‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 7 sur 103 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Cependant les événements se précipitaient. York risquait de se trouver acculé à quelque extrémité redoutable. On ne pouvait indéfiniment le laisser sans réponse; on lui adressa celle-ci, le 21 décembre : Se garder des incartades, ne point trop tendre la corde, ne point oublier que Napoléon était homme de génie, inépuisable en ressources; se conduire, d'ailleurs, d'après les circonstances. Rien n'était prescrit, rien n'était défendu; on s'en remettait à York; on se réservait de l'approuver ou de le désavouer, ce qui permettait, en attendant « les circonstances w , de protester de la ferme intention où l'on était de persévérer dans l'alliance.

Maret arriva le 23 décembre, vit le roi, vit Hardenberg, et se laissa persuader par la loyauté du geste, la loyauté <le la physionomie du roi, l'adresse de Hardenberg à insinuer que la loyauté est le plus fin des calculs. » Le travail pour l'augmentation du contingent n'est pas encore signé, dit ce ministre; mais l'approbation du roi est certaine. »

Les Prussiens avaient eu longtemps la neutralité dans l'âme; la duplicité, depuis 1807, en avait pris la place. Malgré le désastre de la grande armée, Macdonald demeurait intact et se rabattait sur la Prusse; Augereau occupait toujours Berlin avec 12,000 hommes, et tant qu'il serait-là, un fructidor prussien semblait toujours à craindre : ce duc sansculottes demeurait homme, dès la première alerte, à traiter le roi de Prusse, ses ministres et toute sa cour comme il avait à Paris, en 1797, traité les mandataires du peuple souverain. Ajoutez que ce double jeu, qui était pour eux une nécessité, entrait aussi dans leurs goûts et leurs calculs. « Pourquoi, écrivait naguère Hardenberg dans son journal, n'écraseraiton pas les Français dans la retraite? » « Il faut frapper et anéantir» , mande le roi à son ministre *. Mais si c'était bien réellement leur pensée de derrière la tète, ils ne se la confiaient qu'à l'oreille, portes closes. Ils se flattaient de trouver en Autriche une double garantie, tant contre les Russes, alliés

* 88 décembre 1813. OncKEif, O. und Pr.

LA COISVENTION DE TAUROGGEN. — 181J. 19

de demain, que contre Napoléon, allié d'hier, les Russes réclamant le passag^e et Napoléon réclamant des soldats pour leur barrer la route. Hardenberç, Ancillon, Knesebeck tinrent conseil le 25 décembre. L'heure attendue avec tant d'aug^oisse depuis six années, Theure des résolutions viriles avait sonné. Ils le reconnaissent, mais ils concluent que si le moment d'açir est venu, les circonstances commandent d'agir avec circonspection. C'était Tavis du roi. On convint donc d'entrer en négociations avec Vienne, d'y envoyer Knesebeck, et l'on s'occupa de dresser ses instructions en conséquence.

Il devait s'assurer des intentions de l'Autriche; si l'Autriche est décidée à se tourner contre la France, Knesebeck déclarera que telle est aussi l'intention du roi, mais que la Prusse ne peut actuellement prendre Tinitiative. Elle arme, mais tant que Talliance entre Vienne et Berlin ne sera pas conclue et que les armements ne seront pas achevés, « il sera de toute nécessité de gardercommeprécédemmentles apparences d'une harmonie parfaite. avec la France » . Le roi souhaiterait pour la Prusse la restitution intégrale des territoires qu'elle possédait avant 1805, pour l'Europe l'état de paix des trs^ités de Lunéville et d'Amiens, pour l'Allemagne la dissolution de la confédération du Rhin et le partage de la suprématie entre le Nord, à la Prusse, et le Sud, à l'Autriche, le Mein marquant la séparation. Mais, ajoutaient les instructions, u jusqu'à ce que tout soit mûr pour l'exécution du plan, Tintérêt des deux puissances exige de continuer à jouer avec autant de circonspection que d'adresse, le rôle d'allié fidèle de la France et de la tenir en parfaite sécurité, de ne point décliner expressément de nouvelles exigences de sa part et de la nourrir de vaines espérances » . Sous ce manteau, la Prusse pourra pousser ses préparatifs : les troupes auxiliaires à fournir à la France y serviront de prétexte. Hardenberg écrivit à Gneisenau à Londres: «Napoléon exige l'élévation à 30,000 hommes du corps auxiliaire. Il exige un cordon sur le haut Oder. Nous en profitons pour augmenter notre armée et concentrer nos

forces, comme nous l'avions fait et projeté au printemps de Tannée passée *. »

