LES OUVERTURES DE FRANCFORT
lions à établir devaient naturellement donner des limites à la puissance de l'Angleterre et de la France. . . L'Angleterre avait d'ailleurs des prétentions beaucoup moins élevées qu'on ne prétendait. Elle était prête à rendre à la Hollande indépendante ce qu'elle ne lui rendrait pas comme province française... » Ces mots contenaient l'étoffe de deux malentendus, pour parler avec politesse. Personne nen voulait à la dynastie de ^empereur, en ce sens que si l'empereur Alexandre voulait détrôner Napoléon, s'il projetait de le remplacer par Bernadotte, son dessein, encore que très concerté, n'avait été consigné en aucun protocole. Metternich pouvait donc dire per^ sonne, c'est-à-dire aucune personne juridique, ni ofScielle, ni protocolaire. Quant à la Hollande, il s'agissait moins de lui rendre ses iles et ses colonies, que de l'accroître, au moyen de la Belgique, en tout ou en partie, jusqu'à l'Escaut, peutêtre, mais avec Anvers, à tout le moins ^
Le lendemain, la délibération sur les plans de guerre fut reprise chez Metternich, en présence de Hardenberg, sans que l'on décidât rien de définitif, sauf le parti de reprendre l'offensive dès que l'on se trouverait en mesure. Ce jour-là même, 9 novembre, Saint-Aignan fut de nouveau mandé chez Metternich, à neuf heures du soir, Metternich était seul; il sortait, dit-il de chez l'empereur Alexandre, et c'était de concert avec ce souverain qu'il allait confier à Saint-Aignan • des paroles que ce diplomate devrait porter à l'empereur » . Sur quoi Nesselrode arriva et dit que « l'on pouvait regarder M. de Hardenberg comme présent et approuvant tout ce qui allait être dit » , affirmation, comme on va le voir, exactement contraire à la réalité. Metternich alors développa ses insinuations ; mais il ne remit aucune note. Saint-Aignan demanda la permission de résumer, par écrit, les paroles de Metternich et se retira, à cet effet, dans une pièce voisine. La note qu'il rédigea constatait m les liens indissolubles v des alliés, l'adhésion de l'Angleterre à la coalition; par suite l'inutilité, désor-
» Cf. ci-dessas, p. 10, 97-98, t. V, p. 4i7JH8, t. VI, p. 416-417, — Hardenberg à Munster, 12 octobre 1813.
mais ft de penser soit à un armistice, soit à une négociation qui n'eût pas pour premier principe une paix g^énérale > ;
« que les souverains coalisés étaient unanimement d* accord sur la puissance et la prépondérance que la France doit conserver dans son intégrité j et en se renfermant dans ses limites naturelles , qui sont le Rhin^ les Alpes et les Pyrénées. r> L'indépendance de l'Allemagne était une condition sine qua non de la paix; de même l'indépendance de la Hollande et celle de l'Italie; la frontière de l'Autriche, de ce côté, restant à déterminer; enfin le rétablissement des Bourbons en Espag^ne. « L'Angleterre était prête à faire les plus grands sacrifices pour la paix fondée sur ces bases et à reconnaître la liberté du commerce et de la navigation, & laquelle la France a droit de prétendre. » Un congrès pourrait s'ouvrir sur-Ie-champi
« sans que cependant les négociations suspendissent le cours
des opérations militaires » .
Metternich vint trouver Saint-Aignan dans la pièce où il écrivait et lui demanda « s'il avait quelque répugnance à voir l'ambassadeur d'Angleterre, qui venait d'arriver » . Saint- Aignan n'y fit point de difficulté, tout au contraire. Il rentra dans le salon, l'on se salua et Metternich aurait ajouté, dans la présentation : a Voici lord Aberdeen, ambassadeur d'Angfleterre; nos intentions sont communes, ainsi nous pouvons continuer à nous expliquer devant lui. » Saint-Aignan donna lecture de sa note. Aberdeen suivait assez difficilement le texte; en put-il bien saisir les nuances? Toutefois, arrivé à l'article
tt des plus grands sacrifices de l'Angleterre » , il dit a qu'elle possédait beaucoup, qu'elle rendrait à pleines mains » , mais il y fit cette réserve a qu'elle ne consentirait jamais à rien qtii pourrait porter atteinte à ses droits maritimes » . Il ajouta que d'ailleurs il désirait beaucoup connaître la France et Paris, et parla de l'estime que la nation anglaise avait pour les Français.
