VIII
va s'occuper de mettre Tempereur d'Autriche à sa droite, pour les entrées solennelles qu'il compte faire dans les capitales affranchies.
Lebzeltern, arrivé au quartier général russe le 5 mars *, fut reçu par le tsar le 8 au soir. Ses instructions lui prescrivaient, sous le couvert de l'intervention, de tâter les Busses sur l'alliance et de découvrir ce qu'ils offriraient. Alexandre ne laissa pas Lebzeltern s'évertuer en insinuations. Il alla droit au fait et lui dit* : a Est-il possible que, toujours renfermés dans le vag^e, vous vouliez ou être devinés, ou qu'on se jette dans vos bras sans que vous daigniez nous dire une seule de vos pensées? Vous voulez le bien de la cause européenne? Soit; moi, avant tout, je désire que l'Autriche regagne son ancienne attitude et toutes ses possessions ; que la Prusse sorte de cette lutte indépendante et avec un degré de consistance; que l'Allemagne soit affranchie du joug français et libre, ou plutôt soumise comme auparavant à la domination de votre souverain... — Voulez-vous, Sire, dit Lebzeltern, que je transmette cette base comme la vôtre? — Dites-moi le plus secrètement possible si elle vous convient, reprit Alexandre; donnez-moi celle-ci ou une autre, je vous donne ma parole de la produire comme la mienne, et vous en ferez l'usage qu'il vous plaira. » Puis il ajouta : « Vous ne pouvez rien craindre, toute mon armée et celle du roi agiront avec vigueur; entrez en possession du Tyrol, de l'Italie jusqu'à Mantoue, à votre convenance. Déclarez que vous ne voulez qu'entrer en possession de ce qui vous appartient, que vous ne voulez pas faire la guerre à la France, que vous vous pla-
' Voir ci-ile88ut, p. 50-52.
' Rapport de Lebzeltern, 8 mars 1813. Oncken.
cerez entre les puissances qui voudront l'attaquer ; nous vous seconderons en tout. Ensuite, parlez d'un cong[rès g^énéral, et enfin alors vous nég^ocierez dans les formes que vous voudrez. Si TAngleterre y amenait des prétentions exagérées, eh bien, nous nous entendrions, les intérêts du continent avant tout. » C'était, comme avec la Prusse, de la magnanimité très habile. Si T Autriche entrait dans ces vues, elle se trouverait, de fait, en guerre avec Napoléon, et, de fait, alliée de la Russie et de la Prusse, car elle présenterait aux deux parties. Napoléon d'un côté, Alexandre et Frédéric-Guillaume, comme ses propres conditions de paix, les conditions concertées avec la Russie et la Prusse contre Napoléon; il n'y aurait plus dès lors qu'à déclarer l'alliance. Lebzeltern le discerna fort bien; les propositions paraissaient avantageuses, et il s'empressa de les transmettre à Vienne.
Alexandre se rendit à Breslau le 15 mars. Le 16, la Prusse déclara la guerre à la France. Alexandre demeura près du roi jusqu'au 19. Ce fut l'occasion d'ovations, d'accolades, de revues, avec un grand déploiement de serments et d'enthousiasme. Cependant les états-majors disposaient leurs mouvements. Gneisenau arrivait de Londres, tout exalté du spectacle nouveau que, sur son passage, lui avait donné sa patrie. Stein prit part aux délibérations : il intervint comme le porte-parole de l'Allemagne devant la Prusse et la Russie; il signa avec Nesselrode, le 19 mars, une convention où les deux souverains réglèrent la conduite de leurs troupes dans les territoires qu'elles occuperaient, la Confédération du Rhin et les pays réunis à l'empire français. Elles annonceraient que leur objet était la délivrance de l'Allemagne ; elles y convieraient les princes et les peuples. « Tout prince allemand qui ne répondra pas à cet appel dans un délai fixé sera menacé de la perte de ses États. » La croisade des rois procédait comme, vingt ans auparavant, la croisade révolutionnaire, et elle tenait des droits des princes tout juste le même compte que la Convention des droits des peuples, m II faudra » , avait dit Cambon en proposant le décret du 15 dé-
cembre 1792, a il faudra dire aux peuples qui voudraient conserver leurs castes privilégiées : Vous êtes nos ennemis, et alors les traiter comme tels, puisqu*ils ne voudront ni liberté ni égalité, n II n*était alors permis aux peuples d'être libres qu'à la jacobine; il ne sera permis aux États d*ètre indépendants qu'à la russe et à la prussienne. Un comité composé de délégués de la Prusse et de la Russie, auxquels s'adjoindraient des délégués des autres États alliés, administrera les pays occupés, y opérera des réquisitions, y organisera une armée de ligne, une milice, une levée en masse. II sera formé cinq grandes sections de ces pays : r la Saxe, T la Westphalie, 3* les duchés de Berg, 4* les départements de la Lippe, 5* les départements des Bouches-de-rElbe et le Mecklembourg ^.
