CHAPITRE III
LA GUBRRB d'bXPANSIOK
Les armées alliées se disloquaient en se retirant, et TalIiaDce même se dissolvait. Le 24 octobre, Tenvoyé autrichien Spielmann avait été reçu par le roi de Prusse à Merle, près de Luxembourg. Il pressa Frédéric-Guillaume de s'expliquer sur l'avenir de la guerre. Haugwitz, qui fut chargé de suivre cette négociation, répondit par une note datée du 25 octobre ^ — Si, portait cette note, toutes les cours européennes s'entendent pour combattre la Révolution française et rétablir Louis XVI sur le trône, le roi de Prusse prendra à ce concert une part proportionnée à sa puissance. Si, à défaut de ce concert, l'Empire soutient contre la France une guerre d'Empire, le roi de Prusse remplira ses obligations de prince allemand. Mais si, en dehors de ces deux cas, le roi se décidée continuer la guerre, il ne le fera qu'après s'être assuré ses indemnités. Il attend, en conséquence, que la Russie et l'Autriche le mettent immédiatement en possession d^ l'arrondissement qu'il a réclamé en Pologne.
Cette déclaration fut suivie, le 26 et le '27 octobre, de conférences assez agitées entre Spielmann et Haugwitz. Haugwitz annonça que les conditions de son mattre étaient irrévocables; il déploya la carte de Pologne et fit voir à Spielmann la ligne
* ViTuoT, t. II, p. 29S.
VUES DE L*EÛROPË. itt
des conquêtes, tracée de la main même du roi. a Si la possession immédiate de Tarrondissement proposé pouvait rencontrer le moindre obstacle, dit-il, la retraite de Tannée prussienne s'ensuivrait immédiatement et sans retour. « Spielmann ne manqua point d'invoquer le grand principe de l'égalité ; il déclara que la Prusse n'obtiendrait, du consentement de sa cour, aucune acquisition en Pologne , avant que l'Autriche eût pris possession de la Bavière et fût assurée de son « superplus 9 . Haugwitz objecta que les circonstances étaient peu opportunes pour entamer une affaire de troc dans l'Empire ; toutefois, ajouta-t-il, le roi est prêt à le faire, si l'Empereur l'exige *-
Spielmann en voulut recevoir personnellement l'assurance. Frédéric-Guillaume la lui donna le jour même. Spielmann profita de l'occasion pour insinuer au roi de Prusse que si les trois cours copartageantes tombaient d'accord sur un nouveau démembrement de la Pologne, chacune pourrait occuper préalablement le lot qu'elle se serait attribué. L'Âu* triche prendrait le sien à titre de gage, et si, dans la suite, ayant obtenu ailleurs son indemnité et son « superplus convenable 9 , elle évacuait la Pologne, on présenterait aux Polonais cette évacuation comme un avantage qui les déciderait à ratifier les démembrements opérés par les deux autres cours. Ce plan captieux plut à Frédéric- Guillaume qui l'approuva. Spielmann résumait ainsi toute sa négociation : « Si nous refusons au roi de Prusse une juste indemnité en Pologne, nous ramenons indubitablement à se retirer de la coalition ; rien ne lui sera plus facile, et les Français, sans aucun doute, lui feront un pont d'or '. »
C'était toute la confiance que l'on avait à Vienne dans la fidélité de la Prusse. — On s'est flatté de suppléer à tout par la force, écrivait un des conseillers les plus écoutés de l'Empe-
' Rapport de SpîdmaDn, 6 Dovembre 179S; note verbale de Haugwitz, 15 mai 1793; Vivekot, t. II, p. 338; Vivbrot, continue par Zkissberg. Vienne, 1882, t. III, p. 65. — Sybel. Trad., t. I, p. 595-ilO.
' Uapport du 6 novembre 1792; Vivëhot, t. II, p. 344*»
iSO LA GUERRE D'EXPANSION- — 1702.
reur, Mercy, et la force a manqué. Les FroBçais ont supporté répreuve décisive, celle qui a fait la ruine des Polonais et la puissance des Américains. « Cette nation a vu les armées étrangères sur son territoire, et elle est restée unie, inébranlable dans ses idées... Il faut renoncer au fol espoir d'encbainer une nation entière, de comprimer par la force une masse de vingt-quatre millions d'hommes. Il &ut enfin abandonner et la contre-révolution et les émigrés, et, pour le moment, le projet de rétablir la monarchie en France. • Mercy était néanmoins d'avis de continuer la guerre, mais seulement pour défendre les Pays-Bas. « Au bout de cinq mois, ajoutait-il avec mélancolie, après une grande dépense d'hommes et d'argent, on serait heureux de pouvoir se retrouver au point d'où Ton est parti ' . » C'était le vœu de Kaunitz ; ce vieux ministre conseillait de traiter, pourvu que Louis XVI fî(kt délivré, que les possessionnés d'Alsace obtinssent une mdemnité, et qu'Avignon fût restitué au Pape ; sur ce dernier article, il était disposé à transiger'. L'Empereur inclinait aussi à la paix, moyennant le troc de la Bavière*. Gobenzl écrivit à Spielmann, le 26 octobre : a La restauration de la monarchie et le rétablissement de la famille royale dans ses droits ne peuvent plus être aujourd'hui l'objet principal de nos efforts. Cet objet ne peut plus être autre chose désormais que de châtier l'attaque de l'ennemi, d'en obtenir réparation et d'imposer, s'il est possible, des conditions de paix qui nous indemnisent en partie , et assurent d'une manière ou de l'autre l'exécution des traités à l'égard des princes de l'Empire *. »
Ainsi, dans les derniers jours d'octobre, ni la Prusse, ni TAutriche ne songeaient plus à restaurer la monarchie, encore moins à rétablir l'ancien régime en France. Tout leur zèle royaliste s'arrêtait à sauver la personne de Louis XYI et à trouver un prétexte décent d'abandonner sa cause. Elles
* Rapport do S octobre 1792. Corr. de La Marek, t. III, p. 8l7. ' Réflexiont, octobre 1792; Viyebot, t. II, p. 283.
