‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 16 sur 103 · VIII · texte numérisé non relu

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changement de la dynastie régnante en France; que ces assurances solennelles doivent faciliter infiniment les moyens de s'entendre; » et, pour conclure, Anstett propose un armistice de trois mois, ayant, dit-il, du maréchal Koutousof les pouvoirs pour le signer. Schwarzenberg s'y montre très favorable : l'armistice conserve son corps intact et, de plus, arrête le progrès des Russes, dans le duché de Varsovie, aux ci-devant limites de TAutriche, en 1809.

C'était devancer les désirs de l'empereur François. Il répondit à Schwarzenberg, le 24 janvier : « Si vous deviez en venir à conclure une suspension d'hostilités, vous ne devriez pas perdre de vue l'importance dont il serait de couvrir le plus possible du territoire du duché de Varsovie. » Moins les Russes en occuperaient, moins ils seraient autorisés à y prétendre, et puisque les Russes parlaient de restituer à l'Autriche ses provinces perdues, la politique commandait de prendre les Russes au mot et de se nantir, d'ores et déjà, des territoires à réclamer.

L'armistice fut signé le 30 janvier à Zeycs : « Vu la rigueur de la saison et d'autres circonstances également pressantes. . . -a Il était illimité; un plan de mouvements concertés y était annexé '. Dès lors Schwarzenberg se retira méthodiquement devant les Russes. L'Autriche avait recouvré la disposition de son corps auxiliaire en même temps que la mobilité de sa politique. Zeycs présentait à un mois de distance le pendant et le complément de Tauroggen.

Le comte Stackelberg, ministre de Russie à Vienne avant la rupture, résidait à Gratz et se tenait en communication avec Metternich; ce ministre lui demanda une entrevue et entama la procédure de l'intervention. Pour qu'Otto n'en conçût point de soupçons, il s'empressa de lui en faire confidence et lui annonça l'envoi de M. de Lebzeltern auprès d'Alexandre *. Il attribua l'initiative des pourparlers à Stackelberg : ce Russe était arrivé tout exalté de la victoire ; Metternich l'avait

* Texte dans Mârtehs, t. III, p. 89.

* Rapports de Stackelberg, 26 janvier; d'Otto, 26 jaoTÎer 1813.

L'ARMISTICE DE ZEYCS. — 1818. 51

ramené sur terre : « Tenez, mon cher Stackelberg, vous ressemblez à un homme qui voit le jour pour la première fois, il vous éblouit. . . Nous voyons plus clair. » — « C'est un grand pas, dit-il à Otto, que cette première démarche de la Russie. Comptez sur nous ; nous ne lâcherons rien, absolument rien. . . L'empereur a ordonné de mobiliser 100,000 hommes, y compris le corps auxiliaire ^ » Insinuation destinée à rassurer Napoléon sur cet armement et, en même temps, à enlever son consentement à la fusion du corps auxiliaire dans le gros de Tannée autrichienne. II ajouta, pour préparer Napoléon à un armement plus considérable et en venir à l'abrogation du traité restrictif de 1809 : « Jusqu'ici la guerre n'est pas autrichienne. Si elle le devient dans la suite, ce n'est pas avec 30,000 hommes, mais avec toutes les forces de la monarchie que nous attaquerons les Russes. » Et, pour mieux endormir les soupçons de Napoléon, il révéla toute une trame de trahisons entre des agents d'Alexandre et des Polonais, « cette nation qui ne respire que manigance et intrigue, qui n'a été polonaise que depuis qu'elle a cessé de l'être, qui cajole à l'apparence la France, qui promet à l'approche du danger fidélité et amour à la Russie... » C'était une invite à Napoléon de dissoudre lui-même le duché de Varsovie, d'en restituer les morceaux autrichiens à rAutriche, le reste à la Prusse, sans scrupule pour les Polonais, et de s'en faire un boulevard contre la Russie. ^

Sur ce, il expédia les entremetteurs avec des instructions sur Tentremise. A Berlin, Zichy rassurera les Prussiens sur la défection qu'il leur conseillera. Les conditions ne sont pas les mêmes pour les deux souverains, dira-t-il, « mais leur intérêt est le même. Cet intérêt est permanent; il parait à l'empereur tellement prononcé, qu'un changement d'attitude politique ne saurait le détruire ou même y porter atteinte...

' Rapport d'Otto, 13 février 1813.

