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mands » , de balayer de rAIIemagne ces maîtres « qui Tont indignement trahie » , ces « lâches qui ont vendu le sang de leurs peuples pour prolonger leur honteuse existence » ; d'abolir à jamais « la constitution monstrueuse » des traités de Westphalie, et de « former un empire qui contiendrait tous les éléments moraux et physiques de force, de liberté et de lumière, et qui pourrait résistera l'ambition inquiète de la France »» . Qu'en penseraient l'empereur François et Metternich, le roi Frédéric-Guillaume et Hardenberg? que penseraient le Bavarois et le Badois, et tous ces confédérés du Rhin qu'il s'agirait de détacher de la France et d'embaucher dans la coalition? Les menacer d'un retour à la suzeraineté de l'Empire n'était pas le moyen de les détourner de Napoléon ; on risquait de faire du Corse le conservateur de l'indépendance des rois. Alexandre ajourna encore ce grand problème, mais en donnant à Stein plus de liberté qu'il n'en donnait à Gzartoryski ; il n'avait pas à craindre ici de mécontenter ses ministres, ses généraux, ses moines et ses boyards; il permit au Comité allemand de Stein d'agiter à extinction rAIIemagne et de promettre, en son nom, grandeur et liberté à cette nation délivrée, pourvu qu'elle contribuât à sa propre délivrance.
Dans cette Europe arrachée à la suprématie française, jusqu'où pousserait-on le refoulement de la France? On en médita dans la chancellerie russe, en même temps que de la reconstitution de l'Allemagne '. Sur ce grand problème, résolu d'avance en sa pensée, Alexandre, consulta Roumiantsof etNesselrode, le chancelier en titre et le jeune secrétaire d'État qui s'insinuait de plus en plus dans la confiance du tsar. Roumiantsof opina que la Russie avait reçu d'en haut la tt mission céleste » de délivrer et de pacifier l'Europe, de « labourer avec péril tout le champ de la commune européenne » ; mais les autres puissances chercheraient à lui enlever toute part à la récolte : il importait donc que la Russie opérât seule et se payât à sa convenance. Nesselrode
» Voir t. VI, p. 388, 415, t. VII, p. 159.
émit un avis sensiblement différent, et son avis prévalut. La Russie, selon Nesselrode, ne pouvait seule accomplir sa tâche, ou si elle s'y trouvait contrainte, elle n^aurait de ressource que de traiter avec Napoléon, au besoin sur le principe du statu (juo, se contentant d'avoir jeté le colosse à terre et rompu le joug du blocus. Mais la Russie n'a pas remporté cette immense victoire pour s'arrêter là '. « Les cordes sont tendues autant que possible. C'est donc un état de paix stable et solide que réclament les intérêts bien entendus de la Russie, après que ses succès contre les armées françaises ont garanti sa conservation et son indépendance. » « La manière la plus complète dont ce but pourrait être atteint serait, sans doute, que la France fût refoulée dans ses limites naturelles ; que tout ce qui n'est pas situé entre le Rhin et l'Escaut^ les Pyrénées et les Alpes cessât d'être soit partie intégrante de l'empire français, soit même sous sa dépendance. )'
Arrêtons-nous sur ce texte, il est important pour la suite.
11 ne faut point isoler du contexte les mots limites naturelles^ il ne faut pas surtout oublier que c'est un ministre russe qui parle à l'empereur de Russie, et que ces mots n'ont point, pour eux, la valeur qu'ils avaient prise en France depuis 1792. Aux yeux de Nesselrode et de son maître, le Rhin est une limite naturelle, de Bâle à la Lauter, comme de la Lauter â Cologne...; la Meuse et la Moselle sont des limites tout aussi naturelles, et de même 1 Escaut. Or, dans ce plan de 1812, il s'agit du Rhin, ancienne limite, encore que naturelle, de Bâle à la Lauter, et de l'Escaut^. C'est de la sorte que les Russes l'entendaient en 1804, dans les instructions données à Novossiltssof, et c'est en ce sens qu'il le faut entendre dans le mémoire de Nesselrode *.
* Société tV histoire de Russie, t. XXXI. Mémoires de Nesselrode, décembre 1812. — Màrtbrs t. III, p. 94 et luiv., t. VII, p. 63 et tuiv.
^ C'est ainsi queTentend M. de Martens dam son commentaire : « Refouler la France dans ses anciennes limites entre le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et l'Escaut », t. III, p. 95; « faire rentrer la France dans ses anciennes frontières historiques. » t. VII, p. 63. — Cf. ci-aprcs, p. 250, 256, Congrès de Châlillon,
' Comparer lei articles du traité du 11 avril 1805, t. VI, p. 390, 416.