' Zeissbbro, Enherxog Cari, p. 52-53.
* VlVKKOT, t II, p. 803.
VUB9* DE fi'KtrR09>B. 131
continuaient la gjoerre, maia rAutriche ne la faisait que pour garder, les Pays«*Bas* et. les* troquer oontra la- Bavière; la Pmsse. ne considérait que la Pologne. La guérie i*eprenait le caiactèr^ des. enU'eprisesi ordiuaivea d» Vancien^ régime. L'alliance n'était pius^ qu'une aesociationi àk lucre, une concurrence d'avidité, d'intrigues, de jalousie' et de soupçons. La guerre de principe n'avait. pas résisté aux: épreuves d^une campagne de six semaines^. Les émigrés, qui seflatthient-d^ cueillir tout le ficuit. de la-^ctoire,.fiirent le&' piBmiersà>res« sentir les conséquences de la défaite.
L'objet de la guerre n'ajvmtr plus de rapport a^ec leurs dbs^ seioS) écrivait le vice^ohanoeliesCobensl Silm'ytf plus<|u'à se débarrasser d'eux. « Ils sont laf oause de no» ftiutesy de nos malheurs,, de nos embarras, disait de son* côté Meroy;'iis^ sont un obstacle à tout; il fauty à. quelque pri» que^ce' soit, les éloigner et sa garer dieux. » On ne lé pouvait feins qu'aux^ dépens de l'humanité ; mais, cette^ considération n^âtait point pour arrêter les alliés. Cependant; Hhugut^quiine se piquait^ pas dé sensibilité en. politique,, redoutait- le* désespoir où la catastrophe de leur fortune et de leur partit pousserait oes malheureux. « Ils sont réduits àun tel dénuement, écrivait-il, qu'ils ne pourront, même pas- exécuter Tordre' qui' les dispensera. Ils se répandronti dans- les bois-,, ils infesteront les chemins, et si l'on prétendait les expulser àimain< armée, les États voisins refusant da le& neoevoiis l'on: finirait par être forcé de les exterminer. '..» Le 23« octobre, les:> émigrés ras* semblés aux Pays-Bas et privés^de domicile;. les ecclésiastiques aussi bien qpe les laïqpes, eurent' l'ordre de franchir la' frontière dans le délai de huit. jours>, «- à peine d'être traités comme des g^s sans, aveu »-. La cocarde blanche fut^intërdite AUX Français dont on toléra le séjour dans le pays. Quant à Tarmée des princes, l'autorité niilitaire autrichienne accorda des congés à tous ceux qui en. demandèrent et' se réserva de'
' A Spielmaaa, 26 octobre 1792; Viverot, t. II, p. 303. ' Lettre du 23 octobre 1792; Viv£NOt, Thugut, t. 1, p. 3.
licencier le reste ^ « Le courage abandonna presque tout le monde » , rapporte un émigré. Beaucoup tentèrent de rentrer en France; quelques-uns s'y hasardèrent sous des déguisements; d'autres en sollicitèrent l'autorisation. Desportes le mande des Deux-Ponts^ le 12 octobre; Noël, de Londres, le 18. « Les décrets sur leurs biens les consternent » , dit-il. a Tout ce qui peut retourner en France retourne, écrit Chauvelin, le 24. Presque tous ceux qui ne se sont pas prononcés à leur départ se font républicains '. » Quelques-uns même s'engagèrent dans l'armée nationale : ils y trouvèrent un refuge honorable; leurs passions s'accordaient au moins sur deux points essentiels avec celles de leurs concitoyens : la haine des Autrichiens et la résolution de s'opposer au démembrement de la France. L'extrême misère commença pour la plupart d'entre eux. Proscrits de leur patrie, abandonnés de l'Europe, chassés d'État en État, ils perdaient à la fois leur famille, leur foyer, leurs biens, plus que leurs privilèges même, la raison d'être de ces privilèges. Ils voyaient surgir du sol national, et s'élever en quelque sorte sur leurs pas, une génération militaire et conquérante qui reprenait, en les rajeunissant, les traditions glorieuses de leurs ancêtres, et ils n'en étaient pas ! Il ne leur resta plus que l'eau bénite de Catherine II et le service mercenaire de l'Autriche dans le petit corps de Gondé.
