LES OBJETS D'ART
landais, aux Rhénans, aux Espagnols ce qu'ils avaient dû céder ou laisser prendre. Les ministres anglais trahirent quelque velléité d'enrichir les musées de Londres par représailles, s'emparant, par droit d'aubaine, de ces chefs-d'œuvre qu'ils qualifiaient eux-mêmes de a pillés » par les Français * . Ils en raisonnaient comme on faisait à Paris entre 1794 et 1797 : « Trop longtemps, » disait un des premiers collecteurs de tableaux, statues et bibelots, « trop longtemps ces chefsd'œuvre avaient été souillés par l'aspect de la servitude*!... » A Londres, ils décoreraient ces trois divinités du Walhall britannique, la Religion, le Commerce et la Liberté! Castlereagh, qui en opinait en pur politique, estima que le roi pourrait difficilement « se maintenir en France si, après s'être présenté à la nation, comme un moyen d'apaiser les alliés, ils le désavouaient à ce point » . Wellington estima la mesure a peu prudente» . Mais Liverpool, très insulaire, très anglican, s'obstina : ail faut donner aux Français une leçon de haute morale politique. » Les diplomates de la Conférence ajournèrent. Hors d'état de rien empêcher, Louis XVIII, trouva plus digne de se laisser dépouiller de force que de transiger et de ratifier, même en partie^ l'opération. En attendant qu'il en fût officiellement décidé, des commissaires italiens, hollandais, allemands se répandirent dans les galeries, marquant les pièces, et le déménagement commença.
Les musées ne contenaient que les pièces d'honneur, les joyaux de l'édifice; c'est l'édifice même que la majorité des alliés prétendait miner, démanteler et dépouiller. Tandis
* « Soit qa'on les rende aux pays où ils ont été prîp, soit qu*on Ips parta{i;c entre les alliés » . Liverpool à Castlereagh, 15 juillet 1815.
• Voir ci-dessus, t. IV, p. 154.
qu'officiers et soldats, dans les départements occupés, rançonnaient et emballaient, à Paris les ministres et les publicistes raisonnaient et délibéraient sur les plus sûrs moyens de découper et énerver le vaincu, d'enrichir et de fortifier les vainqueurs '. Les Prussiens réclamaient, àprement et goulûment, leur double revanche, celle de leurs pertes en 1807, et celle de leurs déceptions en 1814. On se demande quelle revanche pouvaient bien assouvir les Bavarois, Wurtembergeois, Badois, Hessois de Darmstadt et autres confédérés du Rhin, comblés par Napoléon de couronnes, d'abbayes et seigneuries allemandes. Us se montraient néanmoins les plus rapaces, les plus insatiables, et ils demeuraient, en cela, dans leur caractère, n'ayant jamais agi que de la sorte, en toutes les curées diplomatiques, et n'étant devenus les alliés de la France contre le Saint-Empire que par les effets de cette même avidité qui les jetait alors sur les dépouilles de la France*.
Leurs agents assiégeaient la Conférence et les ambassades notes, discours, brochures, articles innombrables de gazettes. La vengeance, la haine, la convoitise, s'y confondaient le plus cyniquement du monde avec les motifs d'intérêt, les raisons de stratégie et les déductions juridiques selon les maximes du (i droit des gens » . Car il ne leur suffisait pas de s'enrichir et d'exercer des représailles, ils prétendaient ne dépouiller que pour assurer la paix publique, garantir la civilisation et faire œuvre de vérité historique, de justice transcendante, de morale chrétienne surtout, en inspirant, par des pénitences savamment
* Pièces dans Abceberg-Scuâumasii : Geschichte des zweiten pariser Fn'etlens. — Gagërk, Mein Àntheil an der Poliiik. — Pertz, Steiîh. — Voir en oatre; Gervijîcs. — Vâr5Haoen voîc Er8E. — Treitschke. — Onckeiï. — Martexs. — Arwdt, Hardenberg^s Leben. — Gertz, Briefe an Pilât. — Correspondances de Wellington, Gastlereagh, Pozzo di Borgo. On trouvera un précis et des extraits nombreux de ces pièces dans l'étude intitulée : Le Traité de Paris du 20 no> vembre 1815, ch. ii : les projets de dénieuibreroent.
