‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 34 sur 103 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Moreau, parti des États-Unis le 21 juin, arriva en Suède le 26 juillet, s'y rembarqua le 6 août, pour la Poméranie, et rencontra Bernadotte à Straisund '. De Pichegru à Bernadette, Pichegru mort en prison, Bernadotte debout sur les marches d'un trône, Moreau put mesurer le contraste des rencontres; avec Pichegru il n'allait qu'au complot et à la g^aerre civile, avec Bernadotte il marche à Talliance étrangère, il tombe à Dumouriez et trébuche dans l'émigration *, II fit route par Berlin, où le peuple l'acclama, obsédé par les déserteurs italiens ou allemands qui demandaient à servir sous ses ordres. Alexandre Taccueillit en ami, lui fit en compagnie du roi de Prusse la première visite ^ ; mais il ne lui décerna point le commandement suprême dont Moreaa s'était flatté. Schwarzenberg était en possession du titre de généra-

* Léonce Pirgiud. Les dernières années de Moreau. Bernadotte. — Roghe- CHOCART, Souvenirs*

* Dumouriez, à Londres, 8*offrant à tout le monde, éconduit partout, en était réduit au rôle de conseiller parasite. Il dressait des plans : un entre autres, daté du 12 juin 1813, qu'il qualifiait de sublime : jeter l'armée suédoise sur les côtes de Flandre et de Normandie! Pour Moreau, dit Langeron, « il ne voulait renverser Napoléon que pour se mettre à sa place, non comme empereur, mais comme chef d*une république qu'il a rêvée jusqu'à sa mort. » Largerou, Campagne de 1813.

* Laagebok.

i8î LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. — 1813.

lissisme; TÂutriche Tavait exigé. Alexandre lui donna le grade de feld-maréchal : « Vous serez mon conseiller, mon meilleur ami ; » et il le plaça à sa suite, dans la section des transfuges et des auxiliaires étrangers, qui réunissait un grand homme, Stein, qui, celui-là, travaillait pour sa patrie; le Suisse Jomini avec son génie, qui était du second ordre, et ses informations, qui étaient du premier; nombre d'émigrés français, comme Rochechouart et le Corse Pozzo di Borgo, qui poursuivait sa vendetta contre le Buona parte. D'Ântraigues ne fût pas mort assassiné en juillet 1812, qu*il eût figuré aux premiers rangs, chargé du portefeuille des amis de Paris, dont la politique allait triompher avec la coalition et dont les vœux allaient être comblés. « On m'a fait donner dans un guêpier » , écrivait Moreau à sa femme. » 11 se sentit, dès Tabord, déplacé et déclassé.

Il ne s'en mit pas moins à son personnage, qui était d'égarer les Français et d'agiter Topinion. Il fit plus, et c'était précisément ce que les alliés attendaient de lui, il donna les conseils d'un homme qui connaissait ses compagnons d'armes, conseils trop éclairés et qui ne furent que trop efficacement suivis : « S'attendre à une défaite partout où l'empereur donnera en personne... Éviter autant qu'on le pourra d'en venir aux mains avec lui... Attaquer et combattre les lieutenants partout où on pourra les joindre. Enfin les lieutenants battus et affaiblis... réunir aux forces existantes toutes celles qu'on y pourra joindre, marcher sur lui, lui arracher la victoire, par quelques pertes qu'il feudra la payer, et ne plus lui donner de répit. » C'est tout l'esprit de la seconde campagne de 1813, aussi pénétrant et d'aussi redoutable portée contre Napoléon, que le fameux plan de Garnot le fut contre les coalisés en 1794.

Les conseils de Moreau ne portaient que trop juste, et Napoléon, pour son malheur, ne s'y prétait que trop. 11 en venait précisément à cette guerre de lieutenants que Moreau

* Thiébaelt^ t. V, p. 81.

