L'EXIL DE NAPOLÉON
Le 6 juillet, BlOcher et les Prussiens entrèrent dans Paris, les Anglais demeurant campés au bois de Boulogne'. Ils chassèrent du Luxembourg les pairs de Napoléon, qui délibéraient encore sous la présidence de Cambacérès. Decazes, préfet de police, prit les cle£s de la chambre des députés. Le 8, le Moniteur annonça que la chambre était dissoute. Fouché passa officiellement du gouvernement provisoire, fait contre les Bourbons, au ministère des Bourbons, fait contre le gouvernement provisoire : les députés qui se présentèrent pour siéger trouvèrent des grilles closes et des baïonnettes, un Fructidor royal ; ils en comprirent la leçon à demi-mot, et s'en retournèrent chez eux, comme en brumaire, heureux de n'être point conduits à la Guyane, comme sous le Directoire, et de sentir leurs tètes plus solides sur leurs épaules qu'après le 2 juin 1793. Louis XVIII fit son entrée le 9, plus simplement, plus militairement qu'en 1814, mais au milieu d'un empressement plus général, qui çà et là, prit la forme de l'enthousiasme*, a J'avais prévu, dit-il, les maux dont Paris était menacé ; je désire les prévenir et les réparer. » C'était son vœu, c'était sa raison d'être devant les Français et tout ce qu'il possédait de force à l'égard des étrangers.
Devant le feit accompli, tout le monde s'inclina. Wellington, Castlereagh et Pozzo satisfaits, Alexandre résigné, et ne s'occupant plus que de créer à la Russie, dans la monarchie française une cliente, dans le public français une clientèle.
Les difficultés étaient immenses, on pourrait dire atroces. Il y en avait de très douloureuses ; l'invasion avec son train de vengeances inassouvies l'année d'avant; il n'y en avait pas
' Sur lears divergencet, Pozzo à Neaielrode, 2 juillel 1815. Polovtsoff. ' Baiuhte, I, p. i64. — Castellahb, I, p. 295.
k6k WATERLOO. — 1815.
de plus urgente et de plus embarrassante que la présence de Napoléon. Cet homme qui avait rempli le monde dix-neuf années durant, réduit désormais à l'impuissance, ne savait plus que faire de sa personne et les vainqueurs ne savaient que faire de lui. il était décidément trop g^rand pour tous les moules de l'ancien monde.
Comme on ne pouvait l'envoyer ni en Russie, ni en Allemagne, ni en Italie, où Ton tenait sa femme en une sorte de demi-captivité, ni en Autriche, où Ton internait son fils afin de le livrer aux pédants de cour et d'État; comme tout le monde redoutait de le voir partir pour l'Amérique, d'où l'on revient avec trop de facilité, l'Angleterre, le seul gouvernement qui possédât des iles lointaines et fût en mesure d'en interdire l'approche et de les bloquer lui-même, en quelque sorte, se voyait avec humeur inévitablement menacée de la garde du prisonnier. Les ministres anglais auraient préféré passer à d'autres cette besogne discourtoise et se débarrasser de l'empereur par d'autres moyens... Qu'il mourût I Que ne se faisaitil justice à lui-même ! Lord Liverpool en raisonnait par dilemme ' : « De deux choses l'une, ou Napoléon doit reprendre son caractère primitif de sujet français, ou il n'est rien du tout, et il a conduit ses expéditions à la manière d'un outlaw, d'un proscrit qui est en dehors de la société, en dehors des lois, hostis generis humani. » Dans le premier cas, il appartient à la justice du roi de France : a Nous voudrions, mandait ce lord à Castlereagh, que le roi de France 6t fusiller ou pendre Bonaparte; ce serait la meilleure façon de terminer l'affaire. » Et il disait à Lieven, l'ambassadeur d'Alexandre^ : tt Les hommes de loi de ce pays-ci étaient généralement d'opinion que S. M. Très Chrétienne aurait eu tout droit, et sans grand examen, de le faire juger et condamner » . Ajoutons : « et exécuter sans désemparer » : la procédure, l'arrêt et la mort du duc d'Enghien. Pour l'opération, A défeut du conseil de guerre de Vincennes, on possédait des cours prévôtales, « ce
* Au chancelier, lord Eldon, Lord nosEBERRY, Napoléon. Traduction Filon. ' Lieven à Netseirode, 28 juillet 1815. Marte:«s, t. XI, p. 239.
l'exil de NAPOLEON. — 1815. 465
qu'il y a de mieux, disait Napoléon, pour contenir le petit peuple et la canaille... Pendre, exiler, chasser, voilà ce que les Bourbons doivent faire; en 1814, ils n'avaient agi qu'à Teau de rose, aussi ils ont été culbutés K » Mais Louis XYIII ne Tentendait point de la sorte, et il en jugea bien. La cour des pairs, qui suffit pour Ney, ne suffisait point pour Napoléon.