Les alliés, pour compléter l'amorce, ne manquèrent pas de désigner, au moins pour l'opinion, l'homme qui leur paraissait le plus propre à entrer dans leurs vues. C'était précisé-
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ment celui dont Talleyrand et ses amis ne manqueraient pas de mettre le nom en avant, et dont Saint-Âignan s'empresserait de publier partout le crédit. Déjà, le 26 octobre, Metr temich lui avait témoig^né «l'estime que Tempereur d'Autriche avait conçue pour le duc de Yicence » . Il renouvela cette assurance. « Il me chargea de dire au duc de Yicence qu'on lui conservait les sentiments d'estime que son noble caractère a toujours inspirés et qu'on lui remettrait volontiers les intérêts de l'Autriche et ceux de tout le monde, si on pouvait, pour en décider suivant les principes d'équité qu'on lui connaît» . Schwarzenberg[, qui survint, s'associa à ces paroles. Nésselrode, qui s'était absenté, rentra et ajouta ce compliment que l'empereur Alexandre u ne changerait jamais sur l'opinion qu'il avait de sa loyauté et de son caractère, et que les choses s'arrangeraient vite s'il était chargé de la négociation » .
Sur ce propos on se sépara. Persuadé qu'il suffisait de prononcer les mots limites naturelles pour que les Parisiens, fascinés par ces seuls mots, les prissent à la lettre; convaincu qu'ils ne demanderaient point d'autre explication et considéreraient cette indication comme une base de paix définitive^ Metternich eut soin, pour ménager sa retraite, au cas invraisemblable où Napoléon le prendrait au mot, d'enlever à sa communication tout caractère officiel et concerté. Il écrivit à Caulaincourt, le 10 novembre : u Monsieur votre beau-frère retournant en France, il m'eût été impossible de ne pas le charger d'un mot pour Votre Excellence. L'empereur m'a ordonné de causer avec M. de Saint-Aignan. Il rendra compte à S. M. l'empereur de mes paroles et de celles de M. de Nesselrode ; le hasard a mené M. l'ambassadeur d'Angleterre chez moi dans le moment où nous étions réunis. Je n'ai pas hésité de lui faire prendre part à notre entretien. M. de Saint-Aignan aura parfaitement rempli sa tâche en rapportant fidèlement nos paroles ; nous avons eu grand soin de le dispenser de toute objection ou remarque. » Cette lettre mettait les choses au point : une conversation commandée par le seul empereur d'Autriche, entre un passant, Saint- Viii. 14
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Aigfnan, et deux des ministres de la coalition, Mettemich, que réjoint, on ne dit pas en quelle qualité, visiteur ou négociateur, Nesselrode; la venue ;>arAa5arrf de lord Aberdeen; rien d'officiel, des paroles à rapporter et qui n'engagent personne, car Mettemich ne peut rien proposer au nom de la seule Autriche, ni rien proposer au nom des alliés sans leur aveu formel. Ce n'est point ainsi que Ton présente des o ouvertures » de paix ni que Ton «pose des bases» à accepter par oui ou par non. Saint-Aignan, lui-même, transmettant son rapport à Maret, écrit : «J'ai dit à M. de Metternich que la note que je prenais était pour moi seul et que je ne la mettrais pas sous les yeux de Tempereur... Cet écrit n'a rien d'officiel. Les expressions en sont vagues. Je n'étais pas fondé à demander qu'on s'expliquât plus clairement. » Metternich a désiré en prendre copie, Saint-Aignan n'a pas cru devoir refuser : « c'eût été lui donner plus d'importance qu'il ne doit en avoir ' ■ .
La note en effet demeurait singulièrement ambiguë sur le point essentiel, celui des limites. Lorsque Saint-Aignan, «souscrivant les propres paroles qu'il tenait » de Metternich, écrit : a les limites naturelles, qui sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées » , il Tentend, et tous les Français le devaient entendre comme lui, tout simplement des limites de Lunéville. Onsaitdéjà etl'on verra bientôt pi us précisément encore, quel sens différent y donnaient les alliés. Pour eux et pour Metternich, ces mots limites naturelles et limites du Rhin pouvaient se prêter aux interprétations les plus variables*. Il y avait intérêt à laisser l'illusion se propager en France, et l'habileté en cette nouvelle série de a nuances » , consistait comme au temps de Dresde, à ne rien définir. Napoléon comprendrait et dirait non; l'opinion se méprendrait et condamnerait l'empereur.
Mettemich écrivit sur-le-champ à Hudelist : « Je ne
' A Mftret, 15 novembre 1813.
* Aperçu des tranMctions, p. S98-S99, 341, 353-357. — Mabtens, t. III, p. J50-i53; t. VII, p. 63. — Voir cî-dea«u«, p. 10,70, 98, 139, îll; el ciaprèf 246, 251-252, 255-256, 287; Taveu de Metternich, p. 145.