* Comparez les né{;ociations de Gertruydenberg, de la Haye, en mai 1709. notamment le mémoire prussien sur la Franche-Comié : nécessité d'humilier la France, de l'épuiser, de délivrer le cours du Rhin. — Frédéric Massos : Journal de Torcy. — De Cou ne y : La coalition de 1701. — Emile Bourgeois : jVe»/châtel et la politùjue prussienne en Franclie^Comté .
combinées, au pécheur endurci Thorreur de son péché. « Les peuples, disait Stein, demandent avec raison aux souverains qu'on leur rende compte du sang qu'ils ont versé, de la propriété qu'ils ont sacrifiée pour repousser le Français insolent et avide... Tout le monde est d'accord maintenant pour reconnaître que le premier traité de Paris a laissé à la France une puissance militaire qui est une menace constante pour la sécurité de l'Europe. » 11 désignait l'archiduc Charles «comme le personnage le plus propre à venir à bout des Alsaciens- Lorrains. » tt Les monarques de Prusse et d'Autriche, disait Gagern à Humboldt, ne pourraient rentrer avec honneur et sécurité dans leurs propres capitales en laissant les frontières de la France intactes. » MUnster, le ministre de Hanovre, tenait pour les « limites naturelles » , selon sa notion allemandes : a Les Pyrénées, les Alpes et la mer présentent des bornes à l'ambition de la France; pourquoi le Jura, les Vosges et les Ardennes ne rendraient-elles pas à l'Allemagne les garanties dont jouissent l'Espagne et l'Italie? » Il leur fallait la Flandre française pour assurer la paix aux Flandres hollandaises ; il leur fallait Dunkerque, sans quoi la prise d'Anveris ne signifiait plus rien. Il leur fallait la Franche-Comté, où subsistaient, disait Gneisenau^ tant de souvenirs, tant de monuments de l'âge d'or — Goldenen Zeit — de Charles-Quint, et de l'attachement des peuples, à la maison de Habsbourg : Deo et Cœsari semper fidelis ! « Il leur fallait démanteler cette forteresse parce qu'elle est offensive aux mains des Français, annexer cette autre parce qu'elle deviendrait aussitôt défensive aux mains des Hollandais ou des Allemands ; conquérir ce territoire parce qu'il semblait utile à la défense de l'Allemagne, et cet autre parce que jadis il en avait fait partie.
Nul intérêt, selon eux, à ménager les Français ; une pure duperie, au contraire. Ce que les Français ne pardonneront jamais, c'est la perte de la rive gauche du Rhin, c'est la perte de la suprématie, c'est la défaite ; ils ne sauront aucun gré aux alliés de prendre un peu moins au lieu d'un peu plus : la politique commande donc de prendre beaucoup, tout le nécessaire,
tout le superflu, tout le possible, u Les voisins, déclarait Stein, les alliés seront toujours menacés par la constitution offensive de l'ancienne frontière, par l'ambition systématique du g^ouvernement français, par Tardente vanité du peuple, qui ne cessera pas de réclamer la conquête de la Belg^ique et de la rive gauche du Rhin ! » u Posséder le Rhin, avoir T Alsace, écrivait Gagern, n'est pour eux qu'un aliment d'orgueil une tentation d'avoir la limite du Rhin tout entière ^ » Et il alléguait le vieux Schœpflin : « L'Alsace, cette puissance gardienne du Rhin supérieur, qui jadis ouvrait la France aux Allemands, ouvre aujourd'hui l'Allemagne aux Français. » Enfin, Har« denberg : a il faut que la France rentre dans sa défensive formée par l'art ou par la nature, et qu'elle rende à ses voisins la défensive qu'elle leur a ôtée, c'est-à-dire l'Alsace et les for* teresses des Pays-Bas, de la Meuse, de la Moselle et de la Sarre... Pour le bien de l'Europe, pour le bien de la France, ne laissons pas échapper l'occasion... La main de la divine Providence a visiblement amené cette occasion... »