Les motifs qui avaient embarrassé la marche des alliés empêchaient les autres États d'entrer dans l'alliance. Les gouvernements de l'Italie redoutaient une invasion des Français •. Ils demandèrent du secours à Vienne. Cette cour les engagea à se défendre eux-mêmes, et leur insinua qu'ils pourraient, en formant une ligue, mettre sur pied une armée de cent mille
' Le lioenciemeiit eat lîea le 27 novembre 1792.
■ Beaucoup demandent k rentrer. Lettre de Dumouries, de Liège, 3 décembre 17W. Voir GOHTAOBS; Lbscurs, Mémoires sur l'émigration ; MARCiLLàC; Chu- QUBT, la Retraite de Brunswick, cb. vi : Diapertion dea émigréa; PiHOàUD, Correspondance de Vandreuil, Parii, 1889.
• BiAHCHi, t. II, cb u, p. 53 et suiv. — CobenaJ à Spielmann, 20 octobre; YlVL^OT• t. II, p. 310.
hommes. Cette ligue italique , les politiques du Piémont |
rêvaient depuis longtemps de la former et d'en prendre la i
direction. Ce serait, pensaient-ils, assurer le salut de la monar- ]
chie sarde dans le présent, et fonder sa grandeur pour Tavenir. Le comte d'Hauteville avait, dès 1791, dressé un plan de Confédération italienne : Tobjet en était a de mettrvï ritalie en mesure de figurer sur la scène politique des grandes nations de l'Europe, sans avoir besoin de rechercher Tappui des étrangers « . Yictor-Âmédée, quand il vit ses États envahis, s'en ouvrit au Pape, au grand-duc de Toscane, au roi des Deux-Siciles, aux doges de Venise et de Gènes. Les négociations prirent quelque corps avec Venise, où le gouvernement était épouvanté, et avec Naples, où la reine se montrait passionnément hostile aux Français. L'Empereur se montra disposé à entrer, comme duc de Milan, dans une ligue où il aurait la haute main, et qui lui donnerait la suprématie dans Tltalie entière ; il entendait toutefois exclure de la garantie la Savoie, Nice, la Sicile et les îles vénitiennes. C'était déclarer qu'il n'y aurait point d'Italie, ou que l'Italie serait autrichienne. Venise conçut, dès lors, plus de crainte de cette association défensive que de l'agression possible des Français; elle se déclara neutre. La Toscane en fit autant. Naples demanda l'avis des Anglais. Le Piémont s'adressa aux Espagnols.
Les Elspagnols s'inquiétaient. Ils lisaient dans les journaux français qu'une armée de 40,000 hommes se formait sur leurs frontières*. Bourgomg, qui était resté à Madrid, répétait que 30,000 hommes étaient déjà réunis à Bayonne, que rien n'égalait l'ardeur des patriotes du Midi, et que la France venait de montrer à Spire et en Savoie qu'elle ne craignait personne *. Cependant les paysans et les prêtres français, émigrés des départements frontières, menaient parmi les populations très catholiques et très royalistes du nord de l'Espagne une contre-propagande plus dangereuse à la République française que celle des émissaires républicains ne pouvait l'être au gou-
> Moniteur da S4 octobre 1792, t. XIV, p. 2r6. ' Rapport da 18 octobre 1792.
134 LA GUERRE D'EXPANSION. — f79S.
vemement espagndP. Les espnts commençaient à se pns^ sionner, et pour les apaiser le gouvernement de Madrid faisait grand état de ses préparatifs. La réalité se réduisait à peu de<;bose. Le trésor était vide : il y avait eu, en 1791, un défient de cent soixante-huit millions de réaux; un déficit plus cocksidéràble s** annonçait pour 1792. L^armée manquait d'arsQuaux et manquait dliommes. On était parvenu très péniiblienFient à rassembler r8,700 hommes de ligne et 18,600 miliciens 9fir 4a frontière du Nord. On y achemina dix régiments vers la ^n -d'octtybre, environ 16,000 hommes. Pour cela, il faHvit dégarnir 4e reste du pays, et Ton tremblait de voir arriver une 'flotte française*.
Aranda recevaSt Bourgoing ft Utre officieux et tâchait de f amadouer; fiourgoing se montrait comminatoire avec les Espagnols; mais, dans ces lettres, il s'efforçait de modérer «on propre gouvernement. « îl n'y a, écrivait-il le 22 octobre, -qu'un cri 4ans cette capitale pour éviter tout ce qui pourrait provoquer la guerre... Il est à souhaiter que les Français ne «e portent à aucune mesure provocatrice. L*Espagne n'a rien 4e menaçant, et, dans tous les cas, elle ne peut rien avoir de «redoutable... » B ajoutait le 29 octobre : « Je conclus de tout ceci que mms ti' avons absolument rien à craindre de FEspagne, que, par une Crasse gloire, die ne voudra pas suspendre «es pr-éparatife militaires, mais que les nôtres lui en imposent beaucoup et qu'elle va faire pour nous calmer tout ce que lui perrae^rfau digiuté. » C'était cette dignité quîl s'agissait de ménager. Le peint d*honneur était le sort de Louis XVL Oiarles lY ne sortait de sa torpeur que sur ce seul article. Il pariait alors de monter à dheval et de se mettre à la tête de ses troupes. Les autres afTàires le laissaient indifférent, et il les abandonnait ft aon ministre.