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crois pas que Napoléon donne à Taffeire une suite véritable. Mais nous (levions, à tous égards, faire un pas, pour tirer au clair et nous procurer en même temps des armes au sein de la nation, v Hardenberg était resté chez lui. Quand, le soir, il connut Tentretien, il nota dans son journal : « Propositions de paix sans ma participation, par Saint-Aignan : Rhin, Alpes, Pyrénées, absurdité, Toiles Zeug, » Sir Charles Stewart, dès qu'il fut informé, se montra offusqué; il ne s^apaisa que quand Hardenberg Teut assuré que « la pièce rédigée par M. de Saint^Aignan est et reste une pièce non officielle et sans aucune authencité * ». A la réflexion, Aberdeen, qui ne possédait ni instructions ni pouvoirs, se sentit fort embarrassé. Il en référa à son ministre, Gastlereagh, et deux semaines après il notifia ses réserves expresses sous forme de note à Metternich * : a Le soussigné, arrivé chez le prince Mettemich, y trouva une pièce dressée par M. de Saint- Aignan, en forme de minute non officielle, d'une conversation confidentielle. Après lecture faite de cette pièce, le soussigné, en présence de S. A. le prince Metternich et du comte Nesseirode, avec lesquels Tentretien avait eu lieu, protesta contre la tournure du paragraphe où il est fait mention de r Angleterre. Le langage tenu par le soussigné à cette occasion exprime le vœu sincère de l'Angleterre pour une paix, laquelle, basée sur des conditions équitables, assurerait l'indépendance et la tranquillité du continent et le bonheur réel de la France même. Ses remarques sur le contenu de la pièce dressée par M. de Sainte Aignan se bornèrent au passage où il est question de l'Angleterre, et s'il ne les poussa pas plus loin, ce n'est pas qu'il jugea que la pièce était complète par elle-même, mais parce qu'il regardait la communication comme privée et non officielle, et une à laquelle il n'avait probablement pas de part. »
C'est avec ces commentaires, ajoutés aux réserves préa-
' FoimiviBB, Châtillon, p. 34, note; p. 248 : lettre à Hudelist, 9 noyembre, et p. 359, Hardenberg.
* Aberdeen à Mettemich, S7 novembre 1813.
labiés et formelles d'Alexandre, qu'il faut interpréter ces termes de la note de Saint-Aig^nan u que les souverains coalisés étaient unanimement d'accord « . Les intentions des Anglais se manifestèrent d'ailleurs fort clairement. On lit dans un mémoire qui se trouve parmi les papiers de Castlereagb \ que la France, ramenée à ses anciennes limites, se trouverait promptement en mesure d'attaquer de nouveau l'Allemagne. U fallait donc la contenir, et l'idée de la barrière de 1713 reparait avec les mêmes conditions de paix européenne : i< Un État intermédiaire entre la France et le Bas-Rhin > , composé de la Belgique avec les territoires entre Meuse, Moselle et Rhin, réunis à la Hollande. Ces vues se rattachaient au royaume guelfe, marche de l'Allemagne et pied-àterre de l'Angleterre sur le continent. Le ministère anglais y inclinait. Gastlereagh écrivit le 1 3 novembre à Aberdeen, c'està-dire un jour avant que Saint-Aignan instruisit Napoléon de Toffre feinte des a limites naturelles » unanimement présentée par les alliés, y compris l'Angleterre : « Lord Aberdeen ne sera pas surpris d'apprendre qu'après un tel flot de succès, la nation anglaise regarderait probablement avec défiance une paix qui ne confinerait pas strictement la France dans ses anciennes limites; même à cette condition, la paix avec Napoléon ne serait jamais populaire, parce qu'on ne croirait jamais qu'il pût vouloir la maintenir. Le cabinet est décidé à user de toute son influence pour empêcher les alliés de bâcler un arrangement qui ne présenterait pas de solides garanties. Considérez qu'enlever Anvers à la France, c'est par-dessus tout autre objet le plus essentiel aux intérêts britanniques^. • Toujours préoccupés de voir les alliés du continent encaisser les subsides et suspendre la guerre dès que leurs propres convenances seraient satisfaites, les ministres chargèrent lord
' I, p. 80. Mémoire d'origine allemande, très yraisemblablement.
' Corr. t. I» p. 73. Cf., p. 89, la lettre du 7 décembre sur la noie de Saiot- Aignan : « Je ne puis pas vous cacher le malaise du gouvernement à la lecture de la minute de Saint-Aignan, et, très certainement, un pareil document, s'il est publié par l'ennemi, sans un contre-document de notre part, excitera des impressions péivbles dans ce pays. » — Voir: Congrès de Châtillonf-p.VAfWtt ^-