VIII
Deux. On apprit que Napoléon la refusait, et ce fut désormais la plus indéracinable des lég^endes.
Napoléon entama lui-même la liquidation du Grand empire. 11 se débarrassa de TEspagne et des Espagnols. Le traité fut signé à Yalençay, le 11 décembre. Il rendait à TEspagne les rois Bourbons avec ses territoires continentaux et coloniaux tels qu'ils existaient lors de la paix d'Utrecht. Napoléon songeait du même coup à délivrer le pape, et il lui envoya, à Fontainebleau, Tévéque de Plaisance pour négocier son départ .et sa rentrée à Rome. Pie VU répondit qu'il ne traiterait qu à Rome même, et Napoléon n'eut désormais d'autre ressource que de l'y renvoyer ^
Le 9 décembre, il avait ouvert la session des chambres * : session de levées d'hommes et de levées d'impôts. Son discours ne fut qu'un dernier écho de ceux que la France entendait depuis vingt-deux ans, chaque fois que le gouvernement réclamait un nouvel effort et proclamait la nécessité de recommencer la guerre : « La France même serait en danger, sans l'énergie et l'union des Français... C'est à vous de donner l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux générations futures. Qu'elles ne disent pas de nous : «Ils ont sacrifié ft les premiers intérêts du pays! ils ont reconnu les lois que tt l'Angleterre a cherché en vain pendant quatre siècles à imposer à la France'. » Parlant des négociations de la paix :
* D'Haussoxville, t. V, ch. lvii. — Pasquier, t. II.
• Thiers, t. VII, p. 163-178.
3 Comparez Danton, 31 janvier 1793, t. III, p. 278-279. — Barère, l*' août 1793, t. m, p. 472-473. — Cambacérès, 3 mars 1795, t. IV. 259. — U comité. 27 avril 1795, t. IV, p. 389. — Le Directoire, 28 octobre et 7 novembre 1795, t. V, p. 254-255.
Proclamations 21 octobre, 1*' décembre 1805, 23 octobre 1806, t. VII, p. 103- 104. — Messages, 19 et 27 novembre 1806, t. VII, p. 115-116. — Tilsit, juillet 1807, t. VII, p. 186-187. — Messages du 10 décembre 1810, du 9 juin 1811.
DEFECTION DE MURAT. — 1813. M7
a J'ai ordonné que Ton vous communiquât toutes les pièces originales... Vous en prendrez connaissance par Tintermédiaire d'un« commission... »
Gaulaincourt aurait désiré même une publication. Elle aurait, écrivit-il à l'empereur, le 23 décembre, « le double avantage de donner à la France un gage de votre modération et de proclamer rengagement public et réciproque pour les alliés de ne pas exiger plus et pour Votre Majesté de ne pas accorder moins. » Gaulaincourt se figurait sans doute que la lecture de ces pièces ferait passer dans Tesprit des Français la conviction dont il était animé. Napoléon n'y consentit pas. Le rapport de Saint- Aignan fut singulièrement amendé. L'essentiel restait, la phrase sur les limites; mais, dans le document ainsi accommodé, elle revêtait plus d'importance, je ne sais quoi de plus officiel; bref les propositions prenaient des figures de bases infiniment plus prononcées, et il s'ensuivit un effet fort différent de celui qu'attendait l'empereur. Gaulaincourt reçut chez l'archichancelier les commissaires du Sénat, qui l'écoutèrent en silence. D'Hauterive fut chargé d'endoctriner ceux du Gorps législatif, parmi lesquels se trouvaient Baynouard et Laine. Us se montrèrent plus curieux, moins faciles, inclinant visiblement à la créance aveugle envers les alliés, à la méfiance non dissimulée envers Napoléon. Ils estimèrent suffisant de prendre acte des oi/ver/iires ; mais ils jugèrent utile de lier Napoléon. Ils lui demandèrent la promesse devant la France, devant l'Europe, en termes positifs et formels, d'accéder à ces ouvertures. Raynouard, l'un des commissaires, dit a que l'esprit public abattu, énervé, ne pouvait autrement se relever ». « Le Gorps législatif, poursuivit-il ^ , devrait déclarer à l'empereur qu'au moment où il a été élevé sur le trône par le vœu de la nation, il avait promis de défendre les frontières et de conserver l'intégrité du territoire de l'empire... qu'aujourd'hui on le sommait de tenir sa promesse ; qu'il n'y aurait point de sacrifices qu'on ne fit pour
* Notea de d*Haaterive, séance de la commission législative, 24 décembre 1813.