Mais il fallait sauver les apparences, Frédéric-Guillaume dissimulait si bien ses desseins, que son peuple n'était pas éloigné de lui imputer sa conduite à trahison. Chacun, à la vue des épaves de la grande armée, mesurait Tétendue du naufrage et se rendait compte que Toccasion s'offrait du salut, puis de la revanche. On peut dire que toute la Prusse en était convaincue ; elle demandait à courir aux armes, et ne s'expliquait ni l'état de génuflexion où son roi demeurait devant l'empereur, ni ces levées d'hommes destinés à combattre contre leur patrie ; on s'étonnait, on se scandalisait de l'intimité affichée avec Saint-Marsan, de tant de dîners offerts en gala et très ostensiblement aux Français en résidence ou en passage, à Maret, à Âugereau, à Narbonne enfin, qui avait précédé Maret, qui resta après lui et qui poussait sa petite entremise matrimoniale.

Hardenberg ne découvrait pas sans humeur, dans les agitations du public, dans les menées des sociétés secrètes, la main de l'homme qu'il considérait comme un dangereux révolutionnaire, Stein. «Rien déplus urgent, sans contredit, écrivait-il, que de réprimer dans le principe ces effervescences V . a 11 est bien triste, disait Ancillon, que depuis 1809 il se soit répandu dans les esprits des maximes subversives de tout ordre social. Beaucoup de gens se sont persuadé que la nation pouvait prendre l'initiative, et que cette nation, c'est eux. Il faut les réprimer, c'est le meilleur moyen de donner de la confiance aux Français. » Les peuples ne comprennent point ces politiques à double et à triple fond. Il leur faut honorer ce qu'ils aiment et croire à la beauté de la cause à laquelle ils se sacrifient. Les diplomates ont tendu d'illustres pièges : ils n'ont jamais, par le jeu de leurs machines, soulevé d'enthousiasme. La Prusse attendait non des conseils de prudence, des ordres de se taire et de se tenir coite, mais le

' Ilardenberf; à Gneiienau, 29 décembre; Instruction à Kruiemarck, 31 décembre 1812; Instruction à Knetebeck, 2 janvier 1813. Onckbn.

LA CONVE]STION DE TAUROGGEN. — 1812. 21

cri de guerre, la sonnerie des trompettes. York fit le geste et donna le signal impatiemment guetté.

Investi de la plus redoutable responsabilité envers son pays, York ne s'inspira que du sentiment politique : il fut peuple et il agit comme eût fait un pauvre soldat placé aux avantpostes en sentinelle perdue, comme agissait le dernier des paysans de la vieille Prusse en voyant arriver les libérateurs. Le roi lui avait laissé Foption entre la servitude militaire et le devoir civique, entre la discipline et la conscience nationale : ce soldat obéit à la voix qui partait de plus haut et commandait le plus impérieusement. Mais ce soldat à Tàme prussienne était en même temps un Prussien retors et avisé. Il fit un acte qui décida des destinées de son pays ; il le fit à la fois d'instinct et de conseil : il fut téméraire, et le fut avec politique. Le 2 janvier I8I3, le roi et Hardenberg s'évertuaient encore à nager entre deux eaux, osant à peine affleurer à la surface pour respirer un instant, lorsqu'ils apprirent que la défection qu'ils travaillaient à filer avec une industrie si insidieuse, un corps de l'armée prussienne l'avait spontanément consommée. Le drapeau était engagé, l'honneur du roi compromis et la nation appelée aux armes par un formidable coup de clairon : la guerre d'indépendance s'annonçait comme une révolution.