* Bfetternîch à Boboa, 6 février 1813. EiuTOrv, Maret, c^. viii, et Bicnok, t. XI, p. 508; Souvenirs d'un diplomate. Voir ci-detsuf rapport d*Otto, 18 janvier 1813, p. 48.

5î DÉFECTION DE LA PRUSSE ET DE L'AUTRICilE. — 1813.

François récrivit de sa main à Frédéric-Guillaume '. Lebzeltern partit à la rencontre d'Alexandre avec une lettre de l'empereur d'Autriche, et Wessenberg se mit en route pour Londres*.

Cesdeuxinstructionsjettentunjouroblique, mais pénétrant, sur les desseins de Metternich. Il raffine sur les nuances : l'entremise et la médiation. « Gomme puissance médiatrice, nous aurions à dicter les conditions de la paix. » Ils n'en sont qu'à l'entremise, mais » c'est aux puissances belligérantes elles-mêmes à sentir tout l'intérêt qu'elles ont de nous porter à étendre l'attitude de puissance simplement intervenante et à la changer en celle de puissance médiatrice ». Il va plus loin : a Dès que Napoléon commence à craindre que nous ne changions notre attitude actuelle de puissance intervenante en médiatrice armée, il est de l'intérêt naturel de la partie adverse d'accepter notre intervention pour nous faire passer au rôle de médiateur, auquel l'empereur sera loin de se refuser dans la suite. » Quant aux bases de paix, « il s'agit maintenant moins des bases détaillées de la paix future que de celles premières et générales sur lesquelles pourrait s'asseoir une négociation... Il s'agira alors d'un lieu de réunion... Prague nous paraîtrait le plus convenable... » C'est-à-dire que suivant la tactique de 1805 *, on produira d'abord des propositions générales, assez vagues encore, qui seront le minimum de ce qu'on exigera plus tard; elles serviront d'amorce à la négociation, et, une fois cette négociation commencée sur cette base provisoire et fallacieuse, on la reprendra en sous-œuvre, on retendra, on la développera selon les circonstances de la guerre et la fortune des armes. Jamais, même en cette première période, même en ces premiers pourparlers, il ne fut question d'arrêter des conditions de paix immuables, à accepter ou refuser par oui ou par non, à signer dans les

* Metternich àZichy, 30 janvier; l'empereur au roi de Prusse, 28 janvier 1813. ' Instructions de Lebzeltern; François H à Alexandre, 8 février 1813. Instructions de Wessenbei^g, 8 février 1813. Arneth, }\essenberg, » Voir t. VI, p. 418.

L'ARMISTICE DE ZEYCS. — 1813. 53

ving^-quatre heures; tout au contraire, et c'est de la sorte qu'il conviendra dorénavant d'interpréter les propositions des alliés, si Ton en veut pénétrer la politique, en démêler l'artifice et en connaître la vraie portée.

Metternich commentait lui-même ces instructions dans ses entretiens avec le comte Hardenberg, le Hanovrien. Il lui dit, et le répéta à Humboldt, que, u lorsque la partie serait bien engagée » , la Russie avec 200,000 hommes sur TOder, si la Prusse se déclare, si la Suéde débarque 30,000 hommes, si le Danemark reste jieutre, TÂutriche déclarera sa neutralité; elle formera, en attendant, une armée de 100,0^00 combattants effectifs, 150,000 avec les dépôts, « sur la destination desquels la France, malgré les protestations de T Autriche, conserverait toujours des doutes, tandis que, dès ce moment il donnerait les assurances les plus positives à la Russie et à la Prusse que ces forces n'agiraient jamais contre elles; enfin que s'étant, en attendant, entendue sur la base de la paix avec les puissances en guerre contre la France, FAutriche se déclarerait contre celui qui se refuserait à la paix; menace qui, dans la supposition que Ton se soit entendu avec l'Angleterre, la Russie et la Prusse, ne peut être dirigée que contre la France ' . »

Préoccupé d'éloigner le théâtre de la guerre et d'empêcher tt les confédérés du Rhin » de tomber sur les contrées riches des États autrichiens ; prévoyant du même coup que ces États, le moment venu, changeraient volontiers de confédération, Metternich engageait les principaux d'entre eux à temporiser, à tirer en longeur leurs armements, bref à filer leur défection. 11 attire le roi de Saxe, honnête et borné, dans le filet de Tintervention *. « Si le roi, écrivait-il à Binder, à Stuttgart, se presse de porter ses forces à un état disponible, il augmente à la fois les chances de sacrifices pour ses propres États et celles de la continuation de guerre. » En passant par Munich, l'ambassadeur d'Autriche en France tint un langage

