VUES D'ALEXANDRE
nommé Boche, demeuré dans la ville, en fut saisi d'une telle horreur qu'il trépassa. Beaucoup étaient devenus fous. La masse ne se soutenait que par exaltation, entêtement obstiné de vivre. Ils trouvèrent de la paille, du linge, du feu, des vivres; ils purent enfin se repaître; beaucoup en moururent. Puis la dérive continua vers T Allemagne, fleuve incertain, errant selon toutes les pentes, et ne dessinant son cours que par la frange d'écume sanglante, l'alluvion horrible des cadavres. La Prusse pouvait relever la tête : la grande armée n'était plus qu'un simulacre, et l'immense épouvantail du mois de juin qu'un objet de dérision pour les Prussiens.
La fierté des Russes monte en proportion. Ils se glorifient. Us se sont révélés à eux-mêmes, ils se sont fait connaître à l'univers : a, Quelle grande nation nous sommes, au-dessus de toutes les autres! » Souvaroff, en 1799, n'a travaillé que pour « des puissances étrangères » , et il n'a pu parvenir à « les délivrer du joug des Français » . Koutousof a sauvé la patrie. Qu'on ne parle pas des Espagnols : à part quelques bandes, ils ne sont ni braves ni actifs; les gentilshommes servent l'usurpateur, les soldats fuient, les généraux se laissent battre ! Qu'on ne parle plus, surtout, du Corse « infâme » : « Ce gueux nous a pris pour des Allemands !» Il ne reste de sa réputation volée qu'un fuyard, « un fat rempli de vanité et de présomption, gâté par la fortune et la lâcheté de ses ennemis et qui perd la tête, le plus lâche des hommes dès qu'il trouve qu'on lui résiste et qu'on le bat *. » Tchigagof avait fait a le beau rêve de le prendre » au filet, couronnant la campagne par une prodigieuse chasse à l'ours*!...
* Lettres de Woronzof, décembre 1812, avril 1813. — Comparez Tolstoï . La guerre et la paix.
* Lettre de Tchigagof à l'empereur, Société d* histoire de Mussie, t. Yl.
Alexandre avance vers T Occident en triomphateur du monstre, restaurateur des rois, libérateur des peuples. II marche dans son rêve de 1804 : Napoléon est atterré, la France en déroute, la révolution refoulée. La suprématie passe au petit-fils de Catherine la Grande, à l'héritier de Pierre le Grand. La paix du continent est désormais une affaire russe. Mais Tenchantement où se trouve Alexandre ne lui fait point perdre de vue les réalités ; ce héros regarde à ses pieds. Il y voit la Pologne. Czartoryski reparait avec les circonstances de sa politique ; Fhistoire remonte aux conditions de l'automne de 1805, quand les armées russes pressaient la frontière prussienne et qu'on se demandait en Russie si Ton prendrait Varsovie à titre de nantissement, se payant de Talliance, avant même de l'avoir conclue'. Czartoryski écrit au tsar, le 9 octobre, le 6, le 27 décembre : « Si Votre Majesté Impériale, au moment où la nation polonaise s'attend à la vengeance d'un conquérant, lui tend la main et lui offre de plein gré ce qui, pour elle, faisait l'objet du combat, l'effet en sera magique*. « Qu'Alexandre exécute ce que Napoléon a fait espérer sans l'accomplir, qu'il ressuscite la Pologne, qu'il la rende aux Polonais et qu'il s'en fasse roi! Quelle entrée en campagne et quel don de joyeux avènement du nouveau César aux nations de l'Europe !
Le héros de la croisade se glorifie; la politique le conseille et le modère. Sans doute il y a des Polonais fascinés par Napoléon jusqu'à l'anéantissement d'eux-mêmes, mais on doit compter avec le caractère de cette noblesse, toujours au galop, empanachée, caracolante, courant aux extrêmes : «un patriotisme, un désintéressement sans bornes, une ambition, une vanité sans frein*, w II faut davantage encore compter avec la Russie. Les Polonais ont pris part à la guerre; leurs cavaliers sont entrés dans Moscou; le sac de Smolensk, la dévastation du pays ont réveillé les anciennes
» Voir t. VI, p. 443, 462, 465.
• Lettre du 27 décembre 1812. Mémoires de Ciartoiyski .
* Mots de la comtesse Potocka, Mémoires.