Macdonald opérait sa retraite surTilsit, laissant York et ses Prussiens à l 'arrière-garde. York se retirait très lentement; les Busses l'inquiétaient peu; cependant, il advint que, le 24 décembre, le général russe Diebitsch le coupa de Macdonald. Le soir même, York et Diebitsch se rencontrèrent aux avant-postes. Diebitsch déclara qu'il avait ordre de ne point traiter les Prussiens en ennemis, et que les généraux russes possédaient des pouvoirs pour conclure une convention de neutralité. York ne se prononça sur rien, ne prit point de parti, mais il laissa les Russes se mettre en position de lui barrer le chemin. Le 26, il reçut un message de Paulucci, avec la lettre d'Alexandre du 18, qui offrait l'alliance et promettait la reconstitution de la Prusse. C'était de quoi réfléchir. Faute

3tt DEFECTION DE LA PRUSSE ET DE L'AUTRICHE. — 181Î.

d'ordres de Berlin, York temporisa encore et revit Diebitsch. Us 'convinrent que les hostilités cesseraient de fait, et qu*ils manœuvreraient Tun et l'autre de façon à paraître, Diebitsch couper la route, et York se dérober devant des forces supérieures ^ Par cet arrangement verbal, il croyait avoir évité toutes difficultés. Il envoya, le 27, à Berlin, le comte Henckel de Donnersmarck pour en instruire le roi. Le 29, il s'arrêta à Tauroggen, tout près de la frontière prussienne : c'est là que le trouva Seydlitz, un de ses envoyés, qui revenait de Berlin, avec la remarquable instruction de ne point faire a d'incartade » , d'agir selon les circonstances, et pour toute lumière l'avis que le roi demeurait attaché à Talliance française. Il reçut le même jour un billet de Macdonald l'invitant à le rejoindre à Tilsit.

Les Russes mesuraient toutes les conséquences de la défection d'un corps prussien, à la première rencontre, au seuil de TAllemagne. Clausewitz, qui accompagnait l'armée russe, augurait mal des hésitations d'York. Il se rendit à Tauroggen, où il arriva le soir du 29 ; il portait une lettre de l'état-major russe, déclarant que l'armée de Wittgenstein serait le 31 sur la rive gauche du Niémen, coupant la route de Tilsit à Kœnigsberg. York ne lui laissa pas le temps de lui remettre le pli. Dès qu'il l'aperçut, il Tapostropha : « Arrière! ne m'approchez pas!... Je ne veux plus avoir affaire à vous. Vos damnés cosaques ont laissé passer un message de Macdonald qui me prescrit de marcher sur Piktupôhnen, et d'y opérer ma jonction avec lui. 11 n'y a plus à hésiter : vos troupes n'arrivent pas, vous êtes trop faibles; il faut que je marche; je vous interdis toutes ces négociations qui finiraient par me coûter la tête ! » Glausewitz pria York de lire, avant de pousser plus loin, la lettre qu'il lui apportait. Lorsqu'il se rendit compte du péril où le plaçaient les progrès de Wittgenstein, et apprit que, faute de se décider avant le 31, il serait traité en ennemi, York changea de langage. « Glausewitz, dit-il,

* Comparez, en 1794, les manœuvres de Mœliendorf préparant la défection de l'Autriche et amorçant les pourparlers de Bâle, t. IV, p. 138.

VOUS êtes un Prussien. Croyez-vous à la sincérité de cette lettre? Pouvez-vous me donner votre parole d'honneur que Wittg^enstein sera réellement, le 31, aux points indiqués là?» Glausewitz se porta g^arant de la sincérité de la déclaration; quant à Texécution, il se réserva : « Votre Excellence sait qu'à la g^uerre, avec la meilleure volonté du monde, on est souvent forcé de rester en deçà des lignes qu'on s'est prescrites. » York avait fait appeler son chef d'état-major. Il demeura quelques instants pensif, puis, prenant la main de Glausewitz : u Vous me tenez. Dites au général Diebitsch que nous nous parlerons demain matin au moulin de Poscherun et que d'ores et déjà je suis résolu à me séparer des Français et de leurs affaires. » Il ajouta : a Je ne ferai pas les choses à demi; je vous procurerai aussi Massenbach. »

