NAPOLÉON A PARIS
Talleyrand, Gaulaincourt et Gambacérès opinèrent pour la négfociation directe ; les quatre autres pour Tentremise autrichienne.
Le 5, c'est un conseil privé : Ton y délibère sur la question du couronnement et celle de la régence. Nouvelle recherche de précédents sur la régence des reines ' , Tassociation des. rois des Romains à Tempire. Le pape est encore sous séquestre, à disposition. Napoléon en usera. Il se flatte que ces mesures intéresseront les Autrichiens, apaiseront les cabales de la cour, convaincront Tempereur. Maret écrit, le 7 janvier, à Otto : « Un projet de règlement est en délibération au Conseil d'État pour le couronnement et le sacre de rimpératrice et du roi de Rome. Nos lois constitutionnelles interdisent la régence des femmes. Ln projet de sénatusconsulte se rédige pour y apporter des modifications et laissera à Sa Majesté la faculté dont elle pourrait être bientôt dans le cas d'user, de confier la régence à Marie-Louise. Le couronnement aura lieu dans le mois de février prochain. Le sacre se fera probablement par la main du pape et Paris réunira une affluence semblable à celle dont M. de Metteroich a été témoin lors du couronnement de l'empereur . » Suivait rinsinuation d'une lettre de François II à sa fille, l'autorisant « à donner sa parole que rien ne saurait porter atteinte à l'amitié et à l'alliance qui existent si heureusement n .
C'était la réponse que Napoléon désirait à la lettre qu'il adressa le même jour à son beau-père, et pour en saisir la portée, il fallait connaître cette affaire du couronnement, du sacre et de la régence, principal soutien de ses arguments^ Il reprend, celte fois, en précisant les termes, les points touchés dans son entretien avec Bubna. D'abord l'apologie* : c Je n'ai jamais rencontré l'armée russe que je ne l'aie battue. Les Russes ne m'ont pas pris de canon; ils ne m'ont pas pris un seul aigle. Ma garde n'a jamais donné. » Puis la fan-
' Mémoire remit le 10 jaayier, par Barbier. Frédéric Massox.
' OffCKEK, O. und Pr.j 1. 1, p. 393^ texte d'après les Archives de Vienne.
tasmag^orie des ressources : « Hommes, chevaux, argent, on (la France) m'offre tout. J'ai un milliard cent millions en argent... » Il est sûr deTEspagne. Il songe « à revenir sur ses pas en Russie ». « Je ne ferai, conclut-il, aucune démarche pour la paix... cependant, je ne me refuserai point à celles que Votre Majesté veut foire. »
Ainsi, il accepte Tentremise de TAutriche; mais il n'admet point la rupture ou même la suspension de Talliance de 18 lâ et il insiste pour le doublement du corps auxiliaire. Si la Russie repoussait la paix, écrit Maret à Metternich, par le même courrier, « Sa Majesté déclarerait l'indépendance de l'empire menacée; elle appellerait 500,000 hommes aux armes, vous seriez obligés d'en faire autant de votre côté... Vous deviendriez alors partie principale dans le grand conflit... » Dans les directions données à Otto pour ses entretiens avec Metternich ', il indique clairement dans quel esprit, sous quelle réserve l'empereur pourrait être porté à accepter l'entremise : « Sa Majesté ne se refusera pas à la démarche que veut faire l'Autriche. Elle la verra même avec plaisir... dans F espérance que l'Autriche est fermement résolue à agir, si les dispopositions de la Russsie rendent cette démarche inutile, avec la vigueur convenable... et à porter son corps auxiliaire à 60,000 hommes. » Quant aux conditions de la paix : a Aucun des territoires réunis par sénatus-consulte ne peut être séparé de l'empire* » . «Une telle séparation serait considérée comme une dissolution de l'empire même. Il faudrait pour l'obtenir que 500,000 hommes environnassent la capitale et fussent campés sur les hauteurs de Montmartre. » L'Illyrie, la Dalmatie, Corfou, une partie de l'Espagne, ne sont pas réunis constitutionnellement. L'Illyrie pourrait donc être considérée « comme un objet de compensation pour des concessions que ferait le gouvernement anglais ». Si la Russie prétend s'agrandir aux dépens de la Prusse, de l'Autriche, du duché de
' Maret à OUo, 7 janvier 1813.
' ' Parme, île d'Elbe, Piémont, Toscane, Plaisance, États romains, Hollande, Villes hanséatiques, Oldenbourg, Lauenbourg.