' Hardenberg à Munster, à Londres, 7 février 1813, en français. André Bo5NEF058, Un allié de Napoléon.

analogue. Il s'en ouvrit avec Mercy-Argenteau, l'envoyé de Napoléon, ministre de famille, diplomate mixte que Ton pouvait croire, à Vienne, tout aussi Autrichien que Français : tt La France n'est-elle pas assez forte dans ses limites du Rhin, pour avoir besoin d'autre titres à son influence en Allemagne?... » Il parla de l'évacuation des villes hanséatiques, de rillyrie. « L'état actuel des choses ne peut plus subsister, il faut des sacrifices de la part de l'empereur Napoléon ^ » La défection de l'Autriche, consommée en fait, n'était plus qu'un secret diplomatique; celle de la Prusse a^ait se dédarer publiquemenL

VU

Les Russes étaient entrés dans la Prusse orientale. Routousof publia une proclamation dictée par le tsar : a La Providence a béni les efforts de l'empereur mon maître... L'indépendance et la paix en seront les résultats. Sa Majesté offre son assistance à tous les peuples qui, entraînés aujourd'hui contre lui, abandonneront la cause de Napoléon pour ne suivre que celle de leurs vrais intérêts. C'est surtout à la Prusse que s'adresse cette invitation. Il sera glorieux pour Sa Majesté l'empereur de faire cesser les maux qu'elle éprouve, de contribuer à rendre à la monarchie de Frédéric son éclat et son étendue, et de pouvoir donner au roi de Prusse la preuve de l'amitié qu'il n'a cessé de lui conserver. « Cette contre-partie impériale du fameux manifeste de la convention de novembre 1792' fut dans la Prusse orientale le signal d'une véritable révolution '• Les populations accla-

* MeUernich à Binder, 18 féyrier 1813. Bignon, t. XI, p. 433. ' Voir t. III, p. 169.

^ Voir t. VII, p. Î06, 498 : la révolution prussienne. — Tonte cette partie a été remarquablement étudiée et exposée par M. CAVAicrvAC, t. Il, ck. viu : les

ment les Busses, courent aux armes. York, encore que désavoué publiquement et sous le coup de poursuites, demeure général en chef et se meta la tète du mouvement. Stein arrive le 23 janvier, s'installe avec les pleins pouvoirs de commissaire d'Alexandre et agit en dictateur du salut public. Il convoque les États de la province, qui vont provoquer un soulèvement général. Les appels de Stein, ses signaux, ses exemples s'adressent à toute TAllemagne. Il lève le blocus, frappe des contributions, contracte un emprunt, donne cours forcé au papier russe. Malgré la résistance des administrateurs intimidés et les contre-ordres de Berlin, il met tout le pays en fièvre. En quinze jours, il fait plus pour la réforme de TÉtat, pour la régénération de la nation prussienne que pendant une année de ministère. Tout l'armement du peuple, toute Torganisation de la landwehr et du landsturm, que le gouvernement reprit à son compte, procèdent de sa dictature. Le roi ne décréta, quelques semaines après, que des faits accomplis. Frédéric-Guillaume incline au parti que lui souffle Metternich, de se retirer à Breslau, dans la fidèle Silésie, d'y rassembler tout ce qu'il pourra lever de troupes et d'y montrer au moins un fantôme de gouvernement. Hardenberg disposa le départ dans le plus grand secret, comme une évasion. Dans la nuit du 19 au 20 janvier, Natzmer revint du quartier général russe : il avait vu Alexandre le 12; il rapportait les instances les plus vives de s'allier à la Bussie, la confirmation des promesses déjà faites par Lieven, réitérées par Boyen, de reconstituer la Prusse, mais par-dessus tout, Tavis de se soustraire aux périls de Berlin, de recouvrer l'indépendance de la couronne. Le même avis arrive de Vienne, le 21, avec le rapport de Knesebeck : l'Autriche ne promettait rien, mais elle approuvait la défection et l'alliance russe. Cependant Frédéric-Guillaume hésitait encore. Hardenberg ne le per-

ori^nes du toalèyement dans la Pmsse orientale ; les pleins pouToirs russes de Stein; ch. IX, les États généraux de Rœnigsberg; ch. X, la landwehr des provinces orientales; ch. XII, comparaison entre l'organisation prussienne en 1813, les volontaires et la levée en masse de la Révolution française.