Massenbach commandait la partie du corps auxiliaire qui avait suivi Macdonald. York avait sous la main un officier de cavalerie de cette troupe ; il lui demanda : « Que dit-on dans les régiments? » Et comme l'officier ne trouvait point de paroles pour exprimer la joie de ses camarades à la pensée de rompre avec les Français : « Vous avez beau dire, vous autres jeunes gens; moi, vieillard, je sens ma tête branler sur mes épaules. » Il réunit ses officiers et leur dit * « Messieurs, l'armée française est anéantie par la main vengeresse de Dieu. Le moment est venu où nous pouvons recouvrer notre indépendance en nous réunissant à l'armée russe. Que ceux qui sont décidés comme moi à sacrifier leur vie pour la patrie et pour la liberté me suivent; que les autres se retirent... Si l'affaire tourne bien, le roi me pardonnera peul-être; sinon j'y perdrai ma tête. En ce cas, je recommande à mes amis ma femme et mes enfants. » Un cri unanime lui répondit : a Nous sommes avec vous ! »

Le lendemain, 30 décembre, le matin, Diebitsch, accompagné de Glausewitz et du comte Dohna, rencontra au moulin de Poscherun York, qui avait amené avec lui le colonel de Rœder et le major de Seydlitz : six personnes, dont cinq Prussiens de naissance. Glausewitz et Dohna étaient déjà au service

russe; les autres se donnèrent à la Russie. Séance tenante, la convention fut sig^née. C'était un arrangement tout militaire, sans le plus léger appoint de politique. Les Prussiens délimitaient le territoire qu'ils occuperaient entre Memel et Tilsit; ce territoire et leur corps d'armée seraient en quelque sorte neutralisés et le demeureraient jusqu'à ce qu'il eussent reçu les ordres du roi. En tout cas, ils auraient le passage libre et s'engageaient à ne point servir contre la Russie pendant trois mois. La chose faite, York expédia deux lettres qu'il avait préparées, l'une pour Macdonald et l'autre pour le roi, très sommaires ^

Massenbach et son détachement reçurent l'ordre de quitter Macdonald. Le 31 décembre, au matin, ils avaient disparu. Macdonald en apprit la nouvelle en même temps qu'il recevait la missive d'York *. Il décida aussitôt d'évacuer Tilsit. York l'y remplaça le 1" janvier 1813. Le 3 janvier, ce général adressa au roi une seconde lettre, développée celle-là, et où il expliquait les motifs de son acte, a Je l'ai fait sans l'ordre de Votre Majesté. Les circonstances et de graves considérations le justifieront près des contemporains et de la postérité... Il est réservé à Votre Majesté, comme en 1805, d'être le libérateur et le protecteur de ses peuples et des peuples d'Allemagne. 11 est trop évident que la main de la Providence a tout conduit... Mais l'occasion veut être saisie rapidement. Maintenant ou jamais, c'est l'heure de conquérir la liberté, l'indépendance, la grandeur... Il fallait un exemple aux pusillanimes; TÂutrichc suivra celui de Votre Majesté... Je ne lui demande aucune considération pour ma propre personne. De quelque façon que je meure, je mourrai pour Elle. «

Le premier anneau de la grande armée cosmopolite était rompu; le premier coup de la révolution nationale de l'Europe était porté, le système des alliances de Napoléon brisé. L'exemple allait être contagieux en Allemagne, c'était comme

* Marteîis, t. VII, p. 60.

■ MiCDOniLD, Souvenirs, p. 184 et suiv., leUre du 31 décembre 1812.

un tocsin qui allait retentir dans toute la Confédération. Peu de chose sans doute, à côté d'une catastrophe comme celle de la grande armée, que la marche à droite ou à gauche d'une dizaine de mille Prussiens; mais grand'chose que la défection du plus enchaîné, du plus craintif, du plus abaissé des vaincus de Napoléon, devenus par force ses alliés.

