NAPOLEON A PARIS. — 181Î
que la levée anticipée des conscrits. Il est mûr pour un Thermidor impérial.
Napoléon harangue les sénateurs ; il disserte devant les conseillers d'État : cet homme d'action se noie dans les paroles ; il est à la tribune, il plaide sa destinée, il cherche des arguments; il se couvre de mots. Lui, dont la grande habileté était d'exprimer en actes la force des choses, la trouvant hostile, il s'efforce de la retourner, à coups de décrets. II oublie que si ses ordres portaient si loin, c'est qu'il décrétait l'opinion générale. Quoi qu'il ordonne et qu'il obtienne encore, il n'entraîne plus. Il tire, en France, avec effort. En Europe, il ne commande plus : il négocie, il parlemente; il dispute sur le texte des traités; il invoque la lettre; il n'est plus dictateur, il est solliciteur d'alliances et d'auxiliaires.
Le 31 décembre, au soir, il reçut Bubna. L'audience dura deux heures et demie, durant lesquelles Napoléon parla beaucoup. Il est, dit-il en substance, disposé à la paix, s'il la peut conclure avec honneur. Il s'en remet à l'empereur d'Autriche : c'est son frère, son allié : l'alliance est établie pour l'éternité ! a Mais, ajoute-t-il, le rôle de l'Autriche va changer. Elle va devenir partie principale dans la guerre; mais si elle veut qu'on l'écoute, il faut qu'elle arme. » Toutefois s'il engage l'Autriche à appuyer sa diplomatie par un déploiement de forces, il l'entend de forces destinées, en cas d'échec de la négociation, à soutenir la France. Il demanda si Metternich avait arrêté ses vues sur la paix. Il indiqua les siennes : Le Portugal restitué aux Bragance; Naples restant à Murât, l'Espagne à Joseph, mais évacuée de troupes françaises; l'Angleterre, par réciprocité, évacuerait la Sicile; pas un village du duché de Varsovie! Pour prix de la paix avec l'Angleterre, il donnerait l'Illyrie à l'Autriche. Dans ces conditions, il ne s'oppose point à l'entremise autrichienne.
Une illusion, et c'est ici un fait capital, s'est emparée de sa pensée, qui n'en sortira plus et, dans mainte rencontre, offus-
' Rapport de Bubna, 2 janvier 1813. Oncke:(, O. und Pr.
quera son jugement. Dans sa tendresse passionnée pour son fils, sur qui se concentrent désormais toutes ses ambitions, il ne peut se figurer que la préoccupation du sort de cet enfant ne gouverne point la politique autrichienne comme elle absorbe la politique française. Il est le père; François II est le grandpère : Tenfant les lie irrévocablement. S'il garde sa clairvoyance devant le machiavélisme de Metternich, il ne doute pas, il ne veut pas douter de la loyauté finale de François. Il pousse la superstition de la grâce d'état jusqu'à s'imaginer qu'elle opérera ce miracle d'animer, en y introduisant un cœur, ce qu'il appelait si justement en 1803 a ce squelette de François II » . Il oublie que si François s'est trouvé des entrailles d'état pour livrer sa fille, il s'en trouverait égalelement pour la reprendre; qu'il effacerait sa signature de la même main qui a signé le contrat de mariage; qu'à ses yeux le roi de Rome ne compte pas plus qu'un archiduc quelconque, même qu'une archiduchesse. Enfin il ne soupçonne pas que l'intérêt de l'Autriche puisse être de le renverser de son trône, de démembrer son empire et de dépouiller son fils pour le conserver en tutelle dans une France annexe et dépendance de la maison d'Autriche, comme Naples et l'Espagne le sont encore de l'empire français.
On le voit, dans ces jours de perplexité, constamment préoccupé de rattacher le roi de Rome et l'impératrice à l'empire, et par ce rattachement, de resserrer l'alliance autrichienne. Il fait rechercher les précédents de couronnement des princes héritiers *. Le 2 janvier 1814, il tient un conseil, comme au temps du mariage : Talleyrand, Cambacérès, Maret, Gaulaincourt, Champagny, tous les ci-devant, présents ou futurs ministres des affaires étrangères, et les deux conseillers d'État des relations extérieures : La Besnardière et d'Hauterive. Convenait-il d'attendre les ouvertures de paix ou d'en prendre l'initiative, convenait-il de s'adresser directement à la Russie, ou d'accepter l'entremise de l'Autriche?
' 22 clécembre 1812. Le mémoire, par Regaaud, fut remis le 29. Frédéric Missoir, Napoléon et son fils.