LE GRAND DESSEIN DE METTERNICH. — 181Î
ayait dit Metternich, rAutriche aura une position de flanc qui lui permettra de se faire écouter avant et après la lutte, v Avant, non, et la neutralité s'était, sous la main de Napoléon transformée en alliance ; mais , entre les mains de Metternich, Talliance se tournait en neutralité de fait, et la fameuse position de flanc se découvrait. Il s'agissait de Toccuper ^ Sur un point capital ses calculs le trompaient. Il croyait à un hivernage en Russie, à une seconde campagne en 1813 : la retraite de Moscou le surprit, le désastre le déconcerta. Il refusait de le croire si profond, surtout irréparable. La crainte d'un retour offensif de Napoléon ne cessa de le hanter, a La destruction de l'armée de Russie, disait-il au commencement de novembre, n'empêcherait pas la France d'en mettre une autre sur pied. » Il supputait le concours intéressé des confédérés allemands, a Quant à l'idée de pouvoir, dans la guerre actuelle, affranchir l'Allemagne, il n'y voyait encore aucune vraisemblance... Il faudrait, » écrit un diplomate de ses amis , » pour vouloir réaliser un pareil projet, être préparé d'avance à une guerre d'encore plusieurs années, ce que l'Autriche certainement n'est pas *. »
Toutefois, aux lueurs indistinctes qui venaient de Russie, son esprit travaillait, et, sans apercevoir encore le but à portée de ses mains, sans discerner encore les directions à prendre, il spéculait, il combinait; il entrevoyait une médiation qui rendrait l'Autriche arbitre de la paix; mais il en apercevait aussitôt le péril, et ce péril était double : en premier lieu, une victoire de la France; en second lieu, une victoire des ennemis de la France, et alors les prétentions de la Prusse à dominer TAllcmagne, les prétentions de la Russie à gouverner l'Europe, à s'étendre en Pologne, à se pousser en Orient, bref Tune dans la Confédération du Rhin,
* Sar le« origines de ce dessein, cf. t. VIT, p. 304; Oncker, O. und Pr. 1. 1, pièces. Lettre de Metternich à Hardenberg à Berlin, 5 octobre 1813; et t. II, eitraits des rapports du comte Hardenberg, ministre de Hanovre à Vienne. — Mémoires de Metternich ^ t. I, p. 124 et suiv.
' Le comte Hardenberg, de Vienne, k Munster, à Londres, 9 novembre 1812.
l'autre dans l'Europe affranchie, reprenant, à leur bénéfice propre, le rôlede Napoléon. L'Autriche ne le pourrait admettre à aucun prix : à quoi bon renverser Napoléon, déjà branlant, pour réédifier un édifice bien plus redoutable à la monarchie autrichienne que ne le serait désormais le Grand empire? Ce n'étaient là, d'ailleurs, que des propositions d'avenir; dans le présent, l'Autriche se trouvait doublement liée, et par le traité de 1809 qui limitait son armée à 150,000 hommes, et parle traité de 1812 qui mettait 30,000 hommes au service de Napoléon '. Ces 30,000 hommes, le corps auxiliaire commandé par Schwarzenberg^, restaient intacts ; le premier point était d'en recouvrer la libre disposition, de se dérober aux demandes pressantes d'une augmentation d'effectif de la part de Napoléon, mais de ne les pas repousser cependant, car c'était le seul moyen d'obtenir de lui la licence d'armer et de se remettre, sans lui inspirer de méfiance, en condition de le combattre. Le second point était de rester avec la Russie sur le pied de neutralité où l'on s'était mis, d'arrêter les Russes aux frontières de la Gallicie, de les tenir en suspens en leur laissant espérer une alliance prochaine. Enfin, il convenait d'encourager la Prusse à la révolte, et pour l'exemple qu'elle donnerait, et pour la situation périlleuse où elle se placerait, ce qui permettrait à l'Autriche soit de profiter de sa déroute, soit d'attendre les événements, de les solliciter adroitement, de se réserver toutes les chances. Préparer l'Europe à l'arbitrage autrichien; faire en sorte qu'après avoir successivement rassuré et inquiété tout le monde, l'Autriche, en cas de victoire finale de Napoléon, trouvât partout des clients; en cas de défaite des Français, partout des alliés, et qu'elle consommât, à son avantage, la ruine du Grand empire ou la ruine de l'Europe; bref, le moment venu, disposant de 300,000 hommes, appoint décisif dans la lutte, mettre l'alliance autrichienne aux enchères de l'Europe; se donner à qui paierait le mieux, à qui procurerait le plus de
» T. VII, p. 569.