déclarait si dangereuse pour lui, si favorable aux alliés. Au lieu de foire masse, et de foncer comme au temps d'Âusterlitz, de Friedland, de Wagram, il s'éparpillait, voulant tout garder, et réduit à se défendre partout. Il résolut de demeurer en Saxe pour maintenir la guerre au centre de T Allemagne et retenir les princes allemands dans la Confédération. 11 chargea Yandamme et Gouvion de s'opposer à la marche des Autrichiens sur Dresde par la Bohême. 11 chargea Oudinot de marcher sur Berlin, de s'opposer à la jonction de Farmée prussienne du nord avec Tarmée de Silésie, d'inquiéter les Prussiens, de dissoudre les landwehrs, de ramener les Polonais : opérations de haute conception, mais de trop d'étendue, et trop divergentes. Par contre, les alliés s'étaient instruits à son école. Tous leurs plans ne tendaient qu'à l'envelopper, et en telle supériorité de nombre, avec de tels coups de massue, que tout son génie, serait tourné pour ainsi dire et comme réduit à néant. Ils marchèrent sur Dresde. Le 26 et le 27 août. Napoléon y livra la bataille et la gagna : ce fut, la dernière de ses grandes journées, mais une journée sans lendemain. La bataille était encore à lui, les conséquences de la bataille lui échappaient.

Durant la seconde journée, vers midi, à l'heure où le mouvement de retraite des alliés se prononçait, Moreau se tenait à cheval auprès d'Alexandre, derrière une batterie prussienne, entre deux anglais, Gathcart et Wilson. Un boulet lui fracassa la jambe gauche. Il s'évanouit et expira quelques jours après. L'événement justifia trop ses prévisions. Le 28 et le 29, Yandamme, impuissant à arrêter les Autrichiens dans leur retraite, est battu lui-même, et mis en pleine déroute, le 30 août : 82 canons et 7,000 hommes perdus ou prisonniers : c'est la bataille de Kulm. Le 29, Macdonald est battu par Blttcher, autre déroute : 100 canons, 10,000 hommes perdus, le reste en débandade ; c'est la bataille de la Katzbach. Le 30 août, Oudinot battu le 23 à Grossbeeren, arrive, harassé, à Wittenberg; il a perdu 12,000 hommes. En cinq jours, Napoléon se voit privé de

100,000 hommes, de ses convois, de son artillerie; il a perdu Toffensive; son armée, toute d'entraînement, se démonte

On vit alors éclater entre l'empereur et ses généraux les querelles qui couvaient depuis des semaines et qui découvrirent, tout à coup, la plaie envenimée; scènes violentes où se déchaîna toute la grossièreté soldatesque de ces illustres parvenus, préface et présage des bruyantes défections de 1814. Des lettres de Bernadotte à Oudinot, Ney, Murât, Berthier, où il les engage à travailler pour la paix, sont révélées à Napoléon par Oudinot. Les autres, qui auraient préféré garder le secret, décidèrent alors de se rendre auprès de l'empereur. Ney seul, dit-on, entra d'abord. La discussion devint retentissante; les maréchaux se montrèrent, a Traître! » cria Napoléon à son beau-frère, et comme Berthier relevait cette apostrophe : « Et vous aussi! vieil imbécile, de quoi vous mélez-vous? Taisez-vous! » Quelques jours après ce fut le tour de Macdonald : « Qu'avez-vous fait de l'armée que je vous avais conBée? — Sire, vous n'avez plus d'armée; il n'y a plus que des malheureux mourant de faim; allez parcourir ces montagnes, vous y trouverez vos soldats par centaines, morts de misère; vous avez tout perdu; vous n'avez plus qu'à songer à la paix. » Napoléon concentra ce qui lui restait. Le destin qu'il avait conjuré à Dresde devait s'accomplir à Leipzig.

Ces trois jours, du 27 au 30 août, qui transformèrent en défaite irréparable la victoire de Napoléon, avaient été pour les alliés des jours de cruelles perplexités. La coalition passait dès son début par la formidable épreuve dans laquelle toutes les coalitions précédentes avaient sombré : récriminations militaires, récriminations politiques, Autrichiens contre Russes, Russes contre Allemands et Autrichiens, Prussiens apostrophés par tout le monde, mais faisant front, aboyant, mordant tout le monde; les Anglais déconcertés et déjà prêts à renouer les sacs à subsides. Metternich, très troublé, pesait les responsabilités que son maître et ses compatriotes rejetaient déjà sur lui. Les trois souverains se réunirent au château de Dun,

près de Tœplitz. fiien ne montre mieux le renversement des affaires. Étouffant les rivalités, Torgueil et les soupçons, pour ne penser qu'à pourvoir ensemble au péril commun, ils tinrent bon : la déroute de Yandamme, le 30 août, leur rendit courage et leur démontra qu'ils avaient eu raison. Ce jourlà, la coalition fut scellée : puis vinrent les nouvelles des autres succès, la Katzbach, Grossbeeren; le succès final ne parut plus douteux.