Alexandre se montra tout à la fois ce qu'il était et ce qu'il voulait paraître, politique et magnanime. Jusqu'alors, le politique l'avait emporté dans son personnage. Cette grandeur d'àme, dont il se sentait capable, dont il se faisait depuis sa jeunesse un idéal, il l'avait plutôt mise en scène et s'en était plutôt donné en 1814 le spectacle qu'il n'en avait éprouvé l'efficace et opéré l'action. En 1815, il vit de haut, il vit clair, il vit loin, et il agit avec autant de simplicité et de droiture que d'énergie et d'habileté. Il y montra d'autant plus de mérite qu'une partie du rôle, la plus caressée peut-être par l'artiste, la reconstitution de la France en pays libre et la création d'une dynastie nouvelle, sous l'égide russe, lui avait échappé en 18 15 comme en 1814. Il sut dominer ses préventions. Louis XVIII le gênait sans doute. Use sentait impuissant à duper ce prince
' Comparez t. I, p. 414, les revendications des Allemands aux dix-septième et dix-huitième siècles, et lors du premier conflit en 1790, t. II, p. 79-81. Comparez en outre les circulaires de Bismarck 13 et 10 septembre 1870, Histoire diplomatitfue de la guerre franco-allemanJe, t. I, p. 332-335. Mêmes motifs, mêmes raisonnements, presque les mêmes termes.
aussi subtil que lui-même et à éblouir de ses prestiges ce voltairien cuirassé contre toutes les fantasmagories. Mais Louis XVIII vivrait peu, et ses successeurs éventuels ne demandaient, par goût, par réaction d'héritier présomptif qu'à se donner à la Russie. Alexandre pouvait accomplir ce prodige insigne de dextérité, devenir Tidole ostensible des royalistes en demeurant le dieu caché des libéraux. Il déploya autant d'art à faire valoir ses actes qu'à faire prévaloir ses desseins. Il sut merveilleusement jouer de l'imagination et de la sensibilité des Français, affectant devant eux, avec le désintéressement de toute conquête et le détachement de tout ocgueil, un profond mépris pour la grossière avidité des Allemands ; offrant sa grâce émue en contraste avec la morgue britannique ; se présentant comme le sauveur unique de l'ancienne frontière, honneur et dignité de la monarchie, condition de l'affermissement de la couronne, nécessité du relèvement du pays ; gagnant par sa majesté familière l'alliance de la cour et celle du public éclairé, les légitimistes mystiques et les intellectuels philosophes ; assurant enfin à la France, ainsi liée par les sentiments à la Russie, les ressources capables de faire d'elle, le moment venu, une alliée profitable. Il conclut à ne la dépouiller de rien, à garantir le traité du 30 mai, à se contenter de mesures conservatoires : une occupation temporaire, et une contribution, parce qu'il fallait bien faire une part à l'avarice et à l'indigence des Allemands. Gapo d'Istria, dans un mémoire rédigé sous l'inspiration du tsar, développa très hautement les motifs, très intelligents, de ces mesures, et, au nom de son maitre, invita les alliés à en délibérer'.