2i8 LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. — 1813.
concourir avec lui à Tacquilde ce serment, mais que les vœux des Français s'arrêtaient là, et que tout ce qui s'étendait audelà de cet intérêt pouvait être sacrifié à la paix. »
Le sénat vota une adresse de platitude. Elle serait sans intérêt si le rapporteur, Fontanes, n'y avait confirmé, accentué, précisé officiellement les ouvertures de Francfort et le refus de la paix par Napoléon : « M. le prince de Metternich et le ministre russe, M. le comte de Nesselrode, tous deux, au nom de leurs cours, ont posé devant lui — M. de Saint- Aig^nan, — dans un entretien confidentiel, les bases préliminaires d'une pacification générale. L'ambassadeur anglais, lord Aberdeen, était présent à cette conférence. Remarquez bien ce dernier point, sénateurs, il est important ^ » Le Corps lég^islatif, par la bouche de Latné, un des artisans prochains de la restauration des Bourbons, répondit par des remontrances, regrettant Tillusion de la paix, le refus de l'empereur, réclamant le contrôle, la tribune. Napoléon répondit en quelques mots : « Le Béarn, l'Alsace, la Franche-Comté, le Brabant sont entamés. J'appelle les Français au secours des Français... L'étranger fuira ou signera les bases qu'il a lui-même proposées. Il n'est plus question de recouvrer les conquêtes que nous avions faites *. » Puis, le 31 décembre, il déclara la cession close.
Les remontrances de Laîné firent dans le public le même effet que le manifeste des alliés : on se mit à parler de la liberté comme on parlait de la paix; on crut à l'efficacité des discours de ce Corps législatif muet depuis Brumaire, comme à la sincérité des souverains de l'Europe, coalisés depuis vingtdeux ans. Bref, l'opinion se donnait des motifs pour se détacher de Napoléon.
Napoléon, dans ce désarroi de son empire et devant la résistance de ses serviteurs, recourut aux expédients de la Révolution : il en reprit le langage, les mesures, et, comme il disait quelque temps après, il chaussa ses bottes de 1793.
* Fontanes, 27 décembre; adresse 29 décembre 1813. ^ 30 décembre 1813.
DEFECTION DE MURAT. — 1814. 229
Ainsi le décret du 26 décembre qui ressuscita les commissaires dv pouvoir exécutif de 1792 et les représentants en mission de 1793. Les rois frères, les Bonaparte se retrouvaient encore une fois rapprochés autour de Paris; eux aussi opéraient leur retraite sur l'histoire et remontaient aux temps famiéliques et incertains, à 1795 '. Napoléon écrivit à Louis : a Vous n'êtes plus roi de Hollande. Le territoire de Tempire est envahi, j'ai toute l'Europe armée contre moi. Voulez-vous venir comme prince français? Je vous recevrai... vous serez mon sujet... Si au contraire vous persistez dans vos idées de roi et de Hollande, éloig^nez-vous de quarante lieues de Paris. 1» Et à Joseph : «La France est envahie, l'Europe toute en armes contre la France, mais surtout contre moi. Vous n'êtes plus roi d'Espag^ne ; voulez-vous comme prince français vous ranger auprès du trône? Vous aurez mon amitié, votre apanage, et serez mon sujet... Gela ne vous est-il pas possible? Il faut vous retirer à quarante. lieues de Paris... Vous y vivrez tranquille, si je vis. Vous y serez tué ou arrêté si je meurs*. » Louis et Jérôme opinèrent pour Téloignement à quarante lieues : c'était encore, à leur gré, faire figure de rois. Joseph, toujours politique et qui gardait ses pensées de derrière la tète, se contenta du titre; il devint le roi Joseph, roi de quoi? roi de rien, roi comme un préfet baron, un sénateur comte. 11 opta pour la confiance de l'empereur, l'apanage dans l'empire, et la place la plus rapprochée du trône, celle de lieutenant général dans la régence. « Les amis de l'ordre et des idées sages, écrivait un diplomate, en 1805, croiraient trouver le complément des bienfaits de la Providence, si la mort de Napoléon pouvait mettre le prince Joseph à sa place *. » Joseph se mettait au premier rang de ces hommes sages. Il avait perdu deux ans à Naples, égaré son génie en Espagne; les temps prédits approchaient-ils?
^ Mbrbyal, t. III, p, 176. — MioT^ t. III, p. 351. — Ducasse, Lecbsthe, — Frédéric Masson, Marie-Louise,
* A Lonis, 4^ ou 5 janvier; à Joseph, 7 janvier 1814.