suada, ne Tenleva, pour ainsi dire, qu'en Tassurant qu'Augereau allait investir Potsdam et Tarréter. Il partit le 22 au matin. « Petit dîner chez moi » , écrit Hardenberg dans son journal. « Les maréchaux Augereau, Ney, Desaix, Sébastiani, Saint-Marsan. J'annonçai le départ du roi, qui eut lieu le matin, avec les troupes, sans toucher Berlin. Prétexte du départ : la formation d'une nouvelle armée comme contingent. » Frédéric-Guillaume arriva à Breslau le 25 janvier. Bientôt les troupes y affluèrent, puis le gouvernement s'y rallia, Hardenberg et, un peu après, Scharnborst. Le roi reçut le 28 un courrier de Krusemarck, relatant Taudience que cet envoyé avait eue de Napoléon le 15 janvier. L'empereur affectait la confiance dans la loyauté du roi, il insinuait qu'il pourrait abolir certaines clauses de Tilsit trop dures pour la Prusse; il laissait même entrevoir des avantages, et tâchait d'aigrir la jalousie, d'attiser l'inquiétude qu'il savait régner en Prusse à l'égard de la Russie : « Quant au duché de Varsovie, il peut m'étre indifférent qu'il conserve la forme actuelle, qu'il passe à l'Autriche ou à la Prusse; mais à la Russie, jamais ! »

Le même jour arrivèrent deux lettres d'Alexandre, Tune du 6, l'autre du 21 janvier '. C'étaient des effusions de magnanimité. « Par ma religion, par mes principes, j'aime à j)ayer le mal par le bien, et je ne serai satisfait que quand la Prusse aura repris toute sa splendeur et sa puissance. Pour y parvenir, j'offre à Votre Majesté de ne poser les armes que quand ce grand but sera atteint. Mais il faut que Votre Majesté, de son côté, se joigne franchement à moi. Jamais décision n'a été plus importante que celle que vous allez prendre. Elle peut sauver l'Europe ou la perdre à jamais. « Très adroitement^ Alexandre prenait à son compte l'acte d'York : « J'espère que le général York a agi dans le sens des intentions de Votre Majesté. Je ne saurais assez exprimer le plaisir que j'éprouve en pensant que nos troupes n'ont

* BiiLLEu, |). 240-242.

plus à combattre les vôtres. » Il atténuait le caractère de la dictature de Stein ; le commissariat russe se transformait en une délégation anticipée du roi : » J'ai revêtu de mon plein pouvoir un dignitaire russe, mais un des plus fidèles sujets de Votre Majesté, le baron de Stein. J'espère par là avoir donné une preuve à Votre Majesté combien la conservation de ses États à leur légitime souverain me tient à cœur. »

Napoléon, Tennemi acharné, exige des actes qui seraient une vraie trahison du roi envers sa propre cause, ses sujets, sa couronne, et pour tout avantage il indique, très vaguement, quelque morceau du duché de Varsovie, d'où il faudra d'abord déloger les Russes. Alexandre, l'ami du cœur, toujours regretté et toujours désiré, ne demande qu'une défection à l'alliance forcée, le divorce du mariage nul en sa substance et en sa cause; il promet formellement de relever la Prusse en sa splendeur et dignité, et avec Alexandre parle toute la nation prussienne. Frédéric-Guillaume se sentait emporté malgré lui. C'est comme à reculons qu'il entrait dans sa propre histoire. Les souvenirs de 1805, de 1806, de 1807 l'obsédaient : il doutait de son allié, de son peuple, de luimême. La Russie l'attire à Tabime! l'enthousiasme de son peuple remporte à la révolution! Avant d'agir, de parler même, il voudrait être sur de rassembler ses troupes avec assez de mystère et de rapidité pour que les corps d'Augereau et de Ney, pour que le terrible Davout, ne le surprissent point en formation, et n'anéantissent point sa monarchie avant qu'Alexandre eût le temps de la sauver. Par goût, par habitude, par nécessité, il lui fallait continuer de feindre, et dans cette extrémité il se retrouvait avec les perplexités, les duplicités, les combinaisons troubles et lentes de 1805 et de 1806. 11 calculait que la grande armée russe, 100,000 hommes, ne serait concentrée aux bouches de la Vistule qu'à la fin de février, et qu'elle aurait besoin de se refaire. La Prusse ne serait prête qu'en mars. D'ici là, il fallait ruser avec Napoléon, s'armer sous couleur d'arrêter les Russes; puis réclamer les forteresses de Silésie, et si Napoléon refusait de les éva-

cuer, en prendre, quand on serait en mesure, prétexte pour rompre; enfin si Napoléon perçait ce dessein, obtenir des Russes qu'ils arrivassent, en hâte et en masse, au secours'.

