‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 99 sur 122 · PITT ET ALEXANDRE · texte numérisé non relu

PITT ET ALEXANDRE

d'arrêter un courrier, de retarder une négociation, de multiplier les obstacles pour que, le jour où la mer serait libre, la terre ne le soit plus. Soit que le vent contraire l'arrête, soit que la flotte angolaise lui barre la route, soit que la Russie et l'Autriche le forcent à se retourner, Napoléon ne passera pas.

Le premier article de ce plan est de neutraliser la Hollande : les intérêts et les passions des Hollandais y suffisent. Le second, est de paralyser l'Espagne, d'empêcher que par la jonction des flottes espagnoles aux flottes françaises. Napoléon ne se trouve, un jour, dans la Manche, égal ou supérieur même à la flotte anglaise. Pitt spécule sur les dissensions misérables de la famille royale, sur la corruption de Godoy, l'hostilité de la nation àl'alHance française. Il leur en fera sentir le poids, arrêtera les galions chargés d'or et détournera ainsi le peu de fonds que l'Espagne tire encore de ses colonies, harcelant ses navires, bloquant ses ports, et si elle ne se rend pas, si elle ne se décide pas à l'alliance anglaise, au moins à la neutralité, il aura toujours procuré à l'Angleterre l'avantage de ruiner un État maritime, d'o.uvrir des débouchés au commerce anglais, de révolter les colonies de l'Amérique du Sud, de soulever une partie considérable du peuple contre la France et de susciter une diversion plus redoutable à Napoléon que la flotte espagnole ne saurait l'être aux Anglais.

Le troisième article est de traiter avec la Russie, et, par la Russie, d'entraîner l'Autriche, qui menacera l'Italie, la Prusse qui menacera le Bas-Rhin, Naples qui inquiétera la Méditerranée; tous, bataillon par bataillon, éparpilleront, absorberont les hommes, envelopperont le corps de l'Empire par un demi-million de soldats et créeront, aux extrémités, des plaies insidieuses et mortelles.

Le secrétaire d'État aux affaires étrangères, lord Harrowby, secondait Pitt, fort intelligemment, conseillé lui-même par Malmesbury. Il s'agissait de ramener l'Europe à l'état où elle 86 trouvait lors des grandes coalitions de 1689, de 1701-1703, de 1793, de 1798. Si Napoléon avait l'imagination obsédée

de Gharlemagne, Pitt l'avait de Louis XIV et de la guerre de succession.

Alexandre est décidé. S'il retarde encore sa rupture avec la France, c'est pour compléter « les armements et mouvements de troupes considérables » qu'il a commencés et pour combiner son système avec les deux voisins sur le territoire desquels il devra passer : l'Autriche et la Prusse*. Il estime qu'à part la question des neutres qui tombera de plus en plus au second plan, et qu'il faudra bien sacrifier, les intérêts de la politique russe et ceux de la politique anglaise sont identiques, comme les intérêts économiques des deux peuples sont solidaires. Il pense avec Simon Woronzof « qu'un bon Anglais doit être bon Russe, et, qu'un bon Russe doit être bon Anglais ^ » , et que le Russe et l'Anglais unis terrasseront le « colosse de puissance, d'ambition et de despotisme » .

Il écrivit à l'empereur François, le 24 mai : « L'influence prépondérante exercée par le gouvernement français sur les États circonvoisins et le nombre de pays occupés par ses troupes inspirent de justes inquiétudes pour le maintien de la tranquillité et de la sûreté générale de l'Europe '. >» Il propose de concerter « incessamment » un plan d'opérations; il fournira 100,000 hommes, plus sa flotte; il demande 200,000 hommes à l'Autriche, plus un corps d'observation qui contraindra la Prusse à la neutralité ; si la Prusse attaque TAutriche, il fera marcher contre elle 80,000 hommes. L'objet de la guerre ne sera point d'opérer une contre-révolution en France, « mais uniquement de remédier aux dangers com-

* Golloredo à Metternich, 15 novembre 1804 : rétrospectif. Ohcken, Oesterreieh und Preussen, t. II, p. 542.

* « Ce« deux payi n'ont et ne peuvent avoir aucune jalousie entre eux : la Russie n'a aucune colonie et n'est pas voisine de la Grande-Bretagne. Nos productions respectives nous sont réciproquement nécessaires et trouvent l'une chM l'autre les meilleurs et les plus avantageux marchés de l'univers. Nous sommes si formidables par nos forces de terre qu'il n'y a aucune puissance qui puisse nous égaler de ce côté; et vous êtes la première puissance maritime du monde. » Simon Woronzof à Pitt, 3 juin 1804.

' FouRNiER, Gentz und Cobenzl, annexe, p. 220. — FouRinER, Napoléon, t. II, p. 56 et suiv. — Beer^ Zehn Jahre, p. 48 et suiv. — Marteks, t. II, p. 404 et •uiv. — Oncken, t. II, p. 152 et suiv.

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