NAPOLEO>i A PARIS. — 1812. 45
Varsovie, de la Turquie, TAutriche serait la première intéressée à ce que cela n^arrivàt point; elle se convaincra que le seul moyen d'amener la paix est de continuer la guerre. « Expliquez-vous... de telle sorte que le cas arrivant, ce soit une chose stable et irrévocable convenue, et que nous puissions compter avec certitude sur la coopération de trente mille hommes de plus. » Napoléon met autant d'insistance à lier rAutriche par son entremise, que Metternich apportera de persistance à se détacher par la même procédure. Il ne veut pas admettre Tidée même de ce détachement, a Lorsque le ministre Metternich vous a fait entendre ' qu'un changement de système mettrait en peu de temps plus de cinquante millions d'hommes du côté de l'Autriche, parce que toute l'Allemagne et toute l'Italie seraient prêtes à se déclarer, il vous a tenu un langage qui ne peut être le sien, mais celui des ennemis de l'alliance... » Alors : a Sa Majesté devrait aussitôt et sans hésiter déclarer à son peuple que la considération impériale de la France et sa prépondérance sur l'Italie sont menacées, mettre une contribution de guerre de 25 centimes par franc, qui produirait 200 millions, appeler le deuxième ban de la garde nationale et faire un armement de guerre de 600,000 hommes, et il serait impossible d'arrêter les événements. » Ainsi, d'un côté, une guerre épouvantable, de l'autre la succession du sang d'Autriche en France consacrée par les lois et la religion. Napoléon ne parait pas douter du choix de François; il semble croire encore, sinon au dévouement, au moins à la clairvoyance politique de Metternich. « Nous n'ignorons point les mauvaises dispositions de toute la maison de l'impératrice d'Autriche^, et toute notre confiance reposant sur l'empereur et sur son ministre; les discours que vous a tenus M. de Metternich ont eu nécessairement à vos yeux comme aux nôtres une très grande importance... L'empereur a le droit d'être méfiant, après avoir été si souvent trompé. »»
' Rapport d'OUo, 16 décembre 1812. Voir ci-dessus, p. 36, 37. ' Sur ces cabales et sur cette impératrice, Maria-Ludovica d'Esté, la quatrième feoime de François, cf. Frédéric Mâssoh : MaricLouise,
Il va Têtre encore, et plus insidieusement qu'il ne Ta jamais été. Metternicb, en attendant le courrier de Bubna, spéculait avec le comte Hardenber{j, of6cieux de TAngleterre, avec Humboldt, envoyé prussien, et petit à petit accentuait, étendait ses «nuances intermédiaires» .Toujours préoccupé d'une invasion des Russes, d'une occupation de la Gallicie, d'une reconstitution de la Pologne; toujours effrayé d'une offensive de Napoléon qui recommencerait 1805 et 1809; toujours gouverné par cette idée maîtresse de se retrancber dans la neutralité jusqu'à ce qu'il fût en mesure de parler et d'agir, mais, jusque-là d'armer à fond et d'éloigner de l'Autricbe le tbéâtre de la guerre, il s'attache à le tourner vers le Nord; du même coup il se débarrasse de Napoléon et des Russes. La défection d'York facilite ses manœuvres : il voit son intérêt à jeter les Prussiens dans les bras de la Russie. Napoléon en deviendra plus accommodant : il laissera l'Autriche défectionner à son aise et gagner le temps de dicter la paix.
On lit dans une lettre du comte Ernest Hardenberg ' : a Le comte Stadion est convaincu que le comte Metternicb veut le même but que nous, à l'exception cependant de l'anéantissement de la dynastie de Bonaparte, dont ni lui ni l'empereur ne veulent être l'instrument; mais qu'il veut arrivera ce but, à sa manière, en temporisant et en conservant encore l'ouvrage de sa création, l'alliance avec la France... Quelque attaché que soit l'empereur à l'archiduchesse sa 611e et quoique religieusement lié parla foi de ses engagements il sacrifiera pas à pas l'un et l'autre de ces liens à des circonstances influentes sur le bonheur de ses États... »
1 A Munster, 13 janvier 1813. Oncken.
L'ARMISTICE DE ZEYCS. — 1813. 47
Le II janvier, Metternich reçut le rapport de Bubna sur Tentretien du 31 décembre. Il écarta, comme un verbiage inutile, les restrictions apportées par Napoléon à son consentement. De tout le contexte, il isola et détacha ce texte : Tacceptation de l'entremise, l'autorisation, le conseil même d'armer. Il se mit aussitôt en campagne de diplomatie et les armements commencèrent. Sur ces entrefaites, Knesebeck arriva. Metternich le vit le 12 et le 14 février. Avec ses partenaires allemands, il affectait volontiers quelque pédanterie de machiavélisme et raffinait sur les u élégances » de procédure. L'alliance de la Prusse avec la France, lui dit-il, a un tel caractère de contrainte manifeste, qu'elle permet un saut brusque dans le camp opposé ^ Depuis le mariage de l'archiduchesse, il n'en est pas de même du lien entre la France et l'Autriche. L'Autriche ne s'y peut soustraire par un dégagement violent. La dignité du monarque en serait compromise. Le principal ouvrage du cabinet doit donc être de recouvrer toute sa liberté d'une façon digne et juridique et de se faire affranchir du traité par Napoléon lui-même. Le premier article était de recouvrer la «mobilité» ; TAutriche la possède désormais tout entière. Elle peut se tourner librement d'un côté ou de l'autre. Le second article sera' d'offrir, en même temps, l'entremise à l'Angleterre et à la Russie : l'Autriche le fait. Ce second pas franchi, viendra le troisième : trouver la base d'une paix durable; l'Autriche espère persuader Napoléon de la proposer. Quand au quatrième pas, à savoir si l'Autriche s'engage à soutenir de toutes ses forces c es propositions de paix et à passer du côté de qui les acceptera, elle ne juge pas pouvoir s'en expliquer encore.