Cependant les causes de dissentiment ne manquaient pas. En Allemagne , la défection des confédérés s'annonçait : à Grossbeeren, les Saxons de l'armée de Macdonald avaient passé à Bernadotte. La chute de la Confédération du Rhin ne paraissait donc plus qu'une question de semaines. Tous les alliés s'accordaient à la vouloir dissoudre; mais que feraiton de l'Allemagne? Que ferait-on du duché de Varsovie, de ritalie, enfin à laquelle les Autrichiens pensaient toujours. Autrefois la rive gauche du Rhin avait été conquise par les Français en Italie ; cette fois il semblait bien que l'Italie serait conquise sur le Rhin par l'Autriche.

Alexandre joua ici un personnage supérieur. C'est alors qu'il se montra vraiment le régulateur, ou comme on commençait à dire dans le jargon classique du temps, le roi des rois, l'Agamemnon de la nouvelle Iliade. Il ne perdit un instant de vue ni le dessein de règne conçu de sa jeunesse, réalité de son âge mûr : reconstituer l'Europe et prendre dans la suprématie du continent la place « usurpée » par Napoléon ; ni la revanche de ses armes, ni la vengeance de ses propres injures. Autant il s'était montré ondoyant et fugitif lors de l'alliance de Tilsit — parce que, au fond, il ne voulait pas, il n aimait pas sa propre politique, politique de masque et de passage, autant depuis Moscou on le vit résolu, suivi, voulant ses actes, marchant à son but, qui était la destruction du Grand empire, de l'empire d'Occident et la déchéance de Napoléon : lui ou moi! jusqu'aux extrémités accessibles, jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à Paris. Sa pensée persistante était de pousser la lutte «jusqu'au dernier résultat » , de a poursuivre la guerre

à outrance ; de ne pas transiger avec un ennemi perfide ; de détruire ses armées, de renverser son pouvoir ' » ; il estimait que tt le temps ne pouvait qu'offrir aux alliés des chances plus heureuses et décider, à leurs propres yeux, leur supériorité» Il planterait la croix à deux branches dans la métropole de rOccident, la cité sacrée de la Révolution, la ville des régicides, de la Convention, du sacre impérial; il dominerait la France, cette Pologne des Latins. Il donnerait des institutions au pays de Montesquieu et un roi à la Révolution. Les destinées couvées par lui depuis Tilsit allaient s'accomplir ; Theure arrivait de dévoiler son génie, Theure où le politique inconnu et caché sous le chimérique, Tindécis et le rêveur, dont il n'avait découvert, un jour, le secret qu'à samère*, allait sortir de sa nuée et se révéler au monde. Il sut, de loin, charmer et gagner les Français, répétant et faisant répéter sans cesse qu'il séparait de la cause de Napoléon la cause de leurs libertés et celle de leurs frontières : propos politique simple et profond, qui devaient avoir et eut pour premier effet de leur faire considérer comme l'approche du libérateur l'invasion des alliés vers la frontière française, qu'à l'inverse de toutes les invasions, celle-là aurait pour objet de respecter et de garantir. Il sut dans les crises décider l'aventure en se portant aux avantgardes, où le Prussien Blacher, infatigable et insatiable, avançait toujours prêt à sonner la charge. Enfin et surtout il dicta les traités très politiques dressés sur le modèle qui avait prévalu à Kalisch, et qui tous tendaient à cet objet : réserver les disputes en réservant les prétentions de chacun sur les conquêtes communes. Prenons d'abord, chacun ensuite reconnaîtra ses prises !

Le 9 septembre, deux traités identiques quant au fond, et presque identiques dans la forme, furent signés à Tœplitz, entre la Russie et l'Autriche, la Russie et la Prusse *. Ils confir-

1 RussiB, t. XXXI. Aperçu, p. 360, 395, 400-401.

• Voir t. VII, p. 177, 30M10.

' Russie, t. XXXI. Aperçu, Reprise des hostilités, p. 334. — Martbets, t. III. Notice sur le traité arec l'Autriche, et texte des articles ; t. VII, notice lur h traité arec la Prusse, Tœplitz, 9 septembre 1813.