Mais la pente était rapide, l'impulsion irrésistible, et Ton va voir Frédéric-Guillaume entraîné à reconquérir son royaume comme il Ta été en 1806 à le perdre. C'est un Louis XYI qui marche, sans le savoir, à un Valmy, à un Jemappes qui se feraient pour la royauté. Son peuple avance, il le suit.

Les mesures se succèdent timides, incertaines d'abord, puis de plus en plus sig^aificatives, suivies, enchaînées par une force mystérieuse qui impose au roi les décrets, les dépêches, les traités qu'il signe d'une main hésitante. Le 28 janvier, il crée un Comité de l'armée, formé de Hardenberg, de Hake et de Scharnhorst, dont la rentrée est un événement. Le 29, il fait annoncer à Alexandre, par le comte de Brandebourg , qu'il est prêt à répondre à son appel et va lui envoyer un plénipotentiaire. Ce sera Knesebeck, rappelé en hâte de Vienne. Il arrive à Berlin le 3 février, et le même jour le roi signe une ordonnance pour la création d'un corps de volontaires , en réalité l'appel de la nation aux armes. Cependant, Hardenberg écrit le 4, dans son journal : « Le roi ne sait pas encore bien ce qu'il veut. » II est clair que Frédéric-Guillaume est effaré, dérouté, comme tous ses diplomates, comme tous ses gentilshommes, parla marée montante, le débordement populaire; la réclamation de la liberté politique est bien proche de la revendication de l'indépendance nationale '.

Enfin il médite, avec perplexité, sur les promesses d'Alexandre. La reconstitution de la Prusse! mais où, comment? Tout de suite, en lui rendant Varsovie et Posen, ou bien dans les futurs contingents de la guerre, au détriment des frères allemands et dans les terrains vagues des conquêtes '?

' Le roi à Hardenberg;, 26 février 1813. DuKCiLEa.

> Voir Ie8 rapports de Zichy; OifCKErf, t. II, p. 57S-584. O. vnd P., t. II,, p. 240. — CAYÂicifAC, t. II, p. 354-355.

* Vues de la Prusse sur la Saxe, 1807, t. VII, p. 171. Cf. ci-dessus, p. 14.

Dépouiller un roi, en vertu du droit de la guerre, est un acte dont un roi de Prusse ne s'est jamais embarrassé; le roi de Saxe a-i-il hésité à s'enrichir des dépouilles de la Prusse? Mais s'il ne se pose pointde scrupules sur l'acte, Frédéric-Guillaume conçoit des doutes sur le succès. Le roi de Saxe demeure sur son trône, Napoléon le protège : si ce royaume est bon à prendre, il est dur à conquérir. Au contraire, Varsovie et Posen sont disponibles, à portée de la main.

Le 8 février, Frédéric-Guillaume a pris son parti et les instructions de Knesebeck sont expédiées, en même temps qu'une lettre autographe au tsar. La lettre, flasque et froide, lettre de chancellerie, minutée par Hardenberg, ne part point d'un cœur exalté qui se donne; elle trahit un honune d'affaires qui négocie un contrat, se dispose à marchander sur le prix, à disputer sur le terme. Au moment de sauter le pas, le roi de Prusse commence par reculer. Il ne se livrera que les compensations en poche, son plan de campagne sous la miain, et 100,000 Russes autour de lui. A ces marques seulement, il reconnaîtra la main de la divine Providence signant au traité ; alors, il laissera parler son cœur, il s'abandonnera à la reconnaissance et ouvrira les bras à son ami, les yeux mouillés de larmes!

Le projet de traité remis à Knesebeck portait :

L'indépendance de la Prusse ne pouvant être bien assurée qu'en lui rendant la force qu'elle avait avant ia guerre de 1806, et en l'augmentant s'il se peut par des acquisitions dans le nord de l'Allemagne. . . Sa Majesté l'empereur de toutes les Russîes s'engage à ne point poser les armes sans le consentement de Sa Majesté le roi de Prusse, à moins d'avoir fait restituer à sa dite Majesté tous les pays et états qu'elle possédait avant la guerre de 1806, ou leur équivalent, ceux de la maison de Hanovre exceptés. Cette restitution devra s'étendre particulièrement sur la partie du duché de Varsovie qui appartenait à la Prusse...

