‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 40 sur 103 · LES OUVERTURES DE FRANCFORT. — 1813. Î · texte numérisé non relu

LES OUVERTURES DE FRANCFORT. — 1813. Î

Cathcart de proposer « un traité d'alliance générale » contre la France, entre toutes les puissances de l'Europe ^ Alexandre ne s'en souciait pas ; c'eût été l'enchatner de trop près et imposer une « capitulation v à sa dictature. Le but, d'ailleurs, n'était-il pas atteint par des traités séparés? Il le serait complètement si l'Angleterre consentant des sacrifices, restituait à la France ses colonies en compensation des restitutions réclamées à la France sur le continent. Pozzo di Borgo reçut la mission de développer ces vues à Londres ^.

Le 19 novembre un nouveau conseil de guerre avait été tenu à Francfort, et ce plan fut. arrêté : occuper la Hollande et la Suisse, ces deux bastions désormais retournés contre la France; marche de la principale armée, Schwarzenberg sur Langres, Bltlcher opérant sur la rive gauche du Rhin. Sur la prise de possession militaire de la Suisse des difficultés surgirent entre l'Autriche, décidée à passer outre, et Alexandre, qui, toatà coup, se fit le champion de la neutralité suisse, ce qui, joint à l'état encore défectueux de l'armée de Bltlcher, retarda le passage du Rhin. Ajoutez les timidités et incertitudes du roi de Prusse, arrivé le 13 novembre. « Il voudrait rester les bras croisés à Francfort » , écrivait Hardenberg, et le roi lui mandait quelques temps après : « Cette malheureuse invasion que Ton projette en France me fait frémir ; nous risquons de tout gâter et de perdre les plus beaux fruits de nos efforts '. . . » Metternich, au contraire, estimait que tout allait bien : « Nous allons fermement et sûrement à l'œuvre » , mande-t-il à Hudelist, le 18 novembre. Tout compte fait, les plans politiques et les plans militaires de Schwarzenberg prévalaient. On ne s'arrêtait point, mais on ne s'enfonçait point en France à l'aveugle et l'on s'accommodait pour y ménager la paix, avec Napoléon lui-même, aux conditions les plus étendues que la guerre permettrait d'atteindre.

* Mabtehs, t. XL Notice sur la note de Mestelrode du 5 février 1814.

* Netfelrode à Lieven, 20 novembre. Instructions de Pozzo, 16 décembre

' Journal de Hardenberg, 12; le roi à Hardenberg, 25 décembre 1813. — FoDiiriBB, 19^20.

Les Anglais sont à Bayonne, la Hollande est investie, la Belgique s'insurge, la grande armée des alliés est sur le Rhin, tous les bastions, tous les forts avancés ont succombé, ou s'ils subsistent, c'est, comme Hambourg, autant d'ilots dansTinondation, inutiles, ainsi que les vaisseaux échoués et dispersés d*une escadre en détresse. La France, investie, est sous le coup de Tinvasion. A Paris, tout est intrigues et complots, préparatifs pour le lendemain, évolutions et défections. Talleyrand et ses affidés; Louis, qui a servi la messe impie en 1790; Dalberg, que Napoléon a fait duc et qui correspond avec Pétersbourg, tt ami de la Russie » ; Roux-Laborie, maitre en cabales; Montrond toujours dans les brigues; puis « Tarmée des femmes ' » , chez lesquelles on conspire, qui reçoivent les avis, surprennent les demi-aveux, renseignent, transmettent, possédant des affiliations partout en Russie, en Italie, ea Autriche, tantôt renouant, tantôt dénouant en complots les anciennes amours : la duchesse de Courlande, nièce et favorite de Talleyrand, ses délices, sa confidente et son conseil; la duchesse de Dalberg, qui figure dans la maison de Timpératrice, et prévient les alliés qu'on les attend à Paris à bras ouverts ; Mme de Yaudémont, correspondante de Fouché, à mi-chemin entre Bénévent et Otrante, et dont le nom rappelle les illustres trahisons du temps de Louis XIV ^, esprit de la Ligue, tempérament de la Fronde, mais domestiquée, qui ne demande aux révolutions, disait une femme « que de passer par sa chambre, sans s'informer où elles vont ensuite » ; et à

» Voir t. VI, p.3 t4.

* Sur le prince de Vaudéinont et ses deux nièces, Mlle de Lislebonne et Mme d'Espinoy, Saint-Simon, année 1707.