Àranda louvoyait entre les coalisés qui le pressaient de se
' Sar cette dernière propagande, Toir Mohel-Fatio, Bévue historiques t. XUV, p. 72 et euÎT.
* Baomgartbv, lÎT. I, ch. IV. — Rapports de Tafrent autricfaîen, Vitchot, t. II, p. 231. — Rapporta de fagent maae, Tratcuevskt, Jlevue historique, t. XXXI. — AcLARD, t. I, p. 42, 133.
déclarer contre la France, et les Français qui le pressaient de reconnaître la République. L'Angleterre, sollicitée par lui de s'expliquer, s'était renfermée dans sa déclaration de neutralité. Au fond, il avait conservé du goût pour la France et il la ménageait. Il attendait ainsi les érénements, suspect à tout le monde et décrédité dans tous les partis. Les grands lui reprochaient son « jacobinisme » ; les hommes « éclairés n , ses anciens amis, lui reprochaient ses complaisances pour la cour ; les émigrés lui reprochaient sa faiblesse ; les agents russes, autrichiens et prussiens Taccusaient de trahir TEurope ; les vieux Castillans l'accusaient de trahir la couronne. La reine, le jugeant suffisamment amoindri, se débarrassa de lui. Elle ne l'avait appelé au ministère que pour garder la place et tenir, en quelque sorte, le manteau à son amante Elle ourdissait déjà la trame scandaleuse qui devait se découvrir quinze ans plus tard, et elle s'occupait d'écarter du trône son fils, le prince des Asturies. Elle voulait le pouvoir afin de le partager avec Godoy. Ce chevalier d'alcôve était conseiller d'État depuis le mois de juillet. Marie-Louise jugea l'Espagne mûre pour le gouvernement de son favori. Elle obtint de Charles lY la destitution d'Aranda. L'Espagne tombait aux mains d'une femme qui n'avait que des passions et d'un aventurier qui n'avait que de l'intrigue, l'un et l'autre hais du peuple et méprisés des grands.
« Où en serions-nous • , s'écriait un révolutionnaire ingénu, c si le génie de Frédéric aux yeux d'aigle veillait encore à Berlin* ? • Le génie de Frédéric ne veillait qu'à Pétersbourg, dans l'âme de la grande Catherine, élève et disciple de ce roi : il n'y veillait que pour étaler cyniquement devant l'histoire les vices politiques de la vieille Europe et les excès de la raison d'État. Catherine avait « nettoyé « Pétersbourg des Français qui Ty gênaient ; elle comblait de compliments et gratifiait de roubles les émigrés et leurs princes qui servaient ses calculs. Ces mesures lui suffisaient du côté de la Révolution. « Nous
< Voir t. II, p. 558.
* Detportei à Lebran, 88 octobre 1792.
ne marcherons pas de sitôt » , écrivait-elle. Elle conspuait les alliés, la « cacade » et le « fîimier n de Brunswick dans la Champagne pouilleuse ^ Ses soldats restaient en Pologne, et ses diplomates, pleins de sarcasmes pour les alliés, pleins de zèle pour les princes français, pleins de chaleur pour les principes monarchiques, demeuraient muets sur Tarticle des subsides et insaisissables sur celui des secours. Ils ne s'occupaient que des affaires polonaises et ne se remuaient qu'en Orient. Â Varsovie ils obligèrent les Confédérés, qui gouvernaient la république pour le compte de la Russie, à expulser le ministre de France, Descorches. Â Constantinople, ils s'employèrent à empêcher tout rapprochement entre les Turcs et la République française. La Tsarine trouva un Français pour jouer son jeu contre la France, et les princes frères de Louis XYI mirent toute leur politique à servir sa cabale.