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a C'est là, assurément, conclut Nesselrode, le maximum de tous les vœux que nous puissions former. » Mais, ajoute-t-il, ils ne sauraient être réalisés sans le concours de l'Autriche et de la Prusse. Le développement extérieur de notre plan est donc subordonné aux dispositions que feront paraître ces deux puissances; il ne pourra se dérouler qu'au fur et à mesure que celles-ci se prononceront ' ; par conséquent, les résultats auxquels nous devons tendre seront aussi plus ou moins limités. Ils consistent... à arracher à la domination de la France le plus de pays possible. »» Toutefois, pour ne point révolter les Français et pour ne les point amener à faire cause commune avec Napoléon, on dissimulera cette pensée de derrière la tête jusqu'au moment où elle deviendra réalisable.
Il s'ag[it d'abord de pousser la guerre. Bernadotte sera le boute-feu de la défection des princes allemands, le boute-entrain de la défection des dignitaires et bénéficiaires de l'empire en France, et, du même coup, l'entraineur des constitutionnels républicains ou monarchistes ^.
C'était le temps de ses hautes coquetteries avec Mme de Staël; le temps aussi, où, par la porte dérobée, il recevait Alexis de Noailles, émissaire officieux de Louis XVIII.
Bernadotte avait cet avantage qu'il entrait dans toutes les combinaisons; il était à la fois le prétendant de Benjamin Constant, l'épée qu'il fallait aux jacobins, le roi qu'il fallait aux constitutionnels, le protecteur de la république des uns, le restaurateur de la monarchie des autres : Cromwell,Monk, Lafavette. Les Bourbons le recherchaient comme ils avaient recherché Pichegru. Bernadotte ne songeait à travailler que pour lui-même. Il se jugeait également apte à tenir lieu de la république, de l'empire et de la royauté, de Napoléon, de Louis XVIII, de Louis-Philippe, voire de son beau-frère, Joseph Bonaparte. Il se piquait de les duper tous, de les empêcher les uns par les autres et, nécessaire à tous, de se
I CF. lei instractioni de 1804 et le traité de 1805, t. VI, p. 418. • Voir t. Vil, p. 59J.
IJ DÉFECTION DE LA PRUSSE ET DE L'AUTRICHE. — i8U.
faire leur arbitre et Texpédient suprême auxquels tous devraient se rallier.
Sa main, très experte, se retrouve dans une autre intrigue qui découvre la subtile profondeur des combinaisons russes et la connaissance singulière qu'avaient Alexandre et ses agents des illusions des Français. Le dessein n'était pas nouveau. On y avait pensé en 1805 ; Strogonof le conseillait en 1807 ; il en avait été question à Abo entre Bernadette et le tsar : il s'agissait de gagner Moreau à la coalition. Ce n'était point pour opposer à Napoléon un capitaine, son rival au temps où ils combattaient sous le même drapeau, et qui passait pour son maître dans l'esprit des frondeurs de Paris, depuis que Bonaparte l'avait banni. Les Russes ne croyaient pas avoir besoin de lui ; ils s'estimaient de taille à démasquer le faux grand homme; Moreau ne leur semblait utile que pour rassembler en France et rassurer les anciens républicains, les libéraux, désaffectionnés de Napoléon mais toujours att-achés à la gloire de la France et intraitables sur l'article des limites. Comment croire que les coalisés songeaient à démembrer, à ravaler la république, lorsqu'on verrait à la tête de leurs armées le héros de Hohenlinden, la victime du procès de Pichegru, l'exilé de 1804 *?
Avec l'Autriche, la nécessité pressait. Sans doute l'arrangement très secret conclu à Vienne en juillet' avait servi, comme on dit aujourd'hui, de contre-assurance à la Russie et paralysé les effets du traité du 14 mars avec Napoléon. L'Autriche s'était montrée, envers la Russie, loyale en cette déloyauté; mais il importait d'étendre à la campagne nouvelle les mêmes accommodements, d'empêcher l'Autriche de fournir des secours à la France, enfin de l'attirer à la coalition. Il restait à Vienne, même après la rupture officielle, un agent russe, M. d'Ott, qui, sous main, entretenait les fils ^. Le
' PiRCAUD, Bernadotle, ch. YI. — Les dernières années de Moreau (Revue de PariSf 15 décembre i899\ — Htde de "^ETiViLhE, Mémoires, t. I, ch. xii. * Cf. t. VII, p. 558, 569.
' Marteks t. III, p. 87 et soiv. — O.xgken, O. und P., t. I p. J3 et suiv.