On reconnaît dans ces mesures la pensée de Stein. Alexandre prononçait Texcommunication des princes qui ne se coaliseraient pas. Ils seraient coupables de lèse-majesté nationale, expropriés, mis au ban de l'Europe. Quant à la Saxe, qui s'offrait la première aux coups, elle n'aurait même pas l'option. Le roi de Saxe, duc de Varsovie, avait été un des provocateurs de la guerre; il en serait la première victime*. La Prusse désormais n'avait qu'à traiter ce prince en ennemi et son royaume en pays conquis.
Le 20 mars, le traité de Kalisch fut publié dans sa partie ostensible, et, le 25, l'appel à la nation allemande, inspiré par Stein et qui n'était que le commentaire enflammé du préambule de l'alliance. Il portait, pour l'ironie des choses, la signature de Koutousof, venu en Allemagne en passant sur le ventre de la Pologne, et parlant au nom des copartageants de trois partages :
LL. MM. l'empereur de Russie et le roi de Prusse ne viennent que pour aider les princes et peuples d'Allemagne à recouvrer ces biens héréditaires des peuples, qui leur ont été enlevés, mais qui sont imprescriptibles : leur liberté et leur indépendance. Honneur et
» Voir t. III, p. 234.
' Conventions complémentaires, 4 avril 1813. Martehs, t. VII.
' Alexandre à Nesselrode, 23 mars 1813.
patrie! que tout Allemand encore digne de ce nom se joigne à nous avec promptitude et vigueur! que chacun, prince, noble ou placé dans les rangs des hommes du peuple, seconde de son bien et de son rang, de son corps et de sa vie, de cœur et d'esprit, les projets libérateurs de la Russie et de la Prusse!
La confédération du Rhin, cette chaîne trompeuse à l'aide de laquelle Tesprit d'usurpation garrota de nouveau l'Allemagne disloquée, ne peut plus être soufferte. S. M. l'empereur de Russie annonce par là les rapports qu'elle veut avoir avec l'Allemagne régénérée et sa constitution. Plus les bases et les principes de cet ouvrage seront modelés d'après l'antique esprit du peuple allemand, plus l'Allemagne, rajeunie, vigoureuse, unie, pourra reparaître avec avantage parmi les nations de l'Europe.
Jamais pareil langag^e n'avait été tenu par des rois. Jamais de telles paroles n'avaient été lancées aux peuples avant la révolution française, et, depuis cette révolution, jamais appel à l'indépendance n'avait eu ce retentissement dans les âmes populaires. La France, en 1792, avait prêché la guerre et la révolution cosmopolite; la Russie, en 1813, déchaînait la guerre de nationalité. La proclamation de Koutousof devait produire en Allemagne et en Italie, où elle eut son écho, des effets infiniment plus puissants que le décret du 19 novembre 1792 n'en avait pu produire. La déception qui suivit, après 1815, les sacrifices des peuples et le triomphe des rois, ne fut ni moins profonde ni moins douloureuse que celle des peuples envahis et insurgés après la première sortie de la République en 1792, et l'installation de la république dans les pays » affranchis » .
Le manifeste ne parlait d'ailleurs ni de la Pologne, qui avait cessé d'exister par le fait même des libérateurs; ni de la Hollande, par considération envers les Anglais qui lui destinaient un roi; ni de l'Italie, afin de ménager les convenances de l'Autriche. Il se terminait par cette déclaration destinée à séduire les Français, tout au moins à les désarmer, les incitant à séparer leur cause de celle de Napoléon :
Que la France, belle et forte par elle-même, s'occupe à l'avenir de sa prospérité intérieure. Aucune puissance étrangère ne la troublera,
aucune entreprise hostile ne sera dirigfée contre ses limites légitimes,.. Que la France sache que les autres puissances... ne déposeront les armes que lorsque les bases de Tindépendance de tous les peuples de l'Europe seront établies et assurées.