La Prusse mettrait en ligne 80,000 hommes, la Russie 150,000, qu'elle s'engagerait à rassembler sur l'Oder et à porter sur l'Elbe avant le 15 avril. A ces prétentions, qui con-

trariaient les désirs d'Alexandre et lui imposaient militairement un champ de bataille, s'ajouteront les difficultés provenant du caractère même du négociateur, un des Prussiens, disait Stein à Alexandre, a dont la marche est plus cachée, mais pas moins perfide » , que celle des adversaires déclarés de la Russie à Berlin; a esprit faux, à système », et de fourberie déclarée.

Il entrait dans le « plan » du roi de ne se point prononcer davantage avant d'avoir la réponse des Russes; mais son peuple le dépassait : enrôlements volontaires, dons en argent, tout affluait, avec de belles scènes pathétiques d'adieux et de bénédictions, des chants inspirés par le patriotisme. Sorti de l'élan national, le service obligatoire universel entra dans les lois de la monarchie prussienne. En même temps York fut publiquement absous, 12 février 1813, et rétabli dans son commandement, qu'au fait il n'avait jamais quitté.

De tant de serments tapageurs d'expulser et d'exterminer les Français qui se prêtaient en plein air, Saint-Marsan, arrivé le 29 janvier à Breslau, ne retenait que ce serment du chancelier : « Le baron de Hardenberg m'a juré vingt fois aujourd'hui que le système n'a point varié, qu'aucunes ouvertures directes n'ont eu lieu pour la Russie... que la conduite du roi prouvait sa loyauté *. »

En conséquence, Hardenberg proposait de procurer une trêve entre la France et la Russie, moyennant que les Français se retireraient derrière l'Elbe; il réclamait la garde des forteresses silésiennes occupées par la France, plus Dantzig, enfin une remise de 45 millions sur l'arriéré de la contribution de guerre. Napoléon eût ainsi assuré à la Prusse la liberté de ses armements, payé des subsides et ouvert enfin les roules jusqu'à l'Elbe, où l'on a vu que Frédéric-Guillaume se proposait d'assaillir et d'anéantir les Français, au 15 avril. Une instruction en ce sens fut envoyée à Hatzfeld, et Saint-Marsan en reçut la confidence. 11 persistait en sa confiance, attribuant

Rapport du 15 février 1813*

les mouvements de la Prusse aux alarmes que lui causait le refus de Napoléon de reconnaître sa neutralité et « à la méfiance que nous lui montrions ^. »

Cependant Knesebeck arrive au quartier général russe, à Klodova, et il y trouve des dispositions fort différentes de celles qu'il attendait. Endoctriné par Stein sur les a demi-volontés » du roi et la mauvaise volonté de ses conseillers, Alexandre en revenait aux vues qu'en 1805 lui suggérait Czartoryski : forcer la main au roi de Prusse, par l'invasion de ses états et par le soulèvement de ses peuples; se réserver ensuite la feculté, selon les circonstances et selon ses propres convenances, de rétablir ce roi en sa puissance et splendeur, a Amitié, confiance, persévérance et courage, la Providence fera le reste *! » Mais la Russie ne promettrait rien, et moins que toute chose au monde le duché de Varsovie. Il se trouve d'autant plus à Taise, que, d'instinct, le peuple prussien, travaille pour lui, ne comprenant rien aux hésitations du roi, aux subtilités de Hardenberg.

Alexandre reçut Knesebeck le 15 février et prit en fort mauvaise part les précautions de Frédéric-Guillaume, ses lenteurs à se séparer de Napoléon, ménageant l'homme qui l'avait sacrifié, marchandant avec son sauveur. — a II n'est pas besoin de traités, dit-il, la Prusse doit rompre immédiatement'. » La Prusse doit être reconstituée, il en forme le vœu, et l'accomplissement sera l'ouvrage de la guerre. Il met sur le tapis l'annexion de la Saxe, en compensation du duché de Varsovie. « Il faut nécessairement, poursuit-il, que la Prusse soit agrandie. — Mais, observa Knesebeck, cette façon de faire sent un peu la française, la conquérante. » Alexandre répond : a La conduite de la Saxe ne permet pas de la traiter autrement qu'en pays conquis. » Il ajoute : «On indemniserait le roi de Saxe quelque part, en Allemagne, en Italie ... »

Knesebeck exhiba son projet de traité. « On aurait pu

' An prince Eugène, 18 féyrier 1813.