Ce n'était pas sans motif que Dumouriez et après lui Lebrun attachaient tant de prix à Tenvoi à Constantinople d'un agent insinuant et abondamment pourvu de moyens de persuasion. On ne peut dire que Sémonville aurait été cet homme-là et qu'il aurait su élever la brigue des factions, où il excellait, jusqu'à la diplomatie. Mais il suffisait que sa mission fût annoncée en Turquie, pour que les ministres des alliés l'y redoutassent. Les négociations pour l'exécution des traités de Sistova et d'Iassy traînaient encore ; on pouvait toujours craindre de la part des Turcs un coup de fanatisme, qui, dans les circonstances, eût été un coup de politique. Les ministres des cours alliées s'employèrent donc à décréditer Sémonville, afin de détourner la Porte de le recevoir. Il se passa autour du Divan quelque chose d'analogue à ce qu'on avait vu à Rerlin lors de la mission de Ségur. Personne n'y mit plus d'empressement que l'ambassadeur même de France, Choiseul-Gouffier, et l'ardeur qu'il déploya, en cette conjoncture, pour les intérêts russes, explique la libéralité dont la Tsarine fit preuve à son égard. Dès le mois de juin, Choiseul-Gouffier était décidé à
' Lettres à Griinm, aoât et octobre i79S,
passer au service des princes. Il fit ses offres à Monsieur, qui ne reçut pas la lettre ou ne répondit pas. Ghoiseul, en attendant, estima que son devoir était de conserver à la bonne cause a une place que les ennemis de la monarchie pourraient occuper avec tant d*avantages » . Il continua donc d'écrire au ministère de Paris et de recevoir les dépêches. Il se trouva de la sorte instruit de la mission de Sémonville, et il en révéla l'objet à Monsieur dans une lettre datée des premiers jours d*août. Les motifs qui l'avaient dirigé jusque-là lui prescrivaient, disait-il, de prévenir les ordres des princes. Il jugea que ces ordres devaient être de se liguer avec les ennemis de TÉtat afin de a multiplier les obstacles » devant le futur ambassadeur, et s'il ne pouvait a l'empêcher d'arriver » , de contrarier, au moins, « constamment ses efforts » . Louis XVI était encore roi , les affaires étrangères étaient confiées aux soins d'un royaliste avéré, lorsque Ghoiseul-Gouffier se lança dans cette criminelle intrigue ' .
Le ministre de Naples se prêta à lancer le brûlot. Il communiqua à la Porte une dépêche d'Âcton où, selon l'expression même de Ghoiseul, « Sémonville était dépeint sous les couleurs les plus odieuses » . Âcton le représentait comme un fauteur d'anarchie, qui avait conçu a le plan scélérat » de dévaster l'Italie « plus que n'ont fait les Huns et les Goths » , de révolutionner l'Orient et de corrompre le Divan. Il fallait supposer au Grand Turc beaucoup de désintéressement et peu de traditions pour attendre qu'il s'émût de ces propos. On avait plus de chances de l'agiter en lui montrant dans Sémonville un brandon de discordes : il tenterait, disait-on, d'entraîner, par des promesses fallacieuses, la Turquie à recommencer avec les Russes une guerre dont elle serait seule à supporter le poids. Peindre la France conmie déchirée par les séditions, ruinée, envahie, à deux doigts d'être conquise, c'étaient des
* Lettres de Ghoîseol-Goaffier au Princes, 10 août 1798. Moniteur^ t. XIV, p. 269. — ZnnLBiSEif, liv. VIII, ch. m. — Correspondance de Turquie y Aff. étrang. — Grosjbak, la Mission de Sémonville, Paris, 1887. — Piioaud, Chùif seul'Gou/fier, Paris, 1887.
138 LA GUERRK D'EXPAI9SI0N. — 1792.
moyens captieux, et la cabale russe que conduisait Ghoiseui ne laissa pas d'en user. Les Turcs, toutefois, demeurant insensibles A ces insinuations, la cabale recourut aux notes ministérielles. L'internonce autrichien, Herbert, et le ministre prussien, Knobelsdorf, en remirent une au Divan le 9 août. Elle était d'un style emphatique, que Brissot n'aurait pas désavoué. Il est permis d'y soupçonner la plume de Ghoiseui. Ces Allemands peignaient SémonviUe comme « le plus dévoué des factieux, diargé des propositions les plus insidieuses * . « M. de Sémonville, disaient-ils, est d'une secte scélérate, composée de fanatiques efirénés, ennemis jurés et assassins avoués de tous les souverains contre lesquels ils emploient la trahison, la perfidie, le poignard et le poison... et un tel monstre s'approchera jusqu'au pied du trône sacré de l'empereur des Ottomans ! Cette idée m'a saisi d'horreur... » Les deux Allemands ajoutaient qu'ils considéreraient l'admission de Sémonville comme un acte d'hostilité, et ils exprimaient la confiance que la Porte ne tomberait point dans ce piège.
Le Divan était peu empressé de se brouiller avec les Français; il était resté jusque-là fort indifférent d'ailleurs à ce qui se passait en France; les menaces contenues dans les notes du 9 août le décidèrent à sortir de sa réserve. Il écrivit à Paris, le 20 août, que Sémonville ne serait point admis.