Restait Tautre terme du dilemme : le tuer. Il était hors la loi, de par l'Europe même et ses représentants à Vienne. II ne fallait qu'un homme de bonne volonté : Maubreuil était disponible, Bruslart aux ordres, et il ne manquait point de chouans^ chauffeurs, compagnons de Jéhu impatients de se refaire la main et de se créer des titres à la reconnaissance du monde civilisé. Mais cet expédient, qui aurait eu l'avantage de concilier les précédents de l'ancien régime et ceux de la Révolution, le ban de l'Empire, et le hors la loi de la Terreur, ne convenait ni à Alexandre, qui avait solennellement garanti la vie de Napoléon, ni à Wellington, qui en avait assumé la protection. « Si le roi de France ne se sent pas assez fort pour le traiter comme rebelle, écrivit alors Liverpool, nous sommes prêts à nous charger de la garde de sa personne... »
Napoléon se livra lui-même, soit qu'il comprit qu'il n'avait plus d'autre destinée et qu'il préférât devancer l'arrestation, soit qu'il gardât sur l'Angleterre, les Anglais, leur caractère, leur constitution des illusions qui avaient été celles de presque tous les hommes de son âge; soit qu'il se figurât que, réfugié en Angleterre, il y serait libre d'aller, de venir, d'écrire d'agir, de parler à l'Europe et de se faire un parti, sorte de Charles-Quint prêt à sortir du cloitre ou de Charles XII chez les Turcs, soit qu'il se rappelât sa Corse, Théodore le roi postiche, et Paoli le grand citoyen, tous deux recueillis par l'hospitalité britannique^. Tout jeune, il avait composé, comme on compose un petit poème, une lettre de Théodore en prison
* GouRGACD, 27 décembre i 8 16.
* Frédéric Màssoif, Napoléon inconnu ; manuscrit de Napoléon, VII : Théodore à milord Walpole.
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à Walpole : « Hommes injustes! J'ai voulu contribuer au bonheur d'une nation. J'y ai réussi un moment, et vous m'admiriez. Le sort a changé. Je suis dans un cachot, et vous me méprisez. » Et l'ami de Voltaire, l'Anglais philosophe, Walpole, répondait : a Vous souffrez et vous êtes malheureux. Ce sont bien deux titres pour avoir droit à la pitié d'un Anglais. Sortez de votre prison, et recevez 2,000 livres de pension pour votre subsistance. « Il crayonnait ces lignes, vers 1788, probablement à Auxonne, lieutenant d'artillerie. De l'île d'Aix, où on l'avait transporté, empereur déchu et captif, il écrivit, le 14 juillet, au prince-régent d'Angleterre ; u En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoirau foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »
Cette démarche le conduisit à Saint-Hélène, où l'Angleterre se donna pour tâche historique, faute d'avoir pu supprimer sa personne, de supprimer son nom et d'anéantir sa mémoire. Il fut embarqué sur le Northumberland, Gockburn, qui commandait ce vaisseau, était réputé pour un Anglais a de rudes manières » . Après qu'il eut débarqué son prisonnier, Bertrand, compagnon d'exil de Napoléon, lui écrivit, et dans la lettre mentionna le titre de l'empereur : a Je n'ai point, répondit Gockburn, connaissance d'un empereur quelconque demeurant dans cette fie, ni d'une personne revêtue de cette dignité ayant, comme vous me le dites, voyagé avec moi sur le Northumberland. « C'était la consigne. Hudson Lowe l'appliqua jusqu'au delà de la mort. Il ne permit point que le nom de Napoléon figurât sur le cercueil de l'empereur, et la tombe de Napoléon fut scellée sur un cercueil anonyme :
Ici git! point de nom !...