LES TRAITES DE TOEPLITZ. — 1818. i8T

maient les traités déjà conclus soit par la Russie soit par la Prusse : « Elles n'entendent point porter la moindre atteinte aux eng^ag^ements antérieurs et particuliers, ég^alement défen* sifs, qu'elles ont contractés avec leurs alliés respectifs » , c'est-à-dire, la Russie avec la Suède en 1812, avec la Prusse, à Ralisch, avec TAngleterre à Reichenbach, la Prusse avec r Angle terre, également à Reichenbach ^ Les traités de Tœplitz renouvelaient et précisaient encore la formule de n'entrer « en négociation pour la paix que d'un commun accord » . Les alliés se promettent de la manière la plus solennelle de n'écouter aucune insinuation ou proposition qui leur serait adressée, directement ou indirectement, par le cabinet français, sans se la communique réciproquement^ » . Elles déterminent, comme objet de leurs efforts communs, en des articles séparés et secrets^ en première ligne, les quatre points suivants :

1* La reconstruction de la monarchie autrichienne et de la monarchie prussienne sur l'échelle la plus rapprochée de celle où elles se troQvaient en 1805.

2^ La dissolution de la Confédération du Rhin et Tindépendance entière et absolue des États intermédiaires entre les frontières des monarchies autrichienne et prussienne, reconstruites d'après l'échelle mentionnée ci-dessus, et le Rhin et les Alpes de l'autre.

Z^ La restitution à la maison de Brunswick-Lunebourg; du Hanovre et de ses autres possessions en Allemagne.

4* Un arrangement à l'amiable entre les trois cours de Russie, d'Autriche et de Prusse sur le sort futur du duché de Varsovie.

Elles y ajoutent pour donner à ces dispositions « toute la précision désirable v , ces articles additionnels :

1* La restitution des pays qui ont été réunis à la France sous la dénomination de la 32* division militaire ;

2* Celle des provinces et pays d'Allemag^ne possédés par des princes français.

Ce sont les conditions des notes du 16 mai, celles de Reichenbach, les conditions réelles de Prague. Restait à y donner

' Voir ci-deMiu, p. 134.

* Article IV des articles secrets des deux traités, identiques.

« la plus grande étendue » et à y ajouter, selon la note russe du 19 juin, des « barrières puissantes contre la France ' » On s'en préparait les moyens :

V article II séparé et secret portait :

Les hautes parties contractantes n'entendent aucunement préjudicier par l'article précédent [les quatre points] aux engag^ements qu'elles peuvent avoir contractés avec d'autres puissances dans le sens du but qu'elles se proposent.

Il y en avait avec la Suède, il s'en pouvait découvrir avec TAng^leterre qui définiraient justement cette « plus g^rande étendue » du traité de paix, et c'était un moyen d'amener sur le tapis la Hollande, la limite de l'Escaut, la Belgique, la rive gauche du Rhin, l'Italie, dont il ne serait pas question dans les bases préliminaires,

Metternich ne laissait pas de tirer quelque vanité procédurière de l'élégance insidieuse de ces « formes » . Il écrivait à Hudelist, à Vienne, où il faisait l'intérim des affaires étrangères : « J'y ai si bien tenu la main, que, dans la plus large mesure, nous paraissons modérés, et que j'ai fait placer les seuls articles qui concernent la France directement dans une convention secrète, qui n'est connue que des trois cours*. »

L'Angleterre trouvait ses convenances dans l'article relatif au Hanovre. Elle signa, le 20 septembre, à Londres, avec la Russie et la Prusse, une conventon relative à l'émission du papier-monnaie et aux subsides'. Ces arrangements furent complétés par un traité préliminaire d'alliance conclu à Tœplitz, le 9 octobre, entre l'Angleterre et l'Autriche : il contenait la clause exclusive de négociations, conventions et traités autrement que d'un commun accord^.

Dans le même temps, le 8 octobre, Metternich, mena à terme un accommodement presque aussi important à ses yeux : la défection de la Bavière *: «La Bavière se dégage des liens de

» Cf. ci-dessu», p. 116, 138-139.

' FoijRNIEr, Der Congress von ChatUlou^ p. 7, note.

* Martews. t. XI, p. 189.

^ Article IV. Akgeberg. Le Congrès de Vienne et les traités de 1815.