Le 14 septembre, Ghoiseui, instruit de la révolution du 10 août, annonça qu'il considérait sa mission comme terminée, et, le 24, il demanda des firmans de voyage. Le secrétaire de l'ambassade, Ghalgrin, embotta le pas et écrivit k Lebrun qu'il s'était ft mis aux pieds de Monsieur » . Ghoiseui déclara qu'il se trouvait sans moyens « pour répondre du maintien des Capitulations » . Il avait, avant le 10 août, trahi un gouvernement qu'il continuait en apparence de représenter ; après le 10 août, il ne se contenta point de quitter son poste, oe qui n'eût été de sa part qu'un acte de loyauté, il abandonna au bon vouloir des Turcs la colonie française et livra à leur honneur ces Capitulations, considérées, à juste titre, comme une partie du patrimoine national de la France. Les Turcs sont payés
depuis longtemps pour ne pas prendre è la lettre les discours des « Infidèles » . Ils adressèrent à Ghoisenl une réponse évashrc, lui permirent de se retirer en Russie et continuèrent d'observer les 'Capitulations. Le renversement d'un trône chrétien n'était pas fait pour les émouvoir. En apprenant la proclamation de la République, le grand vizir ne fit que cette réflexion : « Bon, eette République-là n'épousera pas des archidiidbesses! » Cette réflexion était d'un politique avisé; Tévé* nement toutefois ne la justifia point; mais on ne peut taxer ee grand vizir de frivolité pour n'avoir point prévu une aventure aussi peu vraisemblable. Le scepticisme ottoman était d'aillenrs «outenu en toutes ces afFaires par la politique des Anglais. L'ambassadeur d'Angleterre travaillait contre ses collègues d'Autriche et de Russie. C'était l'intérêt immédiat de son goovemement, e'était aussi la suite de la neutralité dont Pitt désirait ne se point départir'.
Le marquis de Breteuil avait dépéché à Londres l'évéque de Paniiers. Ce prélat pressa Pitt de déclarer que tout attentat contre la fiamille royale serait considéré comme un cas de guerre. Pitt se contenta de charger lord Gower d'exprimer à Paris l'intérêt que le gouvernement anglais portait à Louis XVI et i sa éamtlle. Lord Gower fut rappelé, et les relations ofHcieiles cessèrent entre Paris et Londres. Le 20 septembre, MM. de Stadion, ministre d'Antriche, et de Gastelcicala, ministre de% Deux-<SicileSy demandèrent à Pitt d'annoncer que TAngleterre refuserait l'asile à quiconque aurait pris part à un attentat contre la femille royale. Pitt reçut ces diplomates assez froidement et répondit qu'il n'avait plus aucun moyen de commnniquer avec la France, le roi ayant interdit toutes relations avec MM. de Ghauvelin et Noël. Toutefois, lord Grenville rédigea nne note, datée du 21 sejrtembre, qui (iit répandue dans tout le ootps diplomatique : elle contenait
> Omkt BftPiwiiv, Degpaieii9t<tf^^ Gcwer, Gmibridge, 1SS5; England and France in 1793, Forinightly review, février 1883. — Stanhopb, William Piu^ t. II. — Fersen, t. II. — DuMONT, Souvenirs. — Robihbt^ Procès des DanUy' nistes; Danton émigré, — Villbmaiii, Souvenirs^ t. 1
la déclaration sollicitée par l'Autriche. Gbauvelin y vit, avec raison, la preuve que TÂngleterre demeurait constante dans ses intentions de neutralité ^ Il ne fallait pas attendre davantage des ministres anglais , pas même une audience secrète ou un entretien officieux.
On change les agents à sa fantaisie; on ne change ni la politique ni les intérêts des pays où on les envoie. Noël n'était pas à Londres depuis une semaine, qu'il renouvelait, dans ses lettres, les doléances de Ghauvelin. Il n'avait conservé de relations qu'avec trois Anglais, Miles, Perry, éditeur du Morning Chronicle, et Holcroft, ami de Danton. «Mais, disait-il, je ne pourrai pas trop me livrer au plaisir de voir ces deux personnes (Perry et Holcroft), parce que je ne dois pas avoir l'air de rechercher le parti de l'opposition, et que le dernier est un rigide républicain, ce qui est très malsonnant dans ce pays où la superstition du royalisme est fondée sur le fanatisme religieux. Si je suis signalé ici comme jacobin, je n'ai rien à faire. Vous ne pouvez vous foire une idée de l'horreur qu'inspire ce mot ici... Le massacre des prisonniers a fait le plus mauvais effet. Nos amis n'osent plus nous défendre. L'opposition, et notamment M. Fox... s'est absolument refroidie. La marche rétrograde de l'Assemblée nationale à l'égard de la Commune et le refus qu'a fait celle-ci d'obéir à la seule autorité que les bons citoyens reconnaissent, ont fortifié ces mauvaises impressions... Il est impossible aux agents de traiter au nom de la Commune de Paris *. »
Talleyrand arriva le 15 septembre et en informa aussitôt lord Grenville, assurant qu'il n'avait ni caractère ni mission, mais qu'il était à même de faire connaître l'état des choses en France. Grenville ne l'y invita point. Ce que Talleyrand recueillit lui donna l'espoir que l'Angleterre resterait neutre. Il le manda, le 23 septembre, à Lebrun, et il ajouta : « Je ne dois pourtant pas vous laisser ignorer que si la Révolution de France a toujours de zélés partisans en Angleterre, les crimes
^ Rapport du 26 septembre 1792.
