‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 6 sur 103 · VUES D'ALEXANDRE · texte numérisé non relu

VUES D'ALEXANDRE

5 novembre on y vit arriver un M. de Boutiaguine : il fut reçu en grand mystère par Metternich et développa les propositions que le tsar avait fait exposer par Lieven dans sa lettre du 2 octobre '. Rasoumowski, demeuré à Vienne, à titre de particulier, renouvela, quinze jours après, les mêmes instances près de Metternich : « L'Autriche n'est-elle pas disposée à saisir le moment favorable pour rompre avec la France et se lier à la Russie? » Metternich se déroba. Alexandre jugea, justement, qu'il faudrait d'abord lui forcer la main, et la combler ensuite. Connaissant sur cet article les vues du général en chef, Schwarzenberg, il ne perdit pas un temps précieux à négocier prématurément une alliance, et il alla droit au premier chapitre : établir en droit la neutralité qui existait en fait depuis le commencement de la guerre entre les Russes et le corps auxiliaire qui se retirait, méthodiquement, devant eux. Il dépêcha, dans les derniers jours de décembre, Anstett au quartier général de Schwarzenberg, avec la mission d'offrir et le pouvoir de conclure un armistice. Puis il se retourna vers la Prusse, estimant qu'il en pouvait user plus délibérément avec cette cour et que, la Prusse gagnée, elle entraînerait rAulriche.

Les relations personnelles n'avaient jamais été rompues entre les deux souverains ; encore qu'officiellement en guerre, ils s'en tenaient à cette parole de Frédéric-Guillaume, en mars 1812 : « Nous nous rappellerons toujours que nous sommes unis, que nous devons toujours redevenir alliés *. »

La Prusse était la puissance qui avait le plus souffert de Napoléon, et celle dont le territoire se rencontrait le premier devant l'armée russe. C'était en ce passage qu'il fallait sonner les premiers coups de cloche et donner le premier coup de barre : l'appel aux rois et l'appel aux peuples. D'autre part, si le dessein sur la Pologne se devait réaliser, la Prusse serait la première des puissances intéressées qu'il con-

' Cf. i. vu, p. 592.

« Cf. t. VII, p. 555.

viendrait de désintéresser; il s'agissait d'obtenir d'elle qu'elle renonçât, en faveur de la Russie, à recouvrer ses provinces polonaises, Posen et Varsovie, et qu'elle cherchât ailleurs ses convenances. Lieven l'avait écrit à Hardenberg dès le 2 octobre ^ Le colonel Boyen avait rapporté ces paroles du tsar :

« Si le roi y accède — à Talliance, — je lui garantis non seulement toutes ses possessions actuelles, mais je m'engage à ne poser les armes que lorsque le roi sera rentré dans la possession de toutes les provinces quil a perdues en Allemagne ou aura été indemnisé d* une autre manière ^ nommément par la Saxe, qui me parait convenable pour cela, w Les provinces, Alexan* dre les occupait déjà en grande partie, et il y avançait tous les jours; restait à engager le gouvernement prussien et à le compromettre avec Napoléon de telle sorte qu'il se trouvât à la discrétion de la Russie et n'eût de salut que dans l'alliance russe.

Les Russes s'étaient ménagé un accès près du général York, qui servait dans le corps auxiliaire *. A la suite d'une maladie du général en chef, Grawert, York avait pris le commandement de ce corps. Le 1" novembre, le général russe Essen lui écrivit de Riga, lui annonçant la retraite de Napoléon : » Il dépend de vous de rompre les chaînes de la Prusse : enfermez Macdonald à Mittau, marchez sur la frontière prussienne; votre exemple exaltera vos concitoyens, vous pouvez être le libérateur de votre patrie et de l'Allemagne entière! » York envoya cette missive au roi. Sur ces entrefaites, un Italien fort délié, le marquis Paulucci, remplaça Essen au gouvernement de Riga. Il écrivit, le 14 novembre, à York, le pressant de suivre l'exemple de l'Espagnol La Romana'.

« York, rapporte un contemporain, est un homme d'un grand caractère et d'une intrépidité héroïque au feu; mais il est d'un caractère dur, intraitable; il est violent, haineux

» Cf. t. VU, p. 592.

• Cf. t. VII; p. 59M93.

* Cf. t. VII, p. 118. — La Romana quitta le Danemark en août 1808, d*accord avec les Anglais, et ramena son corps auxiliaire en Espagne.

et g^rossier, et il est difBcile de Tavoir comme camarade et comme subordonné *. » Plus difficile encore de le prendre pour dupe. Homme à jouer sa tête pour rompre le joug de Napoléon, il n'entendait pas se livrer les mains liées à Alexandre. Il répondit finement, le 20 novembre : » Le cas de La Bomana n'est pas le mien. La Bomana savait ce qu'il pouvait attendre, pour sa patrie, des alliés auxquels il se donnait. » York dépécha un de ses aides de camp au roi, demandant des instructions, et un autre à Vilna pour s'y assurer de l'état des choses. Cet officier était de retour le 8 décembre. II peignit les revenants^ des fantômes et des larves d'armée. York se rassura. Alexandre lui fit alors savoir par Paulucci qu'il s'engageait à ne pas poser les armes tant qu'il n'aurait pas réussi à obtenir pour la Prusse un agrandissement territorial assez considérable pour lui faire reprendre parmi les puissances de l'Europe la place qu'elle occupait avant la guerre de 1806. Ce jour-là même, 18 décembre, Macdonald commençait sa retraite de Mittau sur Tilsit.