Le texte ne dit point limites naturelles^ ce qui, malgré Téquivoque sur le cours du Rhin et sur TEscaut, eût été trop précis et compromettant, avant que Ton fût convenu de rien. Limites légitimes réservait tous les combinaisons et arrière-pensées, avant tout celle des limites de 1792, légitimes autant que limites pouvaient Tétre, puisqu'elles étaient celles de la monarchie légitime^ antérieures à cette révolution dont on prétendait anéantir les effets et abolir la mémoire. Limites légitimes, est-ce donc aux yeux des alliés celles de 1795, déclarées constitutionnelles par la Convention, ou celles de 1801, déclarées constitutionnelles par l'empereur en 1804? Attribuent-ils au traité de Lunéville un caractère unique d'imprescriptibilité, alors que tant d'autres traités conclus avant ou après celui-là, et déclarés également éternels, tombent, répudiés, déchirés, abrogés par eux? Aux Français de s'en flatter, s'ils le veulent, et selon la vanité de leurs illusions. Le point est de les pei^ suader que la guerre implacable ne poursuit que Napoléon; que le Grand empire et sa suprématie se trouvent seuls enjeu et que la France, pourvu qu'elle laisse raser l'édifice et passer la justice des alliés, se retrouvera chez soi, heureuse et pacifiée. On pourrait s'étonner que des calculs aussi profonds et aussi lointains se découvrissent dans une proclamation qui semble improvisée d'enthousiasme, aux fanfares des trompettes, et signée sur un tambour, par un général d'armée qui ne raffine point sur les mots. Ce serait étrangement se méprendre. Tous les mots sont percés, creusés, pour ainsi dire évidés comme la fausse monnaie. Cet artifice a été conçu en 1805 et minutieusement élaboré depuis lors. Rien de ! mieux enchaîné que les articles d'avril 1805 et le mani-
feste de Koutousof. ' Rien de plus significatif que de com-
' Voir t. VI, p. 415, conditions ostensibles et préliminaires; p. 418, conditions secrètes à découyrir au cours de la guerre et des négociations.
parer ensemble les deux seuls textes officiels et publics que nous possédions sur les intentions des alliés en 1813, le texte initial, celui du 26 mars à Kalisch, et le texte final, celui du 1" décembre à Francfort, Tun qui précéda le congères de Prague, et Tautre qui précéda le congrès de Ghâtillon ^ La proclamation de Koutousof porte :
La France belle et forte par elle-même... Aucune entreprise hostile ne sera dirigée contre ses limites légitimes.
La déclaration de Francfort :
Les souverains alliés désirent que la France soit grande^ forte et prospère... Les puissances confirment à l'empire français une étendue de territoire que n'a jamais connue la France sous un roi.
Rien des limites naturelles ; elles s'insinueront dans les propos, mais ne se définiront jamais et s'écriront encore moins dans les manifestes. Le secret des négociations de 1813 réside tout entier dans cette équivoque.
La guerre à peine déclarée, les nouveaux libérateurs de TEurope montrèrent au monde comment ils traitaient les rois quand les rois tenaient leur parole et que cette parole avait été donnée à la France. Le roi de Saxe fut proposé en exemple à la défection générale des confédérés. Bllicber, renouvelant les procédés de Frédéric et retrouvant les chemins de la guerre de Sept Ans, entra en Saxe le 26 mars; il appela aussitôt le peuple à Tinsurrection : a Debout! unissez-vous à nous ; votre souverain est dans les mains de l'étranger, il n'a plus sa liberté d'action. » Le 9 avril, Stein s'installa comme président du comité d'administration centrale. Le singulier de l'affaire est que, dans ce moment même, Frédéric-Auguste .s'échappait de l'alliance française et négociait, sous main, une défection déguisée sous l'étiquette de la neutralité et le manteau de l'intervention autrichienne'.
Cependant Alexandre pressait les Autrichiens '. a Au reste,
* Voir ci-aprè8, p. 229.
* Voir ci-après, p. 93.
' Rapports de Lebzeltern, 22-29 mars 1812, Oageer.
disait-il à Lebzeltern, les alliés se réservant d'agir sur le nord de rAllemagne, abandonnent à TÂutriche toutes les cours du midi. » « L'empereur laisse carte blanche à Tempereur d'Autriche n , écrit Lebzeltern. Rien de mieux fait pour rassurer Metternich. Mais il se réservait, par des moyens plus compliqués, un rôle plus important. Si Alexandre prétendait s'ériger en dictateur de la paix, Metternich se flattait d'en devenir au moins le chancelier. Il ambitionnait pour son maître l'arbitrage suprême que s'arrogeait d'avance la Russie. Il continua donc, imperturbablement, ses cheminements* Le 23 mars, il écrivit à Lebzeltern, proposant un arrangement qui permettrait de se débarrasser du corps polonais de Poniatowski, réfugié à Cracovie, fort embarrassant pour l'Autriche et qui ne laissait point aussi, malgré sa faiblesse, de gêner les Russes. « La marche des derniers événements, écrit Metternich, nous met dans la pénible position de devoir permettre aux Polonais de se placer dans notre rayon d'armistice '. n Mais a désirant donner aux cours de Prusse et de Russie des preuves de son entière confiance, » l'empereur a résolu de prendre un parti décisif « en faveur de l'éloignement des Polonais » . Et voici par quelle voie insidieuse il va les faire sortir du rayon d'armistice. La convention secrète du 30 janvier les couvre *; on conviendra, par une convention secrétissime et temporaire, de suspendre l'armistice. Les Russes le dénonceront « par l'impossibilité où se trouvent les alliés de laisser dans leur flanc et dans leur dos un foyer de mouvements et d'insurrection tel que l'offre l'armée polonaise. L'armistice dénoncé, « nous déclarerons aux autorités polonaises, civiles et militaires, que nous ne saurions plus les couvrir par notre ligne, que, par conséquent, elles ont le choix de se dissoudre si elles veulent rester dans le duché, ou bien de traverser les États autrichiens pour aller gagner tel point de l'Allemagne qu'elles voudront choisir. » Aux Russes, s'ils savent s'y prendre, de débaucher ou d'embaucher ces Polonais. Le tour joué,
* Ghcken, O. undPr,, t. II, ÎOl-204.