'•Noël à Lebran, 10 teptembre 1702.
des premiers jours de ce mois. . . nous en ont fait perdre plusieurs que je regrette sincèrement. » Gorani confirmait ces jugements. ■ On ne parle de nous, écrivait-il le 13 septembre, qu'avec la même exécration qu'on parlait autrefois des flibustiers et des assassins. » Marc Jullien, jeune jacobin très fanatique, qui était arrivé à Londres avec des lettres de Brissot et de Gondorcet, pour travailler à la propagande, écrivait le 14 septembre : « Ce même peuple qui naguère couvrait les murs de cette inscription terrible pour George : Point de guerre avec la France, ou nous nous révoltons ! No French war or révolution I ce même peuple... égaré par des suggestions criminelles, ne voit plus [dans les Français] que des anthropophages... qui confondent avec la sainte liberté la plus exécrable licence. « Benoit ne put que constater l'impossibilité où se trouvait Noël d approcher des ministres. Le gouvernement anglais, dit-il, se fait « une espèce de bienséance de refuser toutes les communications ' » .
Faute de négocier avec les Anglais, tous ces agents français cabalaient les uns contre les autres. « Ces missions croisées ne valent pas le diable » , disait Noël. Noël aurait voulu qu'il n'y en eût qu'une , que ce fût la sienne, qu'elle fût somptueuse et qu'elle confondit par sa prodigalité la corruption de la vieille Europe. « Faisons un pont d'or à l'ennemi, écrivait-il à Danton le à octobre. Cette maxime de tous les temps trouve toujours son application... Rappelez-vous que Ségur avait été envoyé en Prusse avec des millions '. En un mot, l'occasion est très favorable. Mais il me faut un caractère et de grands moyens. Il n'y a pas un instant à perdre, n Le fait est que Noël, toujours à la veille d'une rencontre avec Pitt, se trouvait toujours le lendemain avoir manqué l'occasion.
Cependant l'échec des Prussiens, le bruit des pourparlers de paix engagés avec eux, la possibilité d'une défection de leur part, la créance que ce soupçon rencontrait partout, sur la seule réputation du cabinet de Berlin, produisirent une sorte
* Benoit à Lebnin, 18 septembre 1792.
* Sur ce* prétendus mil lions de Ségur, voir t. II» p. 338 et soît.
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mot, ils sont d'avis qu'on laisse agpr les autres puissances et que l'Angleterre prenne sa part du gâteau, si on le coupe. »
Trois questions se posaient entre l'Europe et la France. Ellai engageaient l'avenir de la France aussi bien que celui de l'Europe. C'étaient : la question de propagande révolutionnaire, celle de la conquête des pays voisins de la France et celle de la vie de Louis XYI. L'offensive était un moyen de hâter la paix en rejetant le poids de la guerre sur l'ennemi ; la propagande et la conquête étaient le moyen de prolonger la guerre et de la rendre acharnée, en y intéressant le repos futur et l'existence même de l'ennemi; la libération de Louis XYI était la condition préalable que les puissances mettaient à la reconnaissance de la République et au rétablissement de la paix. La condamnation à mort de Louis XYI ne pouvait que susciter des ennemis à la France. Ni la propagande révolutionnaire n'était nécessaire à l'établissement de la République , ni la conquête des pays limitrophes nécessaire à la conservation de l'État. Mais la propagande était dans le génie de la Révolution, la conquête dans le génie du peuple, et la mort de Louis XYI dans les intérêts des révolutionnaires. C'est pourquoi la mort de Louis XYI fut décidée, la propagande fiit entreprise et la conquête des frontières naturelles liée à l'idée du triomphe de la Révolution.
La Convention ne s'y porta point d'un mouvement d'ensemble, d'un seul coup et d'un seul concert. Elle n'avait aucun parti pris sur aucun de ces problèmes. Le plus redoutable en soi et le plus compromettant pour l'avenir de la France, celui de la conquête, la sollicita et l'inquiéta sans cesse. Elle ne l'aborda que par incidents, elle ne le toucha que dans les crises et d'une main fiévreuse, elle différa toujours de le discuter au fond, et elle ne le trancha qu'à la dernière heure, par un vote
de circonstance et un décret de faits accomplis. Ces vacillations entre les principes et Tintérét, entre la tradition d'État et Tutopie révolutionnaire, l'intérêt national et les illusions cosmopolites, le fanatisme propagandiste et les nécessités du salut public, sont le caractère même et le tempérament de la Convention.
On lit dans une déclaration destinée à expliquer à TEurope lavènement de la République et les causes de la déposition de Louis XVI ^ : a La République ne prétend point, par cet exposé, insulter à ce ci-devant chef de TÉtat dont elle plaint les malheurs, en condamnant ses fautes qui furent peut-être les crimes de la royauté plus que les siens... Elle déclare, de plus, qu'elle ne prétend s'immiscer dans le gouvernement intérieur d'aucun peuple. Résolue à respecter les droits de tous, elle a droit d'attendre que tous respecteront aussi les siens, v Voilà bien les intentions du plus grand nombre des conventionnels ; il s'agissait de les appliquer aux nécessités de la politique. Les événements obligèrent TAssemblée à statuer sur les faits avant qu'elle eClt pris le temps d'éclaircir ses idées et d'arrêter ses desseins.