LA REPONSE DE NAPOLEON. — 1813. tl5

rentresol, Mmes de Goigny, de Ghastenay ^.. Ce n'est plus la mort de Tempereur que Ton redoute, c'est la chute de Tempire sur quoi Ton spécule. Il tombera, mais de quel côté? Qui prendra la suite des affaires? C'est ici que Talleyrand s'insinue au premier plan. Par d'autres voies, il arrive aux mêmes combinaisons que Metternich : la paix et la régence : la paix dont il sera le grand courtier, peut-être l'arbitre ; la régence dont il deviendrait le tuteur : un autre congrès de Westphalie, une autre Anne d'Autriche, un autre Mazarin. ^ Fouché manque : Napoléon l'a envoyé en Illyrie, couvrir la retraite, moins pour le bien qu'il y peut opérer que pour le mal que, ce pendant, il ne fera point à Paris*. Dans le monde des nouveaux riches et des nouveaux nobles, on incline de plus en plus à la faction des amis d'Antraigues et des a amis de l'Angleterre » ; on pense que si Napoléon subsiste, c'est la ruine générale; or le salut des fortunes ne peut venir que de la paix, et la paix que des alliés ^. Cette paix, que la France désire, que l'Europe veut, Napoléon seul, par vanité de parvenu et de conquérant, par égoïsme, par folie peut-être, s'y est refusé à Prague ! D'où u une sorte de satisfaction des revers qu'éprouvait l'empereur, parce qu'ils étaient un châtiment de son ambition. Les esprits désaffectionnés séparaient la France de son chef, et l'humiliation de l'empereur semblait consoler des maux de la patrie. Les effets publics étaient tombés à 50 ^ « . Les habiles, qui avaient leurs fonds en Angleterre^ spéculaient à la baisse. On ne disait point encore : nos amis les ennemis ! mais on pensait : mauvaise nouvelle, bonne nouvelle, bataille perdue, sécurité gagnée ! Ce serait plus tôt fini !

* Voyez les Mémoires de Pasquier, Miot, Vitrolles, Mme de Ghastenay, duc de Broglie, Castellane, Rœderer, Nonrins, Thiébault, Barante, notes du comte Mole, fragmenU publiés par M. GusUye Bord, Revue de la révolution, 1898. — André de Coigny et ses mémoires, par Etienne Lamy. — Cf. t. VI p. 219-225, 369, t. VII, p. 467-469. — Frédéric Massom, Marie-Louise, ch. xi.

' Cf. ci-dessus, p. 200.

» Madelih» Fouché, ch. xxi. Nommé le 17 juillet 1813 gouverneur d'Iilyrie, il est arrivé à Laybach le 29.

* Cf. t. VI, p. 221-224, 269-270.

» Miot, t. III, p. 344.

Talleyrand seul, peut-être, qui connaissait FEurope, qui, depuis le commencement de la guerre considérait que la paix ne serait possible et durable que par le retour aux anciennes limites ^ prévoyait les exigences des alliés et s'y résignait d'avance. « Les puissances, écrivait-il*, peu après, ne sauraient prendre trop de sûretés, si elles ne veulent pas être obligées de recommencer sur nouveaux frais Tannée prochaine '. » Mais il gardait pour lui ses conjectures vraisemblables; les illusions des autres servaient trop bien ses calculs. Metternich les entretenait, Talleyrand ne les dissipait point. Ces autres, c'était tout le monde, depuis ceux qui se prétendaient les mieux avertis du secret de TAutriche, comme Caulaincourt^ jusqu'au dernier des nouvellistes. Nul ne doutait,

— les tt amis de TAngleterre » le répétaient depuis douze ans

— que la résolution des alliés ne fût de ménager la France et de lui donner la paix aux conditions qu'elle souhaitait ellemême^. Cette conception illusoire devint alors comme une maxime fondamentale des politiques parisiens. La paix dans les limites de Lunéville et d'Amiens ! La France respectée par les princes qui auraient eu l'honneur de la vaincre, admirée des nations délivrées, comme elle, du tyran, prospérerait en ces limites prescrites par la nature et y gagnerait de plus la liberté*.

Quelques royalistes commençaient à murmurer le nom des Bourbons. On évitait d'écouter. Les uns, comme Talleyrand, parce qu'ils redoutaient la disgrâce ou la proscription; la plupart parce qu'ils ne connaissaient pas ces princes. On ne

> Cf., t. III. p. 221.

' Billet k la ducheiie de Courlande, 20 jaDvier 1814. Rerttiv de Lettkrhove, Bévue d* histoire diplomatique, t. II.

' « L'unique moyeu d'obliger la France à obsenrer longtemps le traité de paix dont l'on conviendra^ c'est de la mettre, par la paix même, hors d'étal d*y oontreyenir... Il faut pour cela lui faire rendre, par la paix ou par la force, tout œ qu'elle occupe dam les Pays-Bas, sans exception; autrement, la moindre place qu'on lui laissera, lui sera un moyen d'y rerenir quelque jour, a — Extraordinaire de la Gazette d* Amsterdam^ 18 juin 1709. de Boislilli : Sairt-Simoh, t. XVII, appendice.

* Cf. t. VI, p. 219-221, 508.

* Cf. t. VI, p. 508.

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