C'était surtout contre les Anglais qu'Alexandre tenait à se ménager, dans la France, une alliée, et c'était en Orient, contre l'empire turc, en vue d'établir la suprématie russe sur les peuples orthodoxes qu'il recherchait les effets de cette alliance. C'est contre la Russie, pour la conservation de l'Empire ottoman, que Wellington et Castlereagh pensèrent que
' i8 juillet 1815.
la France leur pourrait être nécessaire un jour. Pour des raisons opposées, ils conclurent, comme Alexandre, à fortifier le gouvernement restauré, à le rendre populaire, à lui assurer des garanties de durée et des moyens de relèvement. Us n*y apportèrent aucune bonne grâce, aucune recherche de savoirfaire, mais ils y mirent une ténacité aussi active que les Russes, et de ce concours sortit Tévénement. Leur tâche était singulièrement plus ardue que celle du tsar. Alexandre n'avait qu'à commander ses ministres. Les ambassadeurs anglais devaient d'abord convertir leur gouvernement. Ils avaient commencé, ils continuèrent'*
Ce sont de remarquables morceaux de politique que les lettres qui s'échangèrent alors entre Paris et Londres, entre lord Castlereaghetlord Liverpool. Par goût, par ménagement des chambres, de la presse de Topinion, de la Cité, par orgueil britannique et protestant, lord Liverpool s'entêtait à a prendre quelque chose » , ne fût ce que par œuvre d' a évangélisation »» et mesure de pénitence à l'endroit des Français. Il en décidait et argumentait de loin, d'après la doctrine, les précédents, les préjugés, ses propres passions, celles du public. Les ambassadeurs à Paris jugeaient sur place, directement : ils ne mettaient point en opposition une Angleterre idéalisée et une France dénaturée ; ils voyaient la France vivante, ils parlaient d'une France que l'Angleterre avait intérêt à voir vivre et qui ne pouvait vivre que de sa vie propre; ministres et ambassadeurs mus d'ailleurs uniquement par l'intérêt supérieur de leur pays. C'est l'éternelle dispute de ceux qui se figurent le monde selon leur politique et de ceux qui disposent leur politique selon les réalités du monde '. « Enlever à la France quelques portions de territoire et une ligne de forteresses, écrivait Castlereagh à Liverpool, le 17 août, c'est l'exaspérer sans l'affaiblir, dépopulariser le roi ou le forcer à
^ Voir ci-dessus p. 457-458.
* Liverpool à Castlereagh, 15, 29 juillet, 11, 18, 23 août, 29 septembre. — Castlereagh à Liverpool, 24, 29 juillet 3, 17 août. — "Wellington à Liverpool, 11 août 1815.
se jeter dans les bras de son peuple, ôter à la paix toute chance de durée et inaugurer pour longtemps en Europe le système des armées permanentes... II faut cependant donner certaines satisfactions aux puissances allemandes. On y arrivera en restreignant la France à la frontière de 1790, en attribuant les enclaves aux pays limitrophes. La France gardera Avignon, et TAllemagne obtiendra Landau... Une paix conclue sur ce principe ne sera populaire ni en Allemagne, ni en Angleterre... Mais Tobjet que nous nous proposons n'est pas de recueillir des trophées. C'est de ramener le monde à des habitudes pacifiques... Je ne pense pas que ce but puisse se concilier avec la pensée d'altérer matériellement la situation de la France... Je ne suis pas non plus bien convaincu — pourvu qu'en lui mettant une camisole de force pendant quelques années, nous puissions la rendre à ces habitudes — que la France, avec ses dimensions actuelles, ne puisse pas> devenir un membre utile plutôt que dangereux au système européen... n Ajoutez la Russie, qui avait pris position^ et très^ nettement : m La Russie, à cause de son éloignement, incline plutôt à protéger la France ; les principes de l'empereur Alexandre le poussent naturellement dans cette voie. Il inclinerait aussi à demeurer allié avec la France, et il ne voudrait pas la voir réduite trop bas. »
Metternich penchait du côté russe ; mais, disait Gastle* reagh, » il craint de donner à la Russie un rôle trop prépondérant, et de favoriser, en secondant les vues d'Alexandre, une alliance trop étroite entre la Russie et la France » . a Les arguments principaux de Gastlereagh, dits à l'oreille, » rapporte Gagern, « roulaient sur la nécessité de maintenir l'al-^ liance, de contenir la Russie, qui avait du penchant à se lier avec la France, et d'entrer avec elle en rivalité de générosité et de modération » .