* Lucchesini, 25 septembre 1805. — Cf. t. VI, p. 510.
Murai les jug^ea venus et sauta le fossé. Seul des rois napoléoniens, ce roi latéral subsistait encore. Il n'usa de ce reste de vie que pour trahir son maître, et de sa prérogative royale que pour pactiser contre son pays. Napoléon discernait ses mouvements ^ Pour Tarréter, si on le pouvait encore, il lui dépêcha Fouché qui revenait d'Illyrie, se retirant devant les Autrichiens. Si Fouché ne retenait pas Murât, Murât du moins, retiendrait Fouché loin de Paris. Murât, pour motiver la défection qu'il préparait, avait demandé àTempereur de proclamer rindépendance des Italiens et « de réunir Tltalie en une seule nation ' » . Le 27, Caulaincourt, dans un rapport composé avec les correspondances de Durant, conclut : a Le but du roi est de rendre Tltalie indépendante. » Il ajoutait : a Votre Majesté en a fait une nation. La plupart des Italiens désirent avoir une existence politique. Le roi de Naples s'en est aperçu. Il mettra tout en usage pour faire éclater de toutes parts cette opinion, et pour réunir, s'il le peut, tous les membres de l'Italie. » Mais convenait-il de n'en former qu'une seule monarchie? Caulaincourt, imprégné des traditions de Talleyrand, comme s'il avait eu sous les yeux les rapports de ce ministre au Directoire', opinait pour la division : Murât à Naples, un État neutre au centre. Toutefois, il conseillait de louvoyer, de laisser Murât cuver ses illusions : à la paix, chacun rentrerait chez soi, le duc de Toscane, le pape et Murât lui-même. Dans l'intervalle, occupé de si glorieux desseins, u ce prince cherchera moins à obtenir des alliés ce qu'il espérera obtenir de Votre Majesté... il ne se détachera pas ouvertement de la cause de Votre Majesté. »
Mais il était trop tard et Murât s'était tourné du côté des alliés. Metternich avait saisi le joint avec Murât, comme il avait conduit l'intrigue contre Napoléon, depuis Dresde jusqu'à Francfort, d'autant plus facile en promesses qu'il savait les
' LUMBROSO, Muratiana, Correspondance de Fouché. — Norvins, t. III. — Madelir^ Fouchéy eh. zxi-xxii. — Weil, t. I-III. Rapports de Durant, de Caulaincourt, correspondances de Bentînck et de Mier,
' A Napoléon, 10 novembre 1813.
» Cf. t. V, p. 317-318.
DEFECTION DE MURAT. — 1813. J31
alliés résolus à ne rien ratifier, et qu'il était engagé à ne rien opérer sans eux. Son calcul consistait à séparer Mural de Napoléon, à le discréditer en France et en Europe, à Fuser en Italie, à s'y nantir et à Ten expulser, s'il ne tombait pas de sa propre défaillance. Quant aux motifs qui amenèrent Murât à Técouter, Fouché les a déduits avec la sagacité d'un maitreen défection, qui, vraisemblablement, méditait déjà la sienne ^ Le roi, écrit-il, se montre froissé de n'avoir pas reçu de Napoléon le commandement supérieur de l'Italie, pressé par ses sujets, jaloux de la dignité de leur roi autant que de leur propre indépendance, pressé par les patriotes d'Italie : « Le mot d'indépendance a acquis une vertu magique! ^ pressé enfin par ses amis de Paris, qui lui écrivent : » L'empereur ne peut plus rien, même pour la France; comment garantirait-il vos états! Songez à vous, ne comptez que sur vous-même. Il vous sacrifierait à une bicoque. » Et, très ironiquement, l'ancien émissaire de la Terreur ajoute dans son rapport à Napoléon : « Vos ennemis opposent au tableau de la situation de la France celui des avantages immenses que présente au roi son accession à la coalition : ce prince consolide son trône, agrandit ses États, au lieu de faire à l'empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa couronne; il va répandre, sur l'une et sur l'autre l'éclat le plus brillant en se proclamant le défenseur de l'Italie, le garant de son indépendance. Se déclare-t-il pour Votre Majesté, son armée l'abandonne, son peuple se soulève. Sépare-t-il sa cause de celle de la France, l'Italie tout entière accourt sous ses drapeaux. »
Avant qu'il ne rentrât à Naples, Caroline était gagnée à r Autriche. Metternich l'avait abusée par le même artifice dont il s'était servi pour entraîner Murât à quitter l'armée et dont il trompa les Français à Francfort. II lui fit entrevoir la reconnaissance de sa couronne par l'Angleterre, cette paix anglaise que Napoléon promettait depuis 1800 et qu'il sem-
* A Napoléon, tT décembre 1814. Lumbroso.