* Maptehs, t. VII, p. 115.

la Confédération du Rhin, et elle joindra immédiatement ses armées à celles des puissances alliés. » L'Autriche lui garantit : « la jouissance libre et paisible ainsi que la souveraineté pleine et entière de tous ses États » , sauf rectifications de frontières avec indemnités. Le traité assigne comme objet à la guerre : « la dissolution de la Confédération du Rhin et Tindépendance entière et absolue de la Bavière, de sorte que, dégagée de tout lien et placée hors de toute influence étrangère, elle jouisse de la plénitude de sa souveraineté * ». Ce traité devait procurer la défection des autres confédérés. L'amorce, c'était la garantie de leurs possessions acquises des mains de Napoléon pour prix de leur défection au Saint- Empire; c'était la garantie de leur souveraineté pleine et entière, qui ruinait, en son germe, tout projet de reconstitution du Saint-empire et de réduction des « trente petits despotes, au rôle de gouverneurs de provinces. » Metternich attribuait à cet article une importance capitale. Déjà les mots indépendance entière et absolue des États, insérés dans les articles secrets de Tœplitz, sans que Hardenberg y eût suifisamment pris garde, préjugeaient la question. L'arrangement du 8 octobre en faisait désormais une question autrichienne.

Alexandre éperonnait Bernadotte, qui décidément se ménageait trop et opérait trop à côté de la coalition. Le boulet de son ami Moreau ne le tentait point, et c'était une autre fin qu'il se proposait avec les Français. « Il a entrepris la guerre, écrivait Munster quelques semaines après, dans l'espoir que ses anciens camarades, les généraux français, abandonneraient le Corse pour se joindre à lui. L'idée de se faire roi de France le possède. Ne réussissant pas à renverser son ennemi personnel, il voudrait pourtant ne pas combattre les Français, afin de conserver parmi eux sa popularité supposée. Il ménage les Suédois pour se conserver une retraite honorable et parait se soucier peu du sort des autres, w Pozzo di Borgo, qu'Alexandre avait dépêché près de lui, écrivait, le

* OnCREs, t. II, p. 698; id. liv. IX, ch. vu : reconstitution de l'Allemagae. Voir ci-après, p. 197.

7 septembre : « L'idée du prince de se montrer aux Français comme leur libérateur futur prend tous les jours plus d'empire sur son imagination... Tous ses discours, toutes ses démarches tendent visiblement à ce but. » Sur le champ de bataille de Grossbeeren, couvert de cadavres français, il dit à Pozzo : a La France est au plus dig^e ! » Sur quoi, le Corse, ironique : ft Alors elle est à moi! » Et, peu de temps après, à Rochechouart, chargée de lui porter le cordon de Saint-Georges et de ranimer à l'offensive : — a Entendez-vous, mon ami, qui est-ce qui aurait dit, il y a vingt ans au pauvre sergent Bernadotte : Tu seras traité de Monsieur mon frère et ami par l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse? » Il prit le cordon de Saint-Georges : — a Cela m'honore infiniment; je suis à la vie et à la mort avec l'empereur Alexandre. » Mais, comme Rochecbouart le pressait de marcher : a Entendez-vous bien, mon ami; il faut beaucoup de prudence dans ma situation; elle est si délicate... Outre la répugnance bien naturelle que j'ai à verser le sang français, j'ai ma réputation à soutenir. Je ne m'abuse pas : mon sort tient à une bataille ; si je la perds, je demanderai un écu de six francs à l'Europe, personne ne me le prêtera... Si je pouvais ne m'en prendre qu'à Napoléon, ce serait bientôt fait. Bonaparte est un coquin, il faut le tuer; tant qu'il vivra, il sera le fléau du monde; il ne faut plus d'empereur, ce titre n'est pas français; il faut à la France un roi, mais un roi soldat; la race des Bourbons est une race usée qui ne remontera jamais sur l'eau. Quel est l'homme qui convient mieux que moi aux Français? M

Il se réservait. Cependant, il lui fallut bien s'exécuter; Napoléon, lui déclara la guerre, le \A octobre. Bernadotte opéra sa jonction avec l'armée de Silésie.

Napoléon enveloppé par les alliés, donna la bataille le 16 et le 17 octobre à Leipzig : bataille gigantesque, que les Allemands ont appelée la bataille des nations. Le 18, cette bataille était perdue : les Bavarois avaient fait défection le 14; les Saxons passèrent aux alliés le 18, au milieu même de la

Vactioa. Sur quoi ce cri de colère et de désespoir retentit dans les ranges français : « C'est le canon de Bernadotte ! » Bernadette consomma la déroute. Car ce fut a la hideuse déroute » ;rarméede conscrits, estropiée, éreintée, ruinée, ne se tient plus; Texaltation est tombée, le moral perdu.