Ainsi Alexandre ménageait les Bourbons parce qu'il voulait ménager la France ; les Anglais ménageaient la France parce qu'ils voulaient s'assurer l'alliance des Bourbons; les Autrichiens se voyaient portés aux mêmes tempéraments afin que
476 LE TRAITÉ DU JO iNOVEMBRE. — 1815.
ni la France ne se donnât à la Russie ni les Bourbons à TAn- ^leterre. La crainte de la Révolution, du jacobinisme, s'y ajou* tait chez Metternich et, par suite, la nécessité de consolider ^a Restauration. Il se forma, entre les iroisy une liguequi rompit, pour un moment, la fameuse alliance à quatre. Les Allemands, par leur indiscrétion, leurs brig^ues, leur voracité brutalement étalée, firent le reste. « On ne peut soutenir les Prussiens, •écrivait Gastlereagh : leur conduite tend à unir les Français et à diviser les alliés. »
Les Prussiens se constituèrent les avocats d*office de TAllemagne, en cette affaire. Tous les Allemands couraient à eux, les harcelaient de démarches, de doléances, d'exhortations, de harangues indignées, de notes comminatoires. Ils circonvenaient et sollicitaient, à Londres, parles Hanovriens, le princerégent et ses ministres. Ils criaient misère, ils criaient à la persécution. Us se virent partout éconduits. Alexandre exhala dans une conversation avec Stein le dégoût qu'il en éprouvait : a J'ai pour Tarmée prussienne une considération très grande, mais elle souille et profane la grande et belle cause des alliés par la vengeance, les mauvais traitements, les violences de ses soldats. Le prince de Wurtemberg est trop indulgent envers ^es troupes; il exagère ses prétentions sur la diminution de la France, prétend lui enlever TAlsace et la Lorraine. Cela ^st contraire aux promesses données à Vienne au commencement de la guerre... Les Alsaciens répugnent à devenir Allemands. » Un gentilhomme prussien discutant politique devant Alexandre s'écria : « Nous avons des baïonnettes. » Sur quoi l'empereur, en colère : «Et moi aussi, j'ai des baïonnettes! Et il sortit de l'appartement ^ » Ils firent tant que Liverpool lui-même, sans se rendre sur le fond et pour l'avenir, finit par -écrire à Gastlereagh^ : « Je partage entièrement votre avis et celui du duc de Wellington au sujet de l'extravagance des propositions prussiennes dans les circonstances actuelles. »
* Private inttUigence from Paiis, 7 août 1815* Gorr. de Wellington. Sappléjnent.
• 18 août 1815.
Ces discussions remplirent le mois d'août. Les propositionsprésentées par les différentes puissances, dans leurs notes et mémoires, se résument ainsi :
Russie : Occupation temporaire et contribution de guerre à fixer d'un commun accord ;
Angleterre : Occupation temporaire, contribution de guerre, retour à la frontière de 1790, — la Savoie et Landau — comme maximum des cessions territoriales ;
Autriche : Occupation par 150,000 hommes, contribution de guerre, retour à la frontière de 1790, cession ou démantèlement des forteresses de la première ligne, Flandre et Alsace;
Prusse : Occupation par 240,000 hommes, contribution de guerre de 1,200 millions, cession des places fortes de Flandre, de TAlsace, de la Lorraine et de la Savoie.
Pays-Bas et Ltats allemands : Occupation, contribution, cession de la Flandre, derAlsace,de la Lorraine, de la Savoie. Le démembrement, le plus étendu auquel on ait songé, entraînait la perte de 4,762,000 ha* bitants et comprenait la Franche-Comté, T Alsace, la Lorraine, la Bourgogne, la Flandre française. La frontière laissait en dehors Dunkerque, Lille, Metz, Strasbourg, Besançon, Chambéry, une partie du Dauphiné.