blait plus que jamais incapable de procurer. II lui dépêcha un Napolitain, Schinina, qui lui peignit la déroute de Napoléon, lui présenta en modèle la défection de la Bavière, vieille maison, pénétrée des traditions de Thonneur monarchique, et alliée de la famille impériale! Caroline ne put manquer d'être émue de ce royal exemple. L'agent parla avec tant de force sur les événements à prévoir, que la reine se résolut à mander au palais le comte Mier, Tenvoyé d'Autriche. Elle lui dit tt combien elle avait été touchée des procédés amicaux et généreux de son empereur » , qu'elle « était décidée a entrer en négociations avec TAutriche »» , et Tinvita à lui apporter un mémoire sur la situation des affaires. Mier se mit aussitôt à Touvrage *. Il n'y a, disait-il, de salut pour le royaume que dans la protection des alliés. II pressa la reine d'agir, en sa qualité de régente, de sauver la couronne, TÉtat, son mari, sa dynastie, concluant par cette phrase, soufflée vraisemblablement par Metternich, qui connaissait si bien la femme en cette reine improvisée : « C'est le moment, et peut-être le seul qui se présentera jamais, où la reine puisse déployer les grandes qualités que le ciel lui a si richement prodiguées et dévoiler aux yeux de l'univers les vertus indispensables pour un souverain, qu'elle possède dans un degré si éminent. » Le 28 octobre, Mier fut de nouveau appelé au palais. Ce jour-là, pour lever les dernières hésitations, il lança l'argument sans réplique. Il se dit autorisé à faire connaître que « lord Aberdeen, ambassadeur d'Angleterre à la cour de Vienne, est autorisé à signer, conjointement avec l'Autriche, un traité avec le roi de Naples, dans la supposition que Sa Majesté se déclarât pour la cause de l'Europe et que l'Autriche se prononçât en faveur d'un arrangement pareil * » . Or, l'Autriche non seulement promettait, mais pressait la reine de signer, a Elle était, répéta-t-elle, fermement décidée à entrer en
' Mémoire de Mier pour la reine. Weil.
• Menz, secrétaire de la légation autrichienne, à Bentinck, 14 décembre 1813. Weil. — Cf. ci-après la note de Cattlereagh à Metternich, démentant cette affirmation, p. 238.
DEFECTION DE MURAT. — 1813. J38
négociations avec TAutriche » , et d'ores et déjà elle « promettait de ne pas faire sortir un homme de son armée hors du royaume » .
Le 4 novembre, Murât rentra inopinément à Naples. « Pour ménager son amour-propre et ne pas heurter son caractère, jaloux du pouvoir royal, » la reine fit prier Mier de garder le secret sur leurs arrangements, u Elle voulait que toutes ses idées et déterminations eussent Tair de venir de lui; du reste, elle promettait de faire faire au roi tout ce que l'Autriche voudrait. » Le 8, Murât reçut Mier. « Le premier pas est fait, lui dit-il; j'ai quitté l'armée française conformément au désir de l'Autriche et de l'Angleterre; je suis décidé à ne pas fournir les troupes qu'on (Napoléon) me demande : mon parti est pris; je veux m'unir aux alliés, défendre leur cause, contribuer à chasser les Français de l'Italie, et j'espère qu'on me fera participer aux avantages qui en devront résulter. » Il entendait par là les dépouilles du pape, à qui « la ville de Rome avec un joli arrondissement, un bon et sûr revenu et beaucoup d'encens devaient suffire. >» Mier partit pour TAllemagne faire son rapport à Metternich et prendre les ordres des alliés * .
Murât aurait fort désiré que Bentinck donnât à l'accommodement futur le gage précieux d'un armistice : « Sur du côté de la mer, je peux, disait-il, joindre l'armée autrichienne avec mes troupes. » Mais Bentinck refusa toute suspension d'armes. « Il n'y a, disait ce prévoyant Anglais, aucun fonds à faire sur Murât... Le traité ne nous crée pas seulement un rival, il peut rendre Murât maître de l'Italie. Quand on aura rejeté le vice-roi Eugène sur les Alpes, les Italiens graviteront certainement de son côté (Murât), tandis que, si la protection et l'assistance de l'Angleterre s'étendaient sur eux, cette grande force se serait, sans aucun doute, tournée de notre côté *. » Ces vues tendaient à expulser tout élément français de l'Italie, à y substituer l'hégémonie britannique à l'hégéiQonie autrichienne; elles ne laissaient point d'être politiques,
* Rapport de Mier, 16 décembre 1813.