Le 17, Napoléon disait au général autrichien Merveldt, prisonnier, qu'il renvoya sur parole ' : «Cette guerre durera-t-elle toujours! Il serait bien temps de la finir une fois. — Sire, c'est le vœu général et la paix est dans les mains de Votre Majesté. Il eût dépendu d'elle de la conclure au congrès de Prague. — On n'était pas en bonne foi, on a finassé... » Puis poussant droit au fait qu'il soupçonnait sous ces a finasseries » : — Pourquoi, reprit Napoléon, n'accepte-t-on pas la proposition de négocier! Vous voyez bien que l'Angleterre ne veut pas la paix! » Merveldt assura le contraire. « Eh bien! dit l'empereur, que l'Angleterre me rende mes îles, et je lui rendrai le Hanovre. Je rétablirai les départements réunis et les villes hanséatiques. — Je crois, sire, qu'ils tiendront à l'indépendance de la Hollande. — Eh bien, il faudrait s'entendre sur cette indépendance, mais cela ne sera pas facile avec les principes maritimes de l'Angleterre. — Ce serait une résolution généreuse et un grand pas vers la paix... Je me rappelle que Votre Majesté m'a dit anciennement qu'il était nécessaire pour le repos de l'Europe que la France soit séparée, par une ceinture de petits États indépendants, des autres puissances. Que Votre Majesté revienne à ces principes qu'elle avait conçus dans des moments de calme et de réflexion, et elle assurera le bonheur de l'Europe. « L'empereur ne contesta pas. Il se fit un moment de silence, que Napoléon rompit par cette observation : « Mais tout cela ne nous amènera pas à la paix. Comment négocier avec l'Angleterre, qui veut m'imposer de ne pas construire plus de trente vaisseaux dans mes ports! — Les Anglais, sire, croient tellement cette conduite inadmissible, qu'ils n'ont pas osé

* Rapport de Merveldt, 17 octobre 1813.

Tarticuler jusqu'à présent. » Et Tingénieux Autrichien en prit thème pour insinuer un article dont on n'avait pas encore parlé à Napoléon et qui était, en 1813, comme en 1797 et en 1801 Tarticle essentiel pour FÂutriche, ritalie. a L'Angleterre, dit-il, ne peut se cacher qu'avec l'étendue des côtes que Votre Majesté possède depuis l'Adriatique jusqu'à la mer du Nord, elle (Votre Majesté) aurait, d'ici à quelques années, une marine double ou triple de la sienne... Gomment obvier à cette supériorité prochaine, si ce n'est en fixant le nombre des vaisseaux qui pourraient être construits dans les ports de France, à moins que Votre Majesté ne revienne aux stipulations quelle a établies elle-^même en se plaçant à la tête du gouvernement de t Italie, à savoir de vouloir rendre f mdépendance à ce pays à la paix continentale et générale? » Ce n'était point précisément le texte, c'était encore moins l'esprit de l'engagement, u Dans aucun cas, avait écrit Napoléon, je n'ai le projet ni l'intention de réunir à la couronne de France celle d'Italie; » il la destinait, «à un de ses enfants légitimes, mâles, soit naturel, soit adoptif » ; mais il la garderait tt tant que la Méditerranée ne sera pas rentrée dans son état naturel » . C'est ainsi qu'il comprit, et il ne pouvait pas comprendre autrement, l'insinuation de Merveldt, et c'est en ce sens qu'il ajoute, convenant que cette condition serait plus admissible que la limitation du nombre des vaisseaux : « Dans tous les cas, je n'entendrai au rétablissement de l'ancien ordre de choses en Italie. Les pays réunis sous un même souverain conviendraient A un système général de politique en Europe »» . Il voulait dire : un prince français, de sa main. Mais l'Autrichien, qui connaissait peut-être les articles de Tœplitz, et qui dans tous les cas n'ignorait pas que l'Italie formerait le lot et la récompense de son maître, donnait à la proposition un sens bien autrement étendu, c'est-àdire la renonciation pure et simple de Napoléon à l'Italie et l'attribution du royaume entier et des départements français,

