, par la France, l'Europe; c'est parce qu'il personnifia l'Angleterre et sa constitution que Pitt faillit arracher à Napoléon la suprématie de l'Europe et le gouvernement de la France
• Thibaudbmj, p. 79, 227. — Cf. cî-deisnf p. 217, 227;
Pitt est convaincu, d'après ses correspondants, que Napoléon, enivré, ne se soutient que par la terreur ; queson prestig^e ne survivra pas à ses défaites ; que la France est lasse de sa tyrannie, de ses levées d'hommes; que tout ce qui pense, tout ce qui aime la liberté, forme un complot permanent contre lui; que s'il succombe, un parti nombreux, à la tète duquel est Joseph, suivi de presque tout le Sénat, est prêt à signer la paix, plein de foi dans la magnanimité de l'Angleterre; que l'Angleterre a des amis puissants, nombreux qui travaillent pour elle; qu'à défaut de Joseph, elle traiterait avec les Orléans, les Bourbons; qu'il suffira de mettre la France en adjudication et qu'il se trouvera toujours un preneur au plus grand rabais, c'est-à-dire avec la renonciation aux « limites naturelles » ; et il combine en conséquence.
L'essentiel était de prévenir l'invasion. Toutes les ressources de l'Angleterre y doivent passer. Le ministère a la flotte, il a Nelson, il a le crédit. Il peut tout demander aux Anglais, et avec ce qu'ils donnent, tout payer en Europe A force de subsides, il armera le continent; il stipendiera ceux qui fournissent les hommes; il effrayera les neutres, menacera leurs ports d'incendie, leurs navires de confiscation; tout lui sera de bonne prise qui détachera de la France quelque intérêt ou quelque affection; il fomentera une coalition formidable, enchaînera Bonaparte à ce continent d'Europe où il peut vaincre mais où, à force de vaincre, il usera les moyens de la victoire; il ne lui laissera pas un jour de repos, pas une place de sûreté; il l'inquiétera, le sollicitera partout aux diversions, l'obligera à se disperser. Napoléon, pour franchir le détroit, est contraint de construire une machine colossale, disproportionnée : il s'agit de détraquer cette machine aux complications infinies, mal liée, sans unité, qui doit accomplir ponctuellement à des distances énormes, des mouvements combinés, qui doit menacer à la fois les Indes, lÉgypic les Antilles; paralyser la Russie, contenir l'Autriche, contraindre la Prusse, tirer à soi l'Espagne, le tout pour gagner trois journées, le passage libre et le vent favorable. Il suffit