* Bentinck à Cattlereagh, janvier 1814. Weil
Î34 LA CHUTE DU GRAND E\fPIRE. — 1813.
et parfaitement anglaises. Mais, dans la crise que Ton traversait, il importait, avant tout, d'enlever Murât à la coalition et de frapper ce coup retentissant : la défection du beaufrère de l'empereur. C'est à quoi Metternich travaillait très activement à Francfort.
Metternich avait fait décider par les alliés qu'un négociateur autrichien, muni de pouvoirs en forme, se rendrait à Naples. Il chargea de cette mission le général comte Neipperg, prédestiné aux intrusions dans les affaires intimes des Bonaparte. Neipperg était adroit, aimable, habile à mener les femmes; il détestait Napoléon et les Français ^ «Le comte Neipperg fera comprendre au roi que son sort est entre les mains de l'Autriche, qui seule peut amener les puissances, qui l'y ont autorisée, à accéder au traité qu'elle fera avec Naples. » L'Angleterre et la Russie avaient iiutorisé la négociation; elles ne s'étaient point engagées à accéder au traité, et par leur autorisation de négocier, elles n'étaient liées qu'envers l'Autriche; elles ne l'étaient nullement envers Murât. Aberdeen d'ailleurs avait eu soin de déclarer « que le gouvernement britannique ne consentira jamais à intervenir dans un acte qui, garantissant le royaume de Naples à Murât, ne porterait pas la mention formelle du bien fondé des légitimes réclamations de la famille royale des Deux-Siciles et ne consentirait pas à lui donner une juste compensation ' » .
Fouché cependant se trouvait à Naples depuis le 30 novembre. Il y séjourna jusqu'au 18 décembre. Son influence parait surtout s'être employée à jeter sur la défection de Murât un vilain vernis d'hypocrisie, à greffer la duplicité sur la trahison ^. Se ménageait-t-il en Murât un instrument éventuel, en France et en Europe? En joua-t-il comme à Paris plusieurs habiles, à sa façon, spéculaient sur Berna-
' Francfort, 10 décembre i813. Texte «lans Weil. — Osckev, t. II, p. 715. — Sur Neipperg, t. VI, p. 56, 62-63.
' Aberdeen à Bentinck, 12 décembre: à Metternich, il décembre 1813. Metternich 8*en déclare d'accord, 12 décembre. — Weil.
^ Par exemple les lettres de Murât à Napoléon, 21 et 25 décembre 1813. Foaché était alors à Home; il continuait de conseiller Murât.
DEFECTION DE MURAT. — 1813. i35
dotte? Si la défection réussissait, voulut-il en êire^ afin de s'entr'ouvrir un accès près des alliés? Si Napoléon l'emportait encore, s'arrangea-t-il de façon à prouver qu'il avait tout employé pour conserver Murât à la France? Se flatta-t-il d'un arbitrage entre Napoléon et son beau-frère, peut-être même de l'arbitrage de l'Italie? Napoléon le tenait éloigné de Paris et des affaires; son objet était d'y rentrer, de s'y rendre nécessaire, à'être là au moment où se décideraient les choses, et la main dans toutes les intrigues. Ses lettres permettent toutes les conjectures et ses actes les contredisent toutes. L'impression qui en reste est qu'il ne décida ni n'empêcha rien, qu'il promena sur la scène sa face glabre, son geste équivoque, toute sa défroque inquiétante de machiavéliste ténébreux et compliqué, haut policier de toute police, qui n'admet pas qu'il se fesse une révolution sans qu'il en mène les machines, ni une trahison dont il n'ourdisse les trames : en résumé le parfait agitateur qu'il savait être, le grand brouillon méconnu qu'il se montra toutes les fois qu'il prétendit toucher aux affaires étrangères et se frotter à l'Europe, en 1798 dans la Cisalpine, en 1810 lors de la négociation avec l'Angleterre, qui entraîna sa disgrâce; tel il paraîtra jusqu'à la fin de sa carrière, en 1815, et après la plus extraordinaire de ses prestidigitations, son entrée dans le cabinet de Louis XVIII. u C'est une chose humiliante pour l'espèce humaine que le contraste et la confusion de ses idées »... Il récrivait du roi de Naples, etThistorien ne le peut lire sans le penser du duc d'Otrante.
