NAPOLEON A PARIS
Le 16 décembre 1812, le Moniteur publia le XXIV Bulletin Le 18, Napoléon arriva. Il trouva Paris consterné, toutes les âmes dans Tangoisse : après les autres guerres, on cherchait les morts ; cette fois on cherchait les survivants. Autour de lui le silence, Tobéissance moins prompte ; point de conseils ou de critiques; mais nul ressort, les cerveaux semblent vides. Tout retombe sur lui seul, la responsabilité de la catastrophe, les mesures de réparation et de revanche, et il sent que la foi a disparu. Tout le monde le blâme, le critique; on dénonce ses fautes, on en invente au besoin, comme naguère les traits de génie. Le murmure de quelques-uns, hier, devient le propos de tous : ce n'est pas pour la France qu'il a entrepris cette guerre et qu'il prétend la soutenir, contre toute politique, toute raison, tout sens commun; c'est pour lui seul, pour son ambition insatiable; la France se défend sur le Rhin, non sur le Niémen et laVistule ! La barrière du Rhin n'en parait que plus précieuse. Cette limite républicaine reprend je ne sais quel caractère sacré. La France n'y renoncera jamais. L'Europe ne la franchira pas. Les gens informés répètent ce qu'ils chuchotaient déjà : que depuis Lunéville et Amiens, l'Europe qui a reconnu, sans arrière-pensée, la limite du Rhin à la France, ne demande qu'à la respecter; les plus hautes prétentions des ennemis n'ont jamais porté jusque-là. Donc l'empereur, qui a tout compromis, menace désormais de tout
perdre.
Dès qu'il cesse de paraître l'instrument du salut public et de la fortune de tous, Napoléon devient le péril de chacun. Les avisés pensaient depuis longtemps que cela ne pouvait pas durer; tout le monde en a désormais l'instinct, et bientôt avec
les sacrifices nouveaux, viendra le désir que cela ne dure pas. On ne voyait pas la fin : depuis Taventure de Malet, le voile est déchiré, et derrière le voile du temple on découvre, comme au temps des anciens dieux, des marbres inertes et un sanctuaire vide. La fin apparaît aussi nécessaire que simple : la fin de César ou celle de Paul T" : un coup de main, une journée : on s'en fie aux habiles pour machiner Taffaire, aux violents pour Texécuter : ce genre d'hommes n'a jamais manqué depuis la Révolution. Une femme d'esprit, en retraite de g^alanterie, réfugiée dans l'intrigue, sous l'une et l'autre figure amie et cliente de Talleyrand, note dans son calepin ce propos du prince vice-grand-électeur : « Il faut/e détruire, n'importe le moyen. Cet homme ne vaut plus rien pour le genre de bien qu'il pouvait faire. 11 faut que la liberté nous reste ; il nous faut des lois^.. » On reparle de Sieyès, qui, parait-il, excite encore.
Le petit peuple seul s'obstine à la confiance : il croit à la conjuration des éléments, comme à la conspiration des rois. Il sent que le flot remonte. A mesure que la guerre se rapprochera de la frontière, il aura l'instinct que la Révolution est enjeu, que la patrie est menacée, et sous le coup des nécessités qui ont fait la levée en masse en 1793, il se poussera encore ou se laissa pousser dans la grande armée, serrant les rangs. De même aussi les officiers de la jeune armée, armée de carrière et de vocation, qui sont restés en France ou en Allemagne, qui croient toujours au génie de l'empereur, qui n'ont pas Vu la « retraite » , s'animent à la revanche et se figurent que rien n'est plus simple qu'un nouvel Austerlitz et un autre léna. C'est là, dans le peuple qui fournit les soldats, dans cette jeunesse guerrière qui fournit les officiers, que demeure le ressort. Napoléon le tend à le briser. Le sénat vote, les ministres signent un ordre et la machine se remet en branle, jusqu'à épuisement des sources qui l'alimentent. Mais ce même sénat votera un besoin la déchéance de l'empereur aussi bien
* Etienne Lâmy, Mémoires de Mme de Coigny,