L'acte de Tauroggen portait immensément loin, et Ton n'exagère point en rapprochant, pour l'étendue, ces conférences de décembre 1812, dans les plaines de Pologne, de ces autres conférences, également confuses, inquiètes, obscures, qui avaient amené, en 1792, Brunswick à battre en retraite dans les plaines de la Champagne. Comme l'acte de Brunswick, celui d'York ne s'explique que par l'allure générale, l'atmosphère, le vent qui passe, le temps, en un mot ce qu'on appelle fatalité, parce que la direction en échappe à la volonté individuelle et que tout s'opère par le concours de tous. A la fin comme au début de la grande guerre, la Prusse marquait le pas et donnait le signal d'une de ces évolutions des choses qui faisaient dire à Goethe le soir de Valmy : « C'est une ère nouvelle qui commence » . C'en était une, en effet, et le revers de l'autre : défection de la Prusse à l'Europe des rois alliés contre la Révolution française, en 1792; défection à la France, en lutte contre l'Europe des nations insurgées, en 1812.

Voilà de ces actions que le roi de Prusse ne pouvait concevoir. Sa vanité royale les désapprouvait quand il ne les commandait pas, et il n'entrait pas dans son caractère de roi de les commander jamais. York, par son appel bruyant de trompettes, déconcertait la fugue pédante et morne de la musique officielle prussienne. Un général s'était permis d'agir de luimême, sans ordre, ce qui équivalait à désobéissance et presque à trahison! Le prince, en tant que chef d'armée, s'en froissa; sa politique s'en trouva bouleversée dans toute ses machines et, à les voir, tout d'un coup, branler et s'enchevêtrer dans leurs courroies, il sentit le vertige; mais le fond de l'homme était brave^ le fond du roi était patriote, et ce prince,

éternelle victime de son indécision, éprouva un battement de cœur en voyant qu'un de ses sujets avait osé accomplir ce qu'il n'osait point même penser, et lui disait la volonté publique : vox populi, vox Dei, Toutefois, il n'en fallait rien laisser paraître, ni même se l'avouer, en prendre conscience. Le premier mouvement, le naturel, fut la joie; le second, l'humeur et l'inquiétude; le troisième, la dissimulation.

Le 2 janvier, raconte le prince Guillaume — le futur empereur d'Allemag^ne, — « il était trois heures, le roi allait sortir pour sa promenade quotidienne — à Potsdam — avec le prince royal, le prince Frédéric et moi, — lorsque le comte Henckel parut dans l'orangerie du nouveau jardin, où nous avions dîné... Le roi s'éloigna avec lui... Au bout d'une demiheure, pleine d'anxiété pour nous, il revint. Sa physionomie respirait un air de satisfaction que nous ne lui avions pas vu depuis longtemps : elle nous réjouit d'autant plus qu'elle contrastait davantage avec les paroles qu'il nous adressa : — Le comte Henckel m'a apporté une fâcheuse nouvelle : York a capitulé avec son corps; ils sont prisonniers des Russes; les jours de 1806 semblent recommencer. — Nous demeurâmes pétrifiés. »

Hardenberg se montrait, en ces rencontres, homme de belle tenue et ne perdait point la tète. Il alla au plus pressé et pensa tout de suite au changement que ce coup de partie apportait au grand jeu des indemnités et compensations. Les offres réitérées d'Alexandre, par Lieven, par Boyen, par Paulucci prenaient un tout autre caractère après l'acte d'York; il devenait évident que les affaires finiraient, après plus ou moins de détours, par cet accommodement. Hardenberg changea de front. L'instruction dressée pour Knesebeck, à Vienne, subordonnait toute l'action de la Prusse à une entente avec l'Autriche. Hardenberg y ajouta, ce jour-là même, 2 janvier, ce post-scriptum que : « dans le cas où les Russes franchiraient la Vistule et se présenteraient sur l'Oder, le roi ne veut rien conclure avec eux sans l'assentiment de l'Autriche ; mais il souhaite cet assentiment et, selon lui, il est de l'inté-