C'était Paris ouvert, a un chef-d'œuvre de destruction » , disait dans un rapjport au tsar Pozzo di Borgo. Dès qu'on connut l'opposition des Russes et des Anglais, ce fut une clameur dans toutes les auberges et tables d'hôte où se rencontraient les Allemands. Stein disait : a Les Russes veulent que TAllemagne demeure vulnérable. »» Gneisenau écrivait, le 18 août, à son ami et compagnon de lutte le poète Arndt : » Nous sommes en danger de conclure une nouvelle paix d'Utrecht, et le danger vient du même côté qu'autrefois^ L'Angleterre ne veut pas qu'il arrive de mal à la France : pas de cession de territoire ! Que la Russie tienne un pareil langage, cela s'explique par sa politique égoïste, par son dessein de laisser l'Autriche et la Prusse menacées dans leurs frontières et de se ménager toujours dans la France un allié. Mais, pour l'Angleterre, on ne peut conclure d'une pareille perversité qu'à un effort pour maintenir la guerre sur le continent et l'Allemagne dans sa dépendance... L'Autriche, ou
plutôt Metternich, est chancelante, douteuse; elle réfléchit à -des alliances avec la France. La Bavière et le Wurtemberg se joig^nent à nous. Si chacun était plus sûr et plus capable de «uivre une politique supérieure, nous pourrions bien, en commun; avec les petits États, fiaire la loi, et les autres devraient se taire. »
Mais cette communauté, précisément, était ce qui manquait le plus, et elle manquait par le motif même des revendications allemandes et parle caractère particulier des petits États : Tavidité, qui les associait pour dépouiller et les mettait aux prises pour le partagée des dépouilles. Les Flandres? Ils n'y tenaient que pour les principes : le droit historique, et la leçon de moralité; c'était, au surplus, affaire aux Anglais de construire la « barrière » et de fortifier leur client des Pays-Bas. La grosse affaire demeurait la Lorraine, TAlsace, la Franche- Comté. Or, qui les garderait *? La Prusse, mais elle était comblée, et les petits États la trouvaient déjà trop puissante. L'Autriche ne daignait ni ne voulait, et l'on a vu à quel point, en 1792 et 1813, elle redoutait ce présent dangereux. Toutefois si la Prusse prenait l'Alsace, l'Autriche réclamerait une compensation ; elle en réclamerait une aussi dans le cas où la Bavière se ferait attribuer en garde les « Marches allemandes tt : il ne fallait pas que la Bavière devint une Prusse du midi. D'ailleurs, qui pouvait compter sur la Bavière? L'Autriche serait-elle plus en sûreté parce que les Bavarois tiendraient garnison à Strasbourg et à Metz? Les exemples de la guerre de succession n'étaient pas oubliés ; ceux de la guerre de 1805 et de celle de 1809 auraient suffi à les raviver. Si Ton ne confiait Strasbourg et Metz au Bavarois, les confieraiton au Badois, au Wurtembergeois? Alors les Bavarois réclamèrent à leur tour. Si l'on divisait les Marches entre les petits États, la garde paraissait insuffisante; si on l'attribuait à un seul, il deviendrait trop fort. On parla de donner FAlsace à la Prusse, et la Lorraine à un archiduc; mais les petits États
' Comparez les codAîU au temps de la première coalitioD, t. 11, p. 498-500.
protestèrent aussitôt contre l'usurpation des grands, soit : point de Lorraine à TÂutriche, et TAlsace à la Prusse; mais où compenser aux Autrichiens cet accroissement de la Prusse? C'était, dans tout son marécage, le gâchis historique •de la curée d'Allemagne, après les chasses du Saint-Empire. Laissant hurler la meute, les grands se retirèrent dans la salle •d'honneur, où leur repas était servi.