' LeUre d'Alexandre au roi, 24 février 1813.

• Rapport de Knesebeck, 18 février 1813. Onckkn, O. und Pr., t. I.

«î DÉFECTION DE LA PRUSSE ET DE L'AUTRICHE. — 1813.

croire, écrit un Russe, que c'était la Prusse qui avait délivré la Russie du joug des Français! » Nesselrode répondit, le 21, par un contre-projet qui remettait les choses au point :

La sûreté entière et l'indépendance de la Prusse ne pouvant être solidement établie qu'en lui rendant la force réelle qu'elle avait avant la guerre de 180G, S. M. l'empereur de toutes les Russies... s'engage à ne pas poser les armes aussi longtemps que la Prusse ne sera point reconstituée dans ses proportions statistiques, géograph΀fues et financières conformes à ce qu'elle était avant Tépoque précitée... Il sera conservé entre les différentes provinces qui doivent rentrer sous la domination prussienne l'ensemble et l'arrondissement nécessaires pour constituer un corps d'État indépendant.

En particulier il serait joint à la vieille Prusse un territoire qui, sous tous les rapports, lierait cette province A la Silésie. La Russie excluait expressément de cette reconstitution de la Prusse les possessions de la maison de Hanovre. Pour le reste, elle ne promettait ni n'interdisait rien : le duché de Varsovie demeurait sa conquête; à la Prusse de s'aider elle-même et de contribuer de toute la force de ses armes A son propre rétablissement. Toutefois, après la stipulation expresse d'un morceau du duché de Varsovie pour rejoindre la vieille Prusse à la Silésie, il devenait évident que la Russie s'en réservait la plus grande partie.

Knesebeck refusa de signer, sur quoi Alexandre, impatienté, « le planta là * ». Il envoie Anstett à Breslau afin de brusquer la négociation et il écrit de sa main, le 24 février, à Frédéric- Guillaume : tt II m'est impossible de cacher à Votre Majesté rimpression pénible qu'a produit sur moi la communication que m'a faite M. de Knesebeck des instructions données, en dernier lieu, au général de Krusemarck à Paris... Dès que l'ennemi a été anéanti, oubliant tout le passé, j'ai volé audevant de vous, parce que la pensée de la réintégration, de l'agrandissement même de la Prusse, a toujours été nourrie

' Alexaodre à Roumiantsof. Martevs, t. VII, p. 73.

dans rintimité de mes sentiments. Le temps est venu où on peut réaliser. Il faut le saisir. »

Il confie cette lettre à Stein, qu'il a rappelé de Kœnigfsberg : a C'est certainement un des plus fidèles sujets que possède Votre Majesté. Pendant près d'une année qu'il est resté auprès de moi, j'ai appris encore mieux à le connaître et à le respecter. Il est au fait de toutes mes intentions et de mes désirs sur rAllemagpie, et pourra vous en rendre un compte exact. . . » Bon gré mal gré, il faut que l'armée prussienne passe du rôle d'auxiliaire de Napoléon contre la Russie à celui d'auxiliaire de l'armée rosse contre Napoléon; que la Prusse subisse les conditions de son libérateur comme elle a subi celles de son vainqueur; que Frédéric-Guillaume comprenne le rôle qu'Alexandre lui réserve, celui de lieutenant général de la Russie en Allemagne, et avec son oukase Alexandre lui envoie un ministre de son choix et de sa confiance, ce Stein congédié autrefois, abandonné sans regrets aux vengeances de Napoléon, Stein qui venait de révolutionner la vieille Prusse, qui prétendrait régenter le roi et dont la vue réveillerait de toutes les anciennes blessures la plus cuisante, celle de l'amourpropre, la susceptibilité. « Il est clair, mandait le roi à Hardenberg le 21, qu'on veut nous entraîner, coûte que coûte, et nous compromettre. »

Toutefois il ne pouvait pas plus longtemps abuser les Français ni pousser plus loin ses armements sans être sûr de la Russie. Napoléon mettait les apparences contre lui et fournissait, en persistant à occuper la Prusse et ses forteresses, des motifs suffisants à un manifeste de rupture '. Alors, la résolution prise, ou. plutôt subie, l'impatience succède à la lenteur calculée. Hardenberg envoie un courrier à Knesebeck, le 23, le pressant de conclure; il ajoute : a Les traités avec l'Angleterre et la Suède, cajqués sur celui de la Russie, sont prêts. » Mais les jours passent sans nouvelles, dans la plus cruelle anxiété. Le 25, seulement un billet d'Anstett annonce

' Rapport de Hatzfeld sur les audiences de P^apoléon, 5-14 février 1813. Ohckbiv, et ci-dessus, p. 58.

son arrivée à Breslau. Il demande un entretien à Hardenberg pour lui communiquer ses pleins pouvoirs, le contre-projet de traité et une lettre de Tempereur au roi. Stein, malade, a dû renoncer à la remettre en personne.