Macdonald, sans deviner tout le péril, conçut des soupçons et en avertit Berthier. « Le général York, écrivait-il le 2 décembre, ne remplit absolument que le plus strict devoir et ne se conduit que pour sauver les apparences et l'honneur des armes prussiennes. » Quelques jours après, il réclama formellement le rappel d'York et de plusieurs de ses offi-

A Berlin, Hardenberg et son maître y mettaient plus de formes, et le ministre de Napoléon, Saint-Marsan, y apportait infiniment moins de clairvoyance. Hardenberg correspon-

* Mémoires de Longeron, : campagne de 1S13»

' 10 décembre 1812.

dait avec Metternich. II n'osait pas encore s'abandonner à l'espérance en un retour de fortune. II ne pouvait croire à rétendue de la défaite de Napoléon, il redoutait ses terribles ripostes. Le 30 novembre arriva le capitaine de Schack, aide de camp d'York : ni le roi ni son ministre ne consentirent à donner un ordre qui les put compromettre.

Le chancelier redoubla ses protestations à Saint-Marsan, qui redoubla de crédulité : « Je le trouve toujours — le chancelier — aussi confiant et aussi sincère que par le passé, et il est d'un caractère tel qu'il dissimulerait difficilement des projets de changement de système politique... Quelques marques publiques de bienveillance et d'intérêt pour ce pays de la part de Sa Majesté l'empereur, quelque démonstration qui procurerait de la confiance, de la satisfaction pour la conduite tenue pendant la campagne, feraient, je crois, un très grand effet et rendraient absolument nulles les menées de

quelques intrigants* » Le 14 décembre le passage de

Napoléon à Dresde est connu à Berlin. Le lendemain, une lettre de M. de Serra, ministre de France à Dresde, annonce l'arrivée prochaine de Narbonne à Berlin, avec une mission pour le roi, et l'ordre à Saint-Marsan de remettre une lettre de l'empereur à Frédéric-Guillaume*. La lettre, datée de Dresde, le 14 décembre, demande que le corps auxiliaire prussien soit porté à 30,000 hommes. Saint-Marsan se rend aussitôt chez Hardenberg afin d'obtenir une ordonnance du roi. Il trouve le chancelier a dans le meilleur esprit » , « probe, loyal » , ù son habitude. Il montre la Prusse si pénétrée de sa fidélité qu'elle en réclame déjà la récompense. Hardenberg, écrit-il, pense et insinue que lors de la paix « habile et solide » > Tempereur, pour o se former une alliée constante de la France et une barrière du nord » , pourrait se proposer a non de réunir la Pologne à la Prusse, mais de faire le roi de Prusse roi de Pologne... » .

' Rapports du l*' et du 9 décembre 1812.

' Rapports de Saint-Marsan, 11, 12, 15 décembre. Serra à Saint-Marsan,. 14 décembre 1812.

Frédéric-Guillaume reçut Saint-Marsan à Potsdam, le 16.

« J'ai trouvé, mande cet imperturbable optimiste, le roi dans les meilleures dispositions, s'abandonnant à toute la loyauté et la franchise de son caractère, jugeant les choses sainement et calculant le génie et la force de Votre Majesté '. » Le roi lit la lettre de Dresde, « proteste de son attachement au système qu'il a adopté, qu'il ne changerait jamais »» . Il l'entend, sans doute, du système qu'il suit depuis novembre 1805, et Saint- Marsan du système de fidélité à l'alliance forcée de 1812; puis, après avoir demandé le temps de réfléchir, il a glisse » que la limitation de ses forces à 42,000 hommes* lui rend bien difficile de déférer au désir de l'empereur et que, d'autre part, si Napoléon évacuait les places prussiennes, il disposerait des troupes d'occupation : les Prussiens les remplaceraient dans les garnisons, avec tout avantage. C'était prendre habilement le joint et profiter du premier aveu d'embarras de Napoléon pour se débarrasser de ses entraves. D'ailleurs, redoublement de politesses. Informé du passage prochain de Maret, le roi offre de lui meubler un hôtel, met ses carrosses et sa livrée à sa disposition, empressé de montrer au public,

a en ce moment, le cas qu'il fait d'un ministre de Sa Majesté » . A travers ce verbiage onctueux s'infiltre la première insinuation de cette entremise de l'Autriche qui va devenir la clef de la politique européenne. « Je n'ai aucun motif, écrit Saint- Marsan, de soupçonner que la cour de Russie ait fait jusqu'ici quelque proposition à celle-ci; mais le baron de Hardenberg m'a dit qu'il croyait être assuré qu'on en a fait à celle d'Autriche pour chercher à la détacher de l'alliance de Votre Majesté; qu'il a été répondu que l'Autriche ne changerait point de système, mais qu'elle se chargerait de transmettre à Votre Majesté Impériale et Royale des propositions de paix si la Russie le désirait '. »

' A Napoléon, 17 décembre 1812.

• Cf. t. VII, p. 29».

' Rapport à l'empereur, 19 décembre 181J. — Cf. ci-dessus, p. 14; ci-après, p. 33.

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