Wellington avait pris l'initiative des explications, avec Pozzo, le l*'aoùt '. « Il m'a paru convaincu, écrit Pozzo, qu'à moins que les deux cabinets russe et anglais ne s'entendissent, •on ne parviendrajamais à une conclusion. » Il connaît les hésitations du prince de Metternich et la répugnance de ce ministre contre tout parti net et définitif; il est alarmé de la témérité des Prussiens. Ils s'accordèrent, en principe, sur une occupation temporaire par une armée dont « Wellington prendrait volontiers le commandement ». « Ce projet, suivant Pozzo, donne à lord Wellington la garde des intérêts de l'Europe envers la France; mais il est, en effet, le seul homme •qui puisse s'en charger avec plus de probabilités de succès et moins d'inconvénients. » Metternich fut le premier à lâcher la partie des Allemands, et sa défection, fort politique, fort •calculée, entraîna la banqueroute de la Prusse, qui se trouva seule avec sa clientèle d'affamés. Si Metternich avait conservé ■quelque regret de sa popularité compromise en Allemagne, il s'en serait consolé par le spectacle assez piteux de la retraite à laquelle se virent condamnés Hardenberg et Humboldt et, derrière eux, toute la a clique » des petits diplomates de principicules, tout le clan détesté des jacobins, des révolutionnaires, des patriotes, des partisans de la grande Allemagne nationale et unie, Stein, Gneisenau, Arndt, les pires ennemis désormais de l'Autriche et ceux que la paix allait précisément donnera Metternich les moyens de réduire à l'inaction et au silence.
Les choses ainsi disposées et jugeant qu'il convenait d'en
* Note de Pozzo, 2 août 1815.
finir, Castlereagh adressa, le 2 septembre, à ses collèg^ues, un mémoire qui était le véritable ultimatum de TAng^leterre à la France, voire aux alliés \ La Russie y adbéra le 7 septembre. L'Autriche s'y laissa ramener. Avec la Prusse, Alexandre recourut aux grands moyens, ceux de Kalisch, de Langres, de Vienne : il eut une entrevue avec Frédéric-Guillaume. Hardenberg se débattit, rédigea des notes désespérées, puis il capitula. Le 12 septembre, Taccord était rétabli entre les quatre : ils avaient adopté le projet anglais. Restait la question des objets d'art. La restitution et Tenlèvement furent décidés. Alexandre s'en désintéressait. Les Anglais y trouvèrent un moyen de donner, en vexant les Français, satisfaction aux rancunes et au puritanisme britanniques. L'opinion en France sut gré à l'empereur de Russie de son abstention; quant aux Anglais, qui mirent leur morgue à dissimuler leurs conces- :^ions sur les articles essentiels, on ne connut d'eux que leurs exigences sur cet article là, et on ne le leur pardonna point. " Les murmures sont grands, écrivait Gagern, et surtout dirigés contre le duc de Wellington. Lord Castlereagh m'assurait hier en riant : a Nous sommes pires et plus en horreur que " les Prussiens ! »
Le 20 septembre, les quatre remirent à Talleyrand leur ultimatum ; il emportait :
1** Cession d'un territoire égal aux deux tiers de ce qui avait été îijonté à rancienne France par le traité du 30 mai 1814, ce qui entraînait la perte de la Savoie et des places de Condé, PhilippeviUe^ Marienbourg^ Givet^ Sarretouis^ Charlemont, Landau^ Fort-Joux^ Fort de P Écluse;
i*" Le démantèlement d'Huningue;
3<' Le payement de 600 millions à titre d'indemnité de guerre et (le 200 millions pour la construction de forteresses dans les pays limitrophes de la France, notamment la barrière des Pays-Bas;
4"* L'occupation pendant sept ans d'une ligne de territoire et de places fortes le long des frontières du nord et de Test.
' ScBAUMARK, pièces n* XII. — Traité du 20 novembre, p. 119 et tuiv. 'Note de Castlereagh à ses collègues, Il septembre; note de Talleyrand, 19 septembre ; de Wellington, 23 septembre 1815 et protocoles de la Conférence.