Neipperg, rejoint bientôt par Mier, arriva le 31 décembre 18 J 3. Sur sa demande, Bentinck lui envoya son secrétaire particulier, Graham, pour conférer des affaires de la guerre et de celles de la Sicile. Neipperg eut infiniment plus de mal à tirer cet Anglais dans ses m formes » qu'à y captiver Murât. II déploya d'ailleurs les qualités d'astuce et de séduction qui l'avaient recommandé au choix de Metternich, enguirlandant
^ A Caulaincourt, 12 janvier 181^ Wbil, t. IX, p. 403.
J36 LA CHUTE DU GUAND EMPIIIE. — 1818.
ia reine, endoctrinant le roi. Aveuglé au point de croire TAutrichc sincère quand elle lui garantissait son établissement en Italie et lui promettait ses bons offices près des alliés, fasciné de sa propre gloire, se figurant être Tidole des Napolitains, le libérateur de Tltalie, le sauveur de l'Europe, le bienfaiteur même de la France, puisqu'il contribuerait à lui donner la paix *, ce malheureux but sa honte et, comme un soldat de fortune qui finit en transfuge, il signa son jugement et sa condamnation *, Mais c'était une âme de conquérant barbare, gonflée et flottante, orageuse et enfantine, susceptible de ces éblouissements de conscience qui tout à coup découvrent au fornicateur l'horreur de son péché, la vengeance du dieu trahi, et le pire supplice d'enfer, la privation même de ce dieu. Il pleura amèrement *. Il pleura sur le brave soldat Murât qui, partant pour la guerre en 1792, écrivait à son père : « Le plus beau sacrifice que je puisse faire de ma vie c'est sans doute de mourir avec mes frères pour la défense de la république... Dites-leur quec'est leur intérêt que je défends, que c'est notre cause commune que je sers... » Ce Murat-là venait de mourir de fièvre paludéenne pour avoir promené ses rêves le long des marécages de la vieille Europe. Quelques jours après, le roi Murât, rasséréné par les vivats de ces même lazzaroni qui avaient tué les soldats de Championnet et applaudi en 1799 aux supplices des républicains ^, exalté par les flatteries de ses courtisans — on y comptait alors des carbonart\ et ce n'étaient pas les moins enthousiastes et les moins astucieux, — voyait arriver à lui des députés de Rome qui le priaient de prendre possession « de leur ville » .
^ Lettre à Napoléon, 25 décembre 1813.
• Voir BiAHcui, t. I, ch. i. -^ Pasquier, t. Il, ch. vu. — Mémoires de Desvernois, — Helfkrt, Murât.
' « Je suit donc un traître, qu'y faire? il est trop tard! ■ A Mme Récamier. Souvenirs de Mme Récamier, t. I, p. 249.
^ Les Anglain entrèrent dans le port. « Le Vésuve venait d'éclater et jetait dei flammes... Murât était à cheval à la tète de ses gardes; la foule l'environnait en criant : Vive le roi Joachim ! 11 avait tout oublié, il paraissait ivre de joie. Le lendemain, p,rand spectacle au théâtre Saint-Charles... On applaudit aussi Tenvoyé de François H... « Coateaubriard, Mémoir€sd* outre- tombe.
DEFECTION DE MUUAT. — 1814. J37
La populace se disposait à piller les riches et à expulser les Français. 11 dit à Mier ' : a J'ai tout fait ce que TÂutriche a voulu; j'ai sig^né aveug^lément Talliance que le comte de Neipperg^ m'a soumise. Je remets entièrement mes intérêts dans les mains de Tempereur François, et me place avec confiance sous Tégide de la loyauté du gouvernement autrichien; je suis convaincu que je ne m'en repentirai jamais... Mais je vous répète encore que vous devez m'agrandir, me rendre plus fort pour que je ne vous sois plus à charge. Vous ne tirerez aucun parti de tous ces petits États que vous voulez établir en Italie. Mettez-moi à même de pouvoir entretenir toujours une armée de 60,000 hommes, et le repos de Tltalie, votre influence y seront assurés... J'agis en roi de Naples et fais taire toutes les autres considérations secondaires. Les Napolitains doivent me savoir gré de la preuve de dévouement que je leur donne... Ma conduite prouvera aux souverains que je suis digne d'occuper une place parmi eux. »
u Le roi trompe l'empereur, trompe ses alliés et se trompe lui même » , disait peu après Durant. « Il n'a pas 25,000 hommes. Ce qu'il y a de militaires dans cette armée désertera... Le reste ne s'est engagé à marcher que parce qu'on a fait la promesse à ces soldats qu'on ne se battrait pas. Si le roi refuse de tenir sa promesse, ils la tiendront pour lui ^. n
Le traité, signé le 1 1 janvier 1814, contenait deux parties ^ : une ostensible, l'alliance, la garantie de la couronne de Naples à Murât, la promesse des bons offices de TAutriche pour y faire accéder les alliés; une secrète, la promesse de l'Autriche de s'entremettre pour obtenir, moyennant une indemnité, la renonciation formelle de Ferdinand, d'employer ses bons offices pour hâter la paix entre Murât et lAngleterre; enfin la promesse de quatre cent mille âmes à prendre sur l'État romain. Le prix de la trahison serait ainsi
^ Rapport de Micr, 16 février 1814. IIblfbrt.