" Voir ci-des8ut, p. 50.
Tarmistice est rétabli et chacun rentrera dans ses positions, rAutriche tirant son corps auxiliaire de Talliance française et les Russes s'établissant tranquillement dans le duché de Varsovie. Metternich ajoute : « Vous pouvez confier sous le sceau du secret à Leurs Majestés Impériales que nous ferons filer surle-champ le corps d'armée qui quitte la rive gauche de la Vistule en Bohême, où il se joindra àTarmée qui se forme dans ce royaume. » La convention fut signée à Kalisch, le 29 mars, par Lebzeltern et Nesselrode. L'Autriche, encore que sous le masque, avait fait acte de coalisée. Elle se rapprochait en rampant, mais elle se rapprochait, et par ses mouvements combinés et par ses intentions annoncées.
Ainsi les fondements de la coalition étaient posés, les pierres d'attache en place. L'alliance fondamentale, celle de la Prusse et de la Russie, faillit être arrêtée par les mêmes obstacles qui de 1792 a 1795 retardèrent, empêchèrent et finalement rompirent la première coalition, les convoitises rivales des alliés sur la Pologne'. Mais il n'en fut rien. L'alliance de Kalisch résistaà tous les assauts, etaux plus redoutables, ceux des diplomates de Russie et de Prusse, toujours méfiants, toujours jaloux les uns des autres. Ce n'est pas seulement l'amitié des souverains qui opéra ce changement. Les souverains s'aimaient, mais cet attachement n'avait point empêché Alexandre, en 1805, de méditer le démembrement de la Prusse, et Frédéric-Guillaume, en 1805, en 1806 et en 1812, de s'allier avec Napoléon contre Alexandre. Il survint donc quelque chose de plus, qui força la main aux princes etaux diplomates, fit l'amitié des princes inaltérable et Talliance indissoluble. Cet agent nouveau, c'est celui qui, dès lors, et pour deux années, va s'emparer de l'histoire, le grand inconnu, le dieu mystérieux, la destinée en marche : ce sont les nations européennes, la nation russe la première, puis la nation allemande, qui poussent et meuvent tout. C'est en se jetant dans ce courant, et s'en laissant porter qu'Alexandre arrive
' Voir t. III; pp. 54, 83, 93, 190, 313.
74 DÉFECTION DE LA PRUSSE ET DE L'AUTRlGHEi — 1813.
à Kœnigsberg, à Breslau avec une force d'impulsion telle qu'il renverse toutes les digues; c'est le courant qui entraine à son tour Frédéric-Guillaume. L'affection de cœur des souverains se trempa dans l'épreuve et en sortit scellée parla main populaire. L'exaltation des peuples pour l'indépendance assura la loyauté des rois. En 1792, il ne s'agissait, entre les rois coalisés, que de marchés d'hommes et de terres, et ils finirent comme ils avaient commencé, par le marchandage, la concurrence et la brouille. En 1813, la question posée est celle de l'indépendance des peuples; il ftiut que les princes la proclament; il faut qu'ils agissent comme s'ils la voulaient, car les peuples y croient, et cette foi des peuples commande seule les sacrifices, fournit les offrandes sans lesquelles lesdieuxn'accordent point la victoire : le sang humain, la chair à canon. Or, cette foi est toute la force réelle et tout le nerf de la coalition.
A remonter de vingt ans en arrière, tout parait déplacé : Paris donne l'aspect de Vienne, de Berlin, deMayenceen 1792 : armements lourds et impopulaires, conscription violente, levées arbitraires, auxiliaires innombrables, armée cosmopolite, guerre de calculs, de politique, de suprématie; au milieu des préparatifs d'une lutte colossale dont le pays ne saisit pas encore la portée et dont il se désintéresserait sans la terrible moisson d'hommes, des bals officiels, des fêtes de commande : (i bals lugubres » , dit un contemporain qui avait fait la guerre de Russie et pressentait la guerre d'Allemagne, « bals lugubres, où je croyais danser sur des tombeaux * « i
' Fbzbhzac, Campagne de Saxe, i, I.