LA DERNIÈRE BATAILLE
encore une fois, allait dépendre d'une seule bataille : il pourrait, il devait la gagner : mais qu'en ferait-il? Quand il pensait à recommencer Marengo, Âusterlitz, léna, il oubliait qu'après Marengo et pour le compléter il avait fallu Hohenlinden ; que pour conserver les conquêtes de Marengo et de Hohenlinden il avait fallu Austerlitz; que pour tirer d'Austerlitz ses conséquences, c'est-à-dire paralyser la Prusse après l'Autriche, il avait fallu léna; que pour tirer d'Iéna ses conséquences, c'est-à-dire paralyser la Russie après la Prusse, il avait fallu Friedland; et qu'après cette victoire il avait fallu recommencer avec l'Autriche, que tout avait failli être remis en question à Essling, et qu'il avait fallu Wagram pour ramener les choses au point où elles étaient au lendemain de Friedland.
Or, depuis octobre 1812, Napoléon battait en retraite, et le pire était que l'Europe autour de lui se concentrait. Il n'a- {jissait plus comme le coin qui s'enfonce dans le bois et le fend ; il était pris lui-même entre deux mâchoires énormes qui se refermaient sur lui. La fortune qui abandonnait Napoléon, et avec lui la grande armée, et avec eux la France, c'était la révolution qui naguère les avait poussés sur l'Europe et qui maintenant se retournait contre les Français. Ni les généraux ni les soldats ne la reconnaissaient ; et comment l'auraientils reconnue a dans cette horde d'esclaves, de traîtres, de rois conjurés? » Car ils en étaient toujours à l'âge héroïque, au temps où ils étaient jeunes et où ils s'étaient engagés pour la vie. La révolution, pour eux, c'était le 14 juillet, les Français s'embrassant avec des larmes de joie; c'était la fédération, la patrie en danger, la royauté brisée parce que le roi pactisait avec l'étranger; le salut public, la France délivrée, la France élargie jusqu'au Rhin; des peuples qu'on proclamait frères, appelés à la liberté, des républiques que l'on se donnait pour sœurs, fondées sur les frontières de la France républicaine, étendue aux limites de la Gaule de César; c'était la voie triomphale de Milan, de Rome, de Naples, de Vienne, de Berlin, de Moscou même. Comme à travers cette sublime
aventure, ils se jugeaient demeurés toujours les mêmes, ayant passé sans le savoir de la guerre de défense à la guerre de conquête, de la république jacobine à la république consulaire, puis à la république césarienne, dont Napoléon s'était fait Tempereur, ils n'imaginaient pas que les autres peuples eussent changé, qu'il se fût fait autour de la France et par leur propre ouvrage une révolution, revers et contre-partie de celle qu'ils avaient glorifiée, mais tout aussi puissante dans la guerre, aussi redoutable et conquérante. Cette étrange moisson de peuples qu'ils avaient semée, les surprenait. Sans doute ils avaient rencontré çà et là, autrefois, des résistances bizarres : en Vendée, en France, en Galabre, aux Abruzzes, en Italie ; puis toute l'Espagne, qui n'était que de vastes Calabres. Mais ils avaient une explication toute prête : le fanatisme, la superstition, les moines, les brigands, la chouannerie ! Et ils avaient conservé l'illusion qu'ils emportaient à la fois, dans leurs gibernes le bâton de maréchal pour tout soldat de France, le Code civil et la liberté pour tout enfant de l'Europe conquise par les Français.
Ils en étaient toujours au temps où, en Italie, on qualifiait de patriotes les partisans du Directoire de Paris, et d'anarchistes les partisans de l'Italie aux Italiens. De quoi se mêlaient donc ces peuples barbares? Que voulaient ces prétendues nations? La « grande nation » ne suffisait-elle plus à la liberté des peuples? N'y avait-il plus de place dans le Panthéon de l'empereur pour toutes les icônes et tous les dieux, comme dans son église des Invalides pour tous les trophées? Quel délire emportait ces Russes misérables et asservis et leur faisait brûler leurs masures, leurs villes, leurs récoltes sur les pas du libérateur? De quoi se mêlaient ces Allemands absurdes et dénaturés? Des Allemands féroces qui marchaient à l'assaut, des Prussiens qui ne fuyaient plus, ne se ménageaient plus, comme au temps de Brunswick et du « vertueux » Mœllendorf; des Autrichiens mêmes qui allaient de l'avant! Les alliés entrant dans Paris, Pitt et Cobourg ressuscites en chair et en os; les émigrés revenus, les Bourbons rétablis sur le