* D'Hautcrîvc à Caulaincourt, 28 février 1814. Conversation avec Durant. ' A^GBBBno, p. 39 et 8uiv. Sur le remaniement des articles secrets, Weil^ i. m, p. «41.
t38 LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. — 1814.
payé par Taposiolique Autriche aux dépens de TÉglise et du domaine pontifical.
Bentinck consentit à signer, le 3 février, une convention d'armistice ; mais il refusa formellement toute accession au traité de paix, sous le prétexte que Tavis reçu par lui de lord Aberdeen au sujet de la négociation entre TAutriche et Naples n'impliquait point assez clairement le pouvoir de traiter de la paix et de reconnaître Murât ^ Il ne se trompait pas, et le fait est qu'après avoir reçu, par Metternich, la communication du projet de traité, Gastlereagh lui écrivit : a Le soussigné à l'honneur d'accuser réception au prince de Metternich du projet de traité entre S. M. l'empereur d'Autriche et la personne qui exerce actuellement le gouvernement de Naples. Quelque pénible qu'ait été l'impression ressentie par le prince régent lorsqu'il dut constater qu'on avait cru, dans l'intérêt général, nécessaire de conclure un arrangement qui constituera un obstacle à la restitution de S. M. Sicilienne en ses États héréditaires lors de la signature de la paix générale, le soussigné n'a pas hésité à envoyer au ministre de Son Altesse Royale accrédité à la cour de Palerme l'instruction dont copie est ci-jointe, lui enjoignant de cesser immédiatement les hostilités... » Un armistice, et rien de plus! Quant à la paix, Gastlereagh demande à conférer avec la cour de Palerme, sur son indemnité future^ avant a qu'il puisse être question de mettre fin à l'état de guerre existant actuellement entre S. M. Britannique et le gouvernement de Naples» . L'affectation de ne point nommer Murât, de ne point écrire les mots a roi de Naples » marquait combien l'Angleterre se trouvait alors éloignée de le reconnaître, et, en réalité, elle ne le reconnut jamais. L'Autriche seule aurait pu lui rappeler leur quasi-engagement de Francfort, lors de l'envoi de Neipperg, et elle n'en eut garde, étant intéressée à infirmer elle-même son propre traité, et à se débarrasser de Murât aussitôt que Murât l'aurait aidée à se débarrasser de Napoléon en Italie.
* Aberdeen à Bentinck, 12 décembre 1813. Bentinck à Gastlereagh, 2 férrief 1814. Weil, t. III, p. 228, 642.
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Le 14 janvier, Tenvoyé de France reçut Tavis de la rupture avec Napoléon; le 16 il quitta Naples. La trahison était accomplie, le coup de cloche donné, Metternich en était venu à ses fins. Cette supercherie achève d'éclairer l'histoire sur le caractère des « ouvertures » de Francfort. C'est le même jeu, joué par le même habile homme, avec les mêmes comparses : 2iesselrode personnage muet, Hardenberg absent. Quant à lord Aberdeen, il en fut quitte pour s'exposer à la résistance de son collègue de Palerme, et encourir le même désaveu de son gouvernement, que dans l'affaire de Saint-Aignan : désaveu, mais non blâme, ni regret, car tout s'accommodait, dans l'une et l'autre affaire, selon les intérêts de la politique anglaise. Il entrait dans les vues du ministère britannique d'enlever Murât à Napoléon, mais non de le conserver à Naples, et il convenait à ce calcul que Murât ne fût reconnu que par un seul des alliés, ce qui n'entraînerait, à son égard, aucune garantie de la part des autres. Par le traité du 1 1 janvier, François ne donnait qu'une parole de plus ; ce ne serait qu'une parole à reprendre. Il avait trouvé moyen, par grattages successifs et surcharges, de transformer en alliance contre la France son alliance avec Napoléon, son gendre ; ses a entrailles d'État » et sa conscience impériale ne souffriraient pas plus de détrôner Murât pour remettre en sa place sa tante et belle-mère Marie-Caroline, que de détrôner Napoléon, sa propre fille et son petit-fils. Quant à Metternich, il avait mené cette négociation avec Caroline Bonaparte comme un roué mène un pacte d'amour avec une femme étourdie, avide et galante. Neipperg donnait le mot de toute la comédie quand il disait naguère à Graham : « Commençons par chasser les Français d'Italie ; nous pourrons toujours battre Murât ensuite '. » Le sort de Murât se déciderait en France. Murât, en réalité, perdrait son trône comme il l'avait gagné. Vainement il prétendait se délier de la France, elle le tenait, et quoi qu'il fit, il ne s'en détacherait pas.