rét de TAutriche de le donner. » Ce n'était point une mince affaire à conduire : il fellait faire face de tous les côtés et ruser avec tout le monde; avec Saint-Marsan, Narbonne, Augereau pour les tenir en illusion, les persuader qu'on demeurait fidèle, le déclarer au peuple prussien, par tous les discours officiels, tous les g^estes ostensibles, c'est-à-dire afficher la défection à la cause nationale afin de voiler la défection à Tennemi; ruser avec York de façon qu'il ne pût ni se dire ni même se croire approuvé ; tâcher de démêler le jeu d'Alexandre, sMl était sincère dans ses offres et de quelle façon il entendait la reconstitution de la Prusse et de l'Allemagne ; ne se point livrer à lui, tout en s'assurant son alliance ; s'assurer rAutriche,au besoin, contre les Russes, s'ils visaient à la suprématie à la manière de Napoléon, et cependant ne se point lier avec l'Autriche au point de ne pouvoir traiter avec Alexandre si l'on y trouvait son intérêt; enfin paraître désolé quand, au fond, on exultait.

Le soir, il se donnait un bal où les princes étaient conviés. Ils refusèrent de s'y rendre. « Et pourquoi? leur dit le roi. Ce n'est pas cela qui peut vous en détourner. » Le lendemain,

3 janvier, Krusemarck partit pour reprendre son poste à Paris : son instruction lui prescrivait de marcher avec TAutriche. Le 4, Knesebeck se mit en route pour Vienne, afin de délibérer cette marche commune.

Saint-Marsan ne savait rien encore ; la prudence commandait de le laisser, jusqu'au bout, cuver sa confiance. Le

4 janvier, il assistait à un grand dîner chez Augereau, avec Narbonne, Hardenberg et Hatzfeld. Pendant le diner, on lui remit un pli de Macdonald, expédié par Berthier, et relatant l'événement. On lut la lettre à table. « Le baron de Hardenberg a paru atterré. »» Augereau, Saint-Marsan, Narbonne tt épuisèrent la matière ». « Le baron de Hardenberg a abondé en notre sens, ainsi que le prince de Hatzfeld. Il s'est rendu sur-le-champ chez le roi, qui vient de rentrer en ville.

Rapport de Saiat-Martan, 4 janvier :18J3« Fais, Manuscrit de 1813. — Viu,KUAi5, Souvenirs,

Il propose de destituer York, de le faire arrêter s'il est possible, de donner le commandement au général Kleist, de rappeler les troupes..., d'envoyer le prince Hatzfeld à Paris. » Narbonne et Saint-Marsan se rendirent chez le roi, qui prodigua les assurances de loyauté, les témoignages d'indignation. On leur raconta que les premiers mots de Frédéric- Guillaume avaient été : » Il y a de quoi prendre une attaque d'apoplexie. Que faut-il faire? » Saint-Marsan opina qu'il convenait de mettre toutes les troupes du contingent prussien sous le commandement de Murât, général en chef depuis le départ de Tempereur. « Non seulement, dit le roi, l'avis du comte de Saint-Marsan est bon à suivre, mais c'est une chose de droit. » Ainsi fut décidé, et Saint-Marsan en fut informé, le 5 janvier.

Ce diplomate dut s'avouer pourtant que je ne sais quoi de louche pesait sur toute l'affaire. Il reçut communication d'une lettre que le major de Natzmer, aide de camp particulier du roi, était chargé de porter à Murât, à Elbing : « Cette mesure a excité mon indignation autant que ma surprise..., disait le roi. Le major de Natzmer porte mes ordres de destituer le général York et de le faire arrêter. Je n'ai pas besoin de dire que je ne ratifie point la convention. » Natzmer partit de Berlin le 5 janvier au soir; mais au lieu de se rendre à Elbing, chez Murât, il fit un crochet vers le quartier général d'Alexandre : il portait à cet empereur une communication verbale : le roi approuve la convention de Tauroggen, mais il ne peut la ratifier publiquement; quand l'armée russe aura atteint l'Oder, il sera prêt à signer avec l'empereur une alliance offensive et défensive ^

Cependant Narbonne, soit qu'il conçût les soupçons dont on a fait plus tard honneur à sa perspicacité', soit qu'il se sentit au terme de sa mission, se décida à en découvrir l'objet réel. Il alla, le 7 janvier, prendre congé de Hardenberg;

*Cf. dans Okcken, t. II, p. 555, lei propos de Hardenberg à Ompteda le 6 janvier, et la letlre à Gneisenau, le 9.