Le traité n'est point ce que les Prussiens auraient voulu, mais la circonstance presse, le mouvement de l'opinion commande; ils décident de conclure sans autre discussion. Le texte russe, signé à Breslau le 27, est porté le 28 à Kalisch, où se trouve le quartier général russe, par Ânstett, accompagné de Scharnhorst en qualité de plénipotentiaire militaire, a Le roi, dit le tsar à Knesebeck, a eu plus de confiance en moi ; il a signé sans changer un mot. » L'émotion lui coupa un moment la parole, puis il s'écria : « C'est un secours que m'envoie la Providence. Mais le roi peut être sûr que je mourrai plutôt que de l'abandonner, n

L'instrument officiel est daté de Kalisch, 28 février 1813, et porte les signatures de Hardenberg et de Koutousof *. o La destruction totale des forces ennemies qui avaient pénétré dans le cœur de la Russie a préparé la grande époque de l'indépendance de tous les États qui voudront la saisir pour s'affranchir du joug que la France a fait peser sur eux depuis tant d'années... En conduisant ses troupes victorieuses, hors de ses frontières, le premier sentiment de Sa Majesté l'empereur de toutes les Bussies fut celui de rallier à la belle cause que la Providence a si visiblement protégée ses anciens et plus chers alliés, afin d'accomplir avec eux des destinées auxquelles tiennent et le repos et le bonheur des peuples épuisés par tant de commotions et tant de sacrifices. Le temps arrivera où les traités ne seront plus des trêves, où ils pourront de nouveau être observés avec cette foi religieuse, cette inviolabilité sacrée auxquelles tiennent la considération, la force et la conservation des empires. »

Ce préambule constitue la déclaration des droits de l'Europe selon la Russie et le manifeste de la politique qu'Alexandre

' Mabtens, t. VII.

allait durant plusieurs années faire prévaloir en Europe. Il proclame les motife élevés que le tsar se propose ; il donne le ton du nouveau langag^e des chancelleries et affirme solennellement ce paradoxe destiné à faire fortune dans Thistoire, que la foi relig^ieuse, Tinviolabilité des traités, consacreront le retour aux principes sacrés d'un droit ancien. Or, ces principes n'avaient jamais prévalu dans le passé; ce droit n'était connu que par les déclamations des publicistes et les violations des gouvernants *. Faute de garanties à donner aux peuples de Tàge d'argent qu'on leur promet, force est bien d'invoquer la légende d'un âge d'or qu'ils n'ont jamais vécu, mais dont le souvenir imaginaire prête un corps à toutes les illusions de l'espérance.

Suivaient des articles non moins importants pour les réalités des affaires, que les déclarations pour la doctrine. Il forment le point de départ, au plutôt la reprise d'une alliance qui, contractée en 1764, renouvelée en 1813, a duré jusqu'en 1878, gouverné le dix-neuvième siècle, organisé l'Allemagne à la prussienne après l'avoir reconstituée à la russe. Alliance offensive et défensive qui a pour premier objet ostensible de o reconstruire la Prusse » et d'enlever à la France « une influence quelconque dans le nord de l'Allemagne » (article 1*") ; coopération immédiate des deux armées; ni paix ni trêve que d'un commun accord (article 6) ; invitation à l'Autriche d'entrer dans l'alliance le plus tôt possible (article 7). Puis des articles secrets relatifs à la reconstruction de la Prusse, et qui reproduisent textuellement le contre-projet russe *.

Alexandre atteint son but. Sans se lier les mains, il s'assure le concours non seulement de l'armée royale de la Prusse, mais de l'insurrection nationale prussienne, et sous cette impulsion de toute l'Allemagne, il devient le chef avéré de la grande coalition des peuples, le meneur de la croisade de l'indépendance. Il place le roi de Prusse à sa gauche, il

' Voir t. I, p. 9, 24, 35, «î, 89.

* Voir ci-dcMus p. 62.

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