• Wbil, t. III, p. 355.
Napoléon se disposait à quitter Paris. Le 21, il écrivit à Savary ' : a Faites partir cette nuit — du 21 au 22 — et avant cinq heures du matin, le pape pour se rendreàSavone.» Après Valençay, Fontainebleau; les prisons se vident. Après l'évacuation de la Pologne, de TEspagnc, de T Allemagne, de rillyrie, voici l'abandon de l'Italie qui s'annonce et la Restauration qui se prépare. Napoléon ne se dissimule pas que sa défaite aura pour conséquence le retour des Bourbons. u Toutes les puissances et l'Angleterre même ont reconnu ces limites » — les limites naturelles — dit-il à La Besnardière, premier commis des affaires étrangères : « Tous les États se sont agrandis; vouloir ramener la France à son état ancien, ce serait la faire déchoir et l'avilir. Le système de ramener la France à ses anciennes limites est inséparable du rétablissement des Bourbons, parce qu'eux seuls pourraient offrir une garantie du maintien de ce système, et l'Angleterre le sent bien. Ni l'empire, ni la république, si des bouleversements la faisaient renaître, ne souscriraient jamais à une telle condition. « » Pour ce qui est de Sa Majesté, poursuit La Besnadière, sa résolution... est immuable. Elle ne laisserait pas la France moins grande qu'elle ne l'a reçue. Si donc les alliés voulaient changer les bases acceptées et proposer les anciennes limites, elle ne voyait que trois partis : ou combattre et vaincre, ou combattre et mourir glorieusement, ou enfin, si la nation ne la soutenait pas, abdiquer* » . Napoléon s'informe des Bourbons, de leurs caractères : « Croyez-moi, » dit-il à La Valette, qui le répète à Mole, a si je viens à être tué, ma succession à présent ne sera pas dévolue au roi de Rome. Au point où les choses sont venues, il n'y a qu'un Bourbon qui me puisse succéder? » Caulaincourt part le 4 janvier. Il emporte un chiffre avec Talleyrand, afin de lui faire connaître la signature de la paix*. tt Nous allon», dit-il tristement à Rayneval qui l'accompagnait,
' Lecb«tre.
' La Besnardicre à Caulaiii court, 19 janvier 1814. » Pasqcier, t. II, p. 115, 139.
* Souvenirs de Mme de Coigny. Conversation avec Talleyrand. Voir ci-après, p. 310.
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remplir une tâche bien difficile, surtout fort inutile, car, croyez-moi, quoi que nous fassions, Tèredes Napoléons touche à sa fin, et celle des Bourbons recommence ' » .
Par une de ces inconséquences dont il avait donné tant de marques dans ses rapports avec son frère Joseph, par un dernier trait de cette faiblesse superstitieuse qu'il ne pouvait secouer devant son « aine » , Napoléon lui laissa le gouvernement de la France, la garde de sa femme, la tutelle de son fils, encore qu'il le considérât comme incapable de commander un régiment, de prendre une décision, de donner un ordre, qu'il le soupçonnât de toutes les ambitions, lui prêtât toutes les perfidies, et pour tout dire qu'il emportât, a l'égard de ce dépositaire de son pouvoir, u empereur des inquiétudes, et mari des jalousies» . Le 24 janvier, il signa les lettres patentes conférant la régence à Marie-Louise, avec deux conseillers, Gambacérès pour le civil, Joseph pour le militaire, et le 25, a à trois heures du matin, après avoir brûlé ses papiers les plus secrets, il partit* » .
' Vibl-Castbl, Restauration, t, I, p. 127. — D*Haussontille, Mélanges^^.ilt* * Frédéric Massoit, Marie-Louise,