* Voir t. VI, p. 427-429. Décret et discours au Sénat, 18 mars; à iVnipcrear d'Autriche, 17 mars 1805.

en partie, au moins, à T Autriche. On passa au duché de Varsovie : n Votre Majesté y a renoncé, je suppose? — Oui, je Tai offert, et on n*a pas trouvé bon de Taccepter. — L'Espagne pourrait encore être une pomme de discorde. — J'ai été obligé d'abandonner TEspagne; cette question est donc décidée par là. » Il parla d'armistice; il se placerait derrière la Saale. Merveldt ne lui cacha pas que les alliés espéraient « le voir passer le Rhin, cet automne encore » . — Pour cela, il faut que je perde une bataille — » Il avait dit encore : « Je ferai des sacrifices, de grands sacrifices même, mais il y a des choses auxquelles mon honneur tient et dont surtout, dans ma position, je ne saurais me départir, par exemple, le protectorat de r Allemagne. »

L'Allemagne, après avoir abandonné Napoléon, se levait contre lui. En 1799, Macdonald avait évacué Tltalie au milieu d'un a torrent d'insurrections ^ n ; c'est ici un déluge qui monte de tous côtés, autour de la chaussée défoncée par où Tarmée française, dans la boue et la pluie, s'écoule vers le Rhin, harcelée par les ennemis, réprouvée parles populations, qui, n'ayant plus peur, deviennent hostiles; toute la lâcheté des grands, toutes la servilité des humbles qui, depuis 1795, ont aplani les chemins de la conquête, se retournent en trahisons, insultes et basses vengeances sur les vaincus. Les soldats, désespérés, crient la faim, la misère, la fièvre, comme à Leipzig, à Macdonald : Monsieur le maréchal, sauvez vos enfants ^! » Les maréchaux, frondeurs depuis le commencement de la guerre, récriminaient brutalement. Gomme le duc de Tarente demandait au duc de Gastiglione l'explication d'un ordre de l'empereur : « Est-ce que le b... sait ce qu'il fait! n répondit le duc de Gastiglione. a N'avez-vous pas remarqué qu'il avait perdu la tète! Le lâche, il nous abandonnait, nous sacrifiant tous, et me croyez- vous assez bon ou assez bête pour me faire tuer ou me faire pendre, pour un faubourg

" Voir t. V, p. 41Î.

' Souvenirfy p. 222 et suiv. C'est le tableau le plas pathétique de ce désastre, par un homme qui arait tu ceux de 1799. — Sboub, t. YI. — Tbiuault, t. V»

vnr. 13

il^ LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. — 1813.

de Leipzig^? Il fallait faire comme moi, vous en aller! » Le 23 octobre, ils arrivent à Erfurt, tâchant de rassembler les fuyards, de les réconforter. Il y avait été formé des magasins; on les pilla. Un maréchal se rendait au château pour prendre les ordres de Napoléon, en vue d'occuper une position qui couvrirait la ville. Il rencontra Murât, a — F... ! lui dit ce roi, trouvez la mauvaise; autrement il achèvera de se perdre avec nous. » — « Que voulez-vous que j'y fasse? disait Kempereur au même maréchal; je donne des ordres et Ton n'écoute plus. J'ai voulu réunir tous les équipages, personne n'est venu. »

Murât s'était livré. Le 16 octobre, après la première journée de Leipzig^, un émissaire de Metternich lui apporta ces propositions : l'Angleterre, d'accord avec l'Autriche, s'engagerait à lui faire obtenir la renonciation du roi Ferdinand au royaume de Naples ; elle lui garantirait ce royaume et son indépendance, elle lui procurerait même, par surcroît, certains avantages, pourvu qu'il quittât l'armée française et n'envoyât pas de troupes au secours du vice-roi d'Italie. « Je me décidai sur le champ, raconte Murât, de demander à l'empereur de retourner â Naples ^ . » Cependant, soldat dans Tâme, il combattit â Leipzig, vaillamment, à son habitude, et contribua â couvrir la retraite.