* Voir ViLLEMAW, t. I, p. 240.

et lui insinua que rien ne serait plus propre à affermir ralliance avec la France qu'un mariage entre le prince héritier et une princesse de la famille impériale, une Beauharnais ou une fille de Mural. Hardenberg, naturellement, s'excusa de ne point répondre avant d'en avoir référé au roi, et l'effet de cette référence fut une note qu'il inscrit dans son journal : « On s'excusera sur les pourparlers entamés pour une princesse autrichienne. Hatzfeld ne doit faire aucune avance. Avant tout, sa mission n'est qu'un masque. »

Cette mission annoncée dès le 4 janvier se disposait en pleine lumière, sous les yeux de Saint-Marsan. Hardenberg le tenait au courant des moindres détails ; il lui fitlire les instructions o en original » . Elles exprimaient « l'indignation du roi ' 1» . Il lui confia, en outre, que ce prince n'avait, sur l'ouverture de Narbonne, « manifesté assurément s'il la rejetait entièrement ou s'il l'adopterait en certain cas »> . Il ne s'en dissimulait pas les avantages possibles; mais il était père; il réservait les sentiments de son fils; toutefois, « si les avantages étaient considérables, de nature à placer la monarchie dans un rang plus élevé que celui où elle se trouve actuellement. .. » , bref si le mariage se devait conclure, ce ne serait jamais sans doty et déjà les Prussiens indiquaient celle qu'ils aimeraient à recevoir, le duché de Varsovie, par exemple. Saint-Marsan l'entendit à demi-mot. «Tout cela, mandait-il, est conséquent avec son caractère probe et loyal... L'expérience a mûri ce prince. » Saint-Marsan rapportait, à l'appui, ce discours qu'il tenait de confidents autorisés : u II est vrai que la plupart de mes sujets sont indisposés contre les Français, et c'est assez naturel; mais à moins qu'ils n'y soient poussés par des demandes de sacrifices insoutenables, ils ne remueront pas. . . Je crois avoir des données sûres que TÂutriche tiendra ferme dans son alliance avec le France. Quand cela ne serait pas, ma position est bien différente de celle de cette puissance. Je suis l'allié naturel de la France. . . Dites à l'empe-

^ Rapports de Saiot-Marsan, 11, 12 janvier 1813.

reur que pour des sacrifices précuniaires, je ne peux plus en faire; mais que s'il me donne de l'argent, je puis encore lever et armer 50 à 60,000 hommes à son service. » C'eût été un chef-d'œuvre hon seulement de faire annuler de la sorte, par Napoléon, l'interdit placé sur l'armée prussienne, mais encore de se faire payer par lui les troupes destinées à le combattre. Vaille naturel de la France! C'était la proposition que tant de fois depuis le conseil exécutif provisoire et le comité de salut public, les gouvernements de Paris avaient lancée vers Berlin. Elle y était demeurée- sans écho. Toutefois la phrase sentait son 1792. Le brave Augereau s'en trouva tout réconforté, tt J'ai la plus grande confiance dans le dévouement que porte le roi de Prusse à Sa Majesté l'empereur; mais il faudrait aussi que l'on eût un peu plus de confiance en lui... Ce pays n'est maintenu que par le calme de son souverain *... » Hardenberg écrit dans son journal, le 5 janvier : « Saint-Marsan et Hatzfeld ont dtné chez moi. Nécessité de cacher au premier le véritable système, comme on l'a fait à Goltz et à tout le monde » . Ainsi lesté, Hatzfeld partit pour Paris, le II janvier 1813.

Un envoyé autrichien, chargé d'une mission assez analogue, l'y avait précédé. Avec des cartes un peu différentes et une combinaison à plus longue portée, le même jeu se jouait à Vienne qu'à Berlin. La Prusse, encore occupée par un corps français, rusait avec plus de cynisme; l'Autriche, éloignée du théâtre de la guerre, y pouvait mettre plus d'élégance et plus de raffinement. Metternich depuis longtemps se préparait à cette crise. « Dans une guerre entre la France et la Russie,

' Augereaa à Berthier, 12 janvier 1813.

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