VUES DES ALLIES SUR LA PAIX
après en avoir animé et exploité la flamme. Victorieuse de la France, FAlIemagne retomberait sur elle-même et s'écraserait de son propre poids, ainsi qu'il était de tradition. Les Allemands, un instant unis contre u Tennemi héréditaire » , se disputaient déjà sourdement entre eux sur Tattribution qu'ils feraient de leur propre patrie, délivrée par leurs peuples. Stein'^ préconisait un grand empire, avec une diète élue et un empereur puissant, les princes secondaires réduits au rôle de gouverneurs de provinces. Hardenberg pensait à un partage delà suprématie entre T Autriche et la Prusse. Metternich répugnait à Tune et à Tautre combinaison : point d'empire, FAutriche n'admettant point un HohenzoUern empereur allemand et jugeant la couronne désormais trop lourde pour les Habsbourg. Il ne consentait point non plus au dualisme suggéré par les Prussiens : c'eût été la rivalité à l'état permanent. Ce qui convenait à l'Autriche, c'était tout simplement une Confédération du Rhin démarquée sous le nom de Confédération germanique, où la Prusse entrerait pour sa portion congrue, où l'Autriche exercerait l'hégémonie que Napoléon s'était attribuée en 1806. Les princes confédérés, maintenus dans leurs possessions, heureux d'avoir tiré de tant d'épreuves Tobjet de leurs ambitions traditionnelles : arrondissements et autonomie, en seraient reconnaissants à l'Autriche, qui leur garantissait ces biens. Ils lui constitueraient une clientèle et lui assureraient un appui intéressé, à la fois contre les empiétements de la Prusse et contre les revendications révolutionnaires des peuples. D'où l'importance que Metternich attribuait à son traité avec la Bavière, pierre d'attente de l'édifice futur, et aux traités qu'il ménageait, aux mêmes conditions, avec les autres Allemands *.
Il trouvait chez nombre de Russes des dispositions favo-
' Peiitz, Steins Leben, — Treitsghke, t. I, liv. I, ch. 3. — OscKEir, t. II, liv. IX, ch. Ti. — Maateki, t. VII : nolîce sur le traité de Tœplitz. — Rarkb> t. IV, Ut. IV. Conclusion.
* Traités avec le 'Wurtemberg, 2 novembre; avec Bade, 20 novembre; avec la Hesse-Darmstadt, 23 novembre; Nassau, Saxe-Cobourg, 23, 24 novembre 1813, etc. Cf. ci-dessm p. 188.
rables. La plupart, grands railleurs de la Prusse et de son roi, jugeaient opportun de rabaisser la jactance et de refréner la gloutonnerie prussiennes. « L'intérêt de la Russie, écrivait un diplomate russe, parait exiger que rAllemagne devienne une masse assez lourde pour ne pas se pénétrer de Tambition des conquêtes, en conservant toutefois une attitude assez imposante pour repousser les attaques du dehors ^ » Il suffisait qu'on les unit, pour le dehors, contre la France, et il convenait que, dans Tintérieur, ils restassent divisés. Alexandre n'en méconnaissait pas l'avantage, et maintenant qu'à l'appel de Koutousof et sous l'éperon de Stein, l'Allemagne s'était enrégimentée, qu'il en avait tiré tout ce qu'il en attendait, il inclinait, pour le reste, à laisser les rêves s'évanouir en promesses et belles paroles. Il adhéra au traité qui garantissait la souveraineté à la Bavière*.
Il était plus malaisé de contenir l'avidité prussienne, tournée sur la Saxe. En cette affaire, Metternich ne pouvait rien attendre de la Russie, non plus que sur Tarticle de la Pologne. Il chercha un appui de côté des Anglais, qui n'étaient pas plus intéressés que l'Autriche à établir la suprématie russe sur l'Europe. La conduite de l'Autriche à Prague avait levé les préventions des Anglais. Metternich s'efforça d'obtenir la confiance et d'établir l'entente dès l'arrivée du nouvel ambassadeur près l'empereur François. Lord Aberdeen, âgé de trente ans à peine, était au jeune seigneur de haute naissance, de grande fortune, de belle tenue; à défaut de l'expérience des affaires qui lui manquait entièrement, il possédait le calme, la réserve, jusqu'à la froideur déconcertante. « Un jeune ours mal léché » , déclara Metternich au premier abord. Il revint très vite de cette impression ; mais les entretiens étaient assez malaisés : Aberdeen ne savait pas l'allemand, Metternich parlait à merveille le français, mais Aberdeen, qui ne l'entendait pas très bien, le parlait avec difficulté; Metternich entendait l'anglais et le parlait peu : ils furent contraints
' Mémoire d'Alopeus, octobre 1813. MABTBMt, t. III. * 16 norembre 1813. Martbrs.