C'est dans cet Erfurt, où cinq ans avant il tenait ses assises impériales et sa cour de rois, donnait en spectacle au monde l'accolade d'Alexandre et le « bienfait des dieux » , conviait à son banquet ces alliés aujourd'hui acharnés à sa curée; dans cet Erfurt maintenant cimetière de son armée, tombeau de son prestige, que Napoléon vit pour la dernière fois son beau-frère. Ce roi retourna â Naples comme il en était venu ; l'impossibilité pour lui « de rester dans une incertitude quelconque » . Il voyait sa couronne — sa part de prise — suspendue à un fil que tenait Metternich. Désormais il appartenait à cet homme. « Je montrai à Napoléon... une décision si ferme pour ce

* Déclaration de Murât à l'envoyé autrichien à Naples. Rapport de Mier, 16 décembre 1813. Wbil,

parti — retourner à Naples, — que je lui arrachai son consentement, et, sans perdre de temps, je me sauvai, de crainte qu'il ne le révoquât. Nos adieux n'ont pas été trop cordiaux ' . » Il était bien résolu à se conduire en roi, à ne plus songer qu'à lui-même, et à sortir de l'aventure, à l'allemande, comme le Bavarois, avec la garantie de son royaume et de sa souveraineté.

Jérôme cependant évacuait Cassel. Avant même que la bataille eût décidé de son sort, il pensait à s'en aller. Le 12 octobre, il dit à Reinhard d'un air assez délibéré : » Si je faisais comme les petits princes, si je restais? Mon intention est de rester. » Reinbard lui fit observer que si ces princes restaient, a c'était dans l'espérance qu'ils embrasseraient ce qu'ils appellent la cause commune, et c'est, dit-il, ce que Votre Majesté ne peut ni ne voudra feire. » Jérôme demeura pensif, puis il commanda des chevaux à tout événement, toutes les nuits. Le 26, il entendit le canon : à six heures il partit à cheval, entouré d'une escorte qu'il appelait sa garde ; il fit route sur Cologne. Ainsi finit le royaume de Westphalie ".

Napoléon reprit sa retraite calamiteuse. Le 29, àHanau, les Bavarois essayèrent de lui barrer la route. L'armée fit face.

Comme la garde n'arrivait pas : a Nous sommes f !

s'écria Macdonald, si elle n'arrive point promptement. — Je nV puis rien » , répondit Napoléon. Il était impassible, indifférent^ assistant à sa propre catastrophe comme naguère en Russie, comme plus tard à Waterloo. Le 31 octobre, il atteignit Francfort, le 2 novembre Mayence. Les Français avaient abandonné la rive droite du Rhin et se repliaient sur la rive gauche : ils en revenaient aux positions de 1799.

' Rapport de Mier, 16 décembre 1813. Wbil.

* Rapport de Reinhard — DucàSSB : Les rois frères — Lang, Kleik-Schmidt, Ogecke.

Metternich fut fait prince et Biticher en même temps passa maréchal : celui qui avait frappé le plus juste, et celui qui avait frappé le plus fort. Ces hautes récompenses appelaient, par contraste, l'exemple et le châtiment. Le roi de Saxe se vit traité par ses « frères » comme le pape Tavait été par r Cl usurpateur » : il fut emmené en captivité à Berlin et ses États furent mis sous séquestre. Les alliés, qui prétendaient supprimer Touvrage de la Révolution française, remontaient, comme naturellement, au temps des partages de la Pologne, au temps où Stanislas Poniatowski fut transporté en Russie avec son trône; Tex-roi mis aux invalides et Tex-trône au cabinet de curiosités.

Metternich soupçonnait depuis longtemps et discernait désormais clairement les desseins d'Alexandre : il se ferait roi de Pologne ; la Saxe compenserait aux Prussiens Posen et Varsovie qu'on ne leur rendrait pas. La reconstitution d'une Pologne entre les mains d'Alexandre emportait la renonciation de l'Autriche à la partie de la Gallicie cédée en 1809 et peut-être l'échange forcé du reste. Quelles compensations lui seraient attribuées? La Gallicie était une bonne conquête, bien accrochée à la monarchie, et qui fournissait de bonnes recrues. Mais cet échange paraissait peu de chose à côté du péril d'une Russie débordant aux portes de l'Allemagne» pesant, sans contre-poids, sur l'Orient. Que servirait d'avoir secoué la suprématie de I^apoléon, si l'on y substituait celle d'Alexandre, avec la Prusse à Dresde, au cœur de l'Allemagne, menaçant Vienne, prétendant à l'Empire?

Le mouvement révolutionnaire des Allemands épouvantait Metternich, après l'avoir, dès l'abord, offusqué. 11 comptait que les souverains seraient en mesure de l'étouffer,

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