Le 15, un courrier apporta les lettres de Paris dû 7 février, celle de Napoléon pour François II et celle de Maret pour Metternich. C'est ici qu'il faut toucher le point de Téquivoque créée et exploitée par Metternich. Napoléon n'accepte l'entremise que pour attirer l'Autriche dans son camp et l'enchaîner;
' Rapports de Knesebeck, dans Oivkbsi, O. und Pr., t. I.
rAutriche ne Toffre que pour se rendre libre de passer dans le camp ennemi. Napoléon se flatte que la nég[ociation se terminera pas rengagement de toute Tarmée autrichienne, et que, pour entrée de jeu, TAutriche portera son corps auxiliaire à 60,000 hommes. Metternich voit dans sa procédure le moyen non seulement de refuser le supplément de 30,000 hommes demandé par Napoléon, mais de rappeler les 30,000 autres, ceux du traité de 1812. Napoléon presse TAutriche d'armer, en vue de fortifier Talliance ; Metternich sollicite cette autorisation en vue, le cas échéant, de tourner contre Napoléon les forces ainsi augmentées. Metternich prend Napoléon au mot, mais il prend le mot dans un sens tout différent de celui qu'y donne Napoléon. De l'entremise conditionnelle acceptée par Napoléon, il conclut à l'entremise sans conditions. Il écrivit au comte Zichy, ministre à Berlin, rectifiant dans les nuances, mais confirmant au fond les propos tenus à Knesebeck'. u Nous avons atteint le premier but auquel nous nous proposions d'arriver. » Il conseillait au roi de Prusse de se rendre dans la seule partie de ses états dont il fût maitre, la Silésie, le reste étant occupé tant par les Français que par les Russes. Il y réunirait 50,000 hommes, sous le prétexte de défendre la ligne de l'Oder, d'éloigner son armée de la vieille Prusse et de la soustraire à la contagion de l'exemple d'York. Il détacherait ainsi cette armée de celle que Napoléon rassemblait à Berlin et se trouverait, sous couleur d'arrêter les Russes, en posture de leur donner la main.
Les Prussiens ainsi encouragés, exhortés et poussés à la défection, conduits pour ainsi dire à la Russie, Metternich se retourne vers Otto. Il insinue que les Prussiens mériteraient quelque récompense, qui serait en même temps de la haute politique : « Il est bien fâcheux, m'a-t-il dit, que le duché — Varsovie — ne puisse être réuni à la Prusse, qui serait alors assez forte pour former de concert avec nous une barrière
> A Zichy, 16 janvier 1813. Onckëct.
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contre la Russie, a Quant aux 30,000 hommes, il se dérobe : il ig[nore les intentions de Tempereur son maître *. Pour distraire Otto, il lui confie tout le détail officiel de son entremise avec les Anglais et les Busses. C'est un moyen d'embarquer Napoléon dans cette négociation, et une fois qu'il l'aura, implicitement, acceptée, de lui déclarer que, en vertu de cette entremise même, l'Autriche ne peut plus fournir à l'un des belligérants un corps auxiliaire; il se retirera de l'alliance, du consentement de Napoléon, sous les yeux de son ambassadeur!
Il écrit une longue lettre à Maret, une autre à Bubna : « Il est réservé à l'empereur des Français de nous faire regarder la présente guerre comme autrichienne ; le premier pas est fait; il a accepté notre intervention — mot dont voudrez bien soigneusement vous servir en toute occasion, au lieu de celui de médiation^. » Le médiateur, en effet, s'engage à soutenir ses propositions. Or, Metternich n'entendait devenir médiateur que pour se lier à la Russie, à la Prusse, à l'Angleterre. L'effet de sa procédure devait être non de lier l'Autriche à Napoléon^ mais de tirer Napoléon dans le filet dont l'Autriche serrerait les fils et d'où Napoléon ne sortirait plus. François releva les communications de son ministre d'une belle lettre û à son bon frère et gendre * » .
Là-dessus arrive un rapport de Schwarzenberg, commandant du corps auxiliaire. Il est daté du 8 janvier et relate les ouvertures qu'a faites Anstett, l'envoyé d'Alexandre : le grand désir qu'ont le tsar et toute l'armée russe de profiter de l'occasion qui se présente pour renouer les relations; « que tout était préparé pour faire rentrer l'Autriche en possession de ses provinces cédées » ; que la Russie ne visait qu'à rétablir l'équilibre en Europe; « que le rétablissement de la Pologne ne pouvait jamais entrer dans ses vues, tout aussi peu que le
* Rapport d'Otto, 18 janvier 1813.
'A Maret, 23 janvier; à Bubna 25 janvier 1813. Voir, ci-après, p. 52, les instractions à Wetsenberg, 13 février 1813.
'23 et 24 janvier 1813.