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de converser en deux lang^ues, Aberdeen usant de la sienne et Metternich s'exprimant en français. Il jugea le lord loyal, bieit intentionné envers rAutriche, avec un certain arrîère-fond chevaleresque d*admiration pour Napoléon, de sympathie pour Tarmée française, bien rare en cette profession, surtout en Angleterre. Metternich pouvait en tirer parti contre Tardeur enragée des Prussiens et rentètement glorieux d'Alexandre. Stadion, qui fréquenta Aberdeen peu après, au congrès de Chàtillon, plaint doucereusement « son innocence diplomatique » . C'était sans aucun doute une qualité aux yeux de Metternich, et il ne laissa pas, dès qu'il s'en aperçut, d'en tirer avantage.
Il l'entreprit à Prague, à Tœplitz, et plus d'une fois, durant la route qu'ils suivaient en commun vers le Rhin ^ Il le trouva dans les dispositions qu'il souhaitait. — Il faut, lui disait-il, restreindre la puissance de la France, mais pourquoi se refuser à toute négociation? Il serait bon de négocier, ne fùtce que pour rejeter sur Napoléon l'odieux de la prolongation de la guerre. Au fond, une bonne paix est le but de cette guerre.
Lorsque Merveldt rapporta la conversation que Napoléon avait eue avec lui le 17 octobre, Metternich y vit un amorce. Si Ton pouvait atteindre, par ce procédé, l'objet fondamental de la guerre, ce serait une faute de ne s'y point arrêter, pour le vain plaisir de détrôner Napoléon et de réorganiser le gouvernement de la France. En Angleterre, les ^uvemants» depuis 1804, surtout depuis le traité d'avril 1805, n'avaient pas changé d'avis sur cet article ^ : la déchéance de Napoléon leur garantirait seule la paix qu'ils voulaient, la paix dans les anciennes limites. Mais cette déchéance et surtout l'établissement d'une monarchie restaurée, ils ne pouvaient les donner ostensiblement comme objet à la guerre. Le Parlement, encore que très acharné contre Napoléon, n'eût pas admis que la guerre se prolongeât pour une intervention dans les affiaires intérieures de la France, lorsque l'objet essentiel,
' AIiBTBHS, t. XI. Notice «tir une note de Nesselrode, 5 février 1814. — Cf. Europe et Révolution t. VI, p. 371, 418-419.
la frontière serait atteint. Il fiallait donc manœuvrer en secret contre Tempire et Tempereur, et les ministres ne s'en firent point fiaute, mais ils ne pouvaient refuser ouvertement d'en* tamer des négociations, au moins de pure forme.
Or, ni Metternich ni son maître ne songeaient alors à détrôner Napoléon. C'est ici que, chez François, les a entrailles d'État » s'accommodaient avec le cœur. Les Bourbons, en deuil de Marie-Antoinette, ne souriaient nullement au père de Marie*Louise. Un Napoléon vaincu, humilié, refoulé dans les anciennes limites, réduit à l'impuissance, acculé, très vraisemblablement à quelques constitution qui briderait son pouvoir, un Napoléon « époux et gendre » , et cette fois, au vrai, successeur et neveu de Louis XVI, voilà ce qui convenait à la maison d'Autriche ' . Ajoutons que de toutes les combinaisons, celles de Bernadette vice-roi ou lieutenant général de la Russie, était celle qui lui convenait le moins. Si la France avait besoin d'une tutelle, l'Autriche belle-mère et grand'mère, paraissait tout indiquée. Napoléon n'était ni invulnérable ni surtout immortel, la guerre offrait des hasards; une régence, sous la haute main de Metternich, réunirait tous les avantages : le droit, les a principes » et la politique : donc, négocier la paix avec Napoléon, tout en continuant de le presser par la guerre ; le contraindre aux derniers sacrifices : la paix à la discrétion des alliés, l'abdication en faveur de son fils, ce qui couperait court aux visées d'Alexandre, et arrêterait sa marche triomphale sur Paris. Les Français devant la paix à Marie-Louise et à Napoléon II, la régence en profiterait, le moment venu, et voilà, du coup, l'Autriche portée à cette hégémonie de l'Europe qu'ambitionnait Alexandre. Le fin de cette combinaison consistait à y associer les Français, à exciter un mouvement d'opinion en France et à forcer, par les Français mêmes, la main à Napoléon.
Metternich connaissait de longue date, il avait suivi de très près et entretenu les dispositions des amis de la paix et des
> Cf. t. Il, p. 225, 579.