Dès le 3 septembre, un Jacobin fougueux, Duhem, s'écriait : t Je demande qu'on suspende les remerciements et les lettres de félicitation aux généraux jusqu'à ce que le Brabant soit libre et que les Électorats soient envahis*. » Le 28 septembre, la Convention entendit la lecture d'une lettre de Montesquiou. Ce général annonçait la soumission de la Savoie et demandait ce que l'Assemblée souveraine entendait faire de ce pays : un quatre-vingt-quatrième département ou une république sous la protection de la France? Un modéré, Bancal, opina pour que la Savoie fût libre de se donner un gouvernement particulier. Delacroix, un ami de Danton, objecta que la France devait s'assurer au moins cet avantage que la propagation des principes de la liberté serait sûre et stable. Elle
' Sur la conformité de cette pièce avec les idées de Danton, voir RoBirrsT, Danton émigré^ p. 169, 170, texte, p. 252. ■ Moniteur, t. XIV, p. 608.
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ne peut rendre, dit-il, un pays aux despotes : elle ne trouyentit plus un ami. Le Girondin Louvet le reconnut; mais, ajouta-t-il : « Vous avez consacré le principe que vous ne vouliez point faire de conquêtes ni attenter à la souveraineté d'aucun peuple. — Qui nous indemnisera des frais de la g;uerre? interrompit Delacroix. — La liberté que vous aurez conquise et affermie pour jamais » , répondit Louvet. Danton intervint : toutes les contradictions du débat se présentaient à la fois et se heurtaient dans sa pensée. La propagande était une passion populaire, et il la partageait; le parti de la propagande était une force révolutionnaire, et il ne voulait pas abandonner cette force à ses rivaux ; le cosmopolitisme girondin lui semblait une duperie, et son sens politique y répugnait; Textension de la France était une gloire, et son ambition en était tentée ; mais la paix lui semblait nécessaire à rétablissement de la République, et il désirait négocier. Le fonds de politique qu'il y avait en lui l'emporta. « En même temps, dit-il, que nous devons donner aux peuples voisins la liberté, nous devons leur dire : Vous n'aurez plus de roi, car, tant que vous serez entourés de tyrans, leur coalition pourra mettre votre liberté en danger. En nous députant ici, la nation française a créé un grand comité d'insurrection générale des peuples ; remplissons notre mission, mûrissons le principe et ne précipitons pas nos décisions. » Il fit décider le renvoi au comité diplomatique, réclamant, comme il le fit souvent, un vote de transaction, par une harangue de combat.
La question ne pouvait être longtemps ajournée. Le Montagnard Choudieu demanda, le 13 octobre, que TAssemblée prescrivit des règles de conduite aux généraux. « Vous avez dit : Guerre aux tyrans, paix aux peuples! Il faut tenir parole « , déclara le Girondin Lasource. « Il ne faut pas que les peuples chez lesquels la République porte ses armes essuient des dévastations; mais il ne faut pas que la France conquière à ses dépens la liberté des autres nations... Je demande que, lorsque les généraux français entreront en pays étranger, ils soieut autorisés et, en même temps, tenus de mettre sous la
main de la nation française tout ce qui appartient aux princes, seigneurs et nobles. » — « Et aux prêtres! » ajouta Gambon. La proposition fut renvoyée au comité diplomatique et au comité de la guerre pour qu'ils préparassent un projet de loi. Les forcenés réprouvaient ces délais de réflexion et d'étude. Il leur fallait des têtes. Gossuin * proposa de mettre à prix celle du duc de Saxe-Teschen. Quelqu^un protesta, invoquant les vertus républicaines. Jean Debry, qui devint préfet et baron avec majorât, s'écria : « Je ne conçois pas quel est cet honneur féodal qui consiste à épargner les tyrans qui font la guerre aux peuples. Il faut détruire ces bétes fauves. J'avais présenté à la Législative un projet contre les tyrans; je suis encore dans le sens de ce projet, qui, je crois, est dans les principes de la morale universelle. » — Debry faillit payer de sa vie, quelques années plus tard, l'expérience de cette morale universelle*. La majorité ajourna cette motion sauvage.
Telle était l'incertitude des conventionnels, lorsque Dumouriez vint à Paris, précisément pour sonder la Convention, s idsurer des intentions du nouveau souverain et étudier le théâtre où il prétendait prendre le premier rôle. Celui de Protecteur de l'État français le tentait. Il était homme de gouvernement; il détestait le désordre; le gâchis l'impatientait, l'incapacité des administrateurs anarchiques qui avaient envahi les bureaux l'exaspérait; il se disait que la nation, désireuse de paix, d*ordre et d'autorité, acclamerait l'homme qui délivrerait le territoire de l'invasion étrangère et qui assurerait ensuite la sécurité publique à l'intérieur en garantissant les conquêtes civiles de la Révolution. Dumouriez pouvait être cet homme-là : une expédition glorieuse le mettrait hors de pair dans l'opinion publique et lui gagnerait l'armée. Victorieux et populaire, il aurait aisément, avec ses troupes, raison
' Adminittrateor dei eaux et forêts, 1801-1814. Séance du 8 octobre 1792.
' Il fut an des trois plénipotentiaires au Congrès de Rastadt ; ses deux collèguet, Boimîer et Boberjot, Âirent assaMÎnéi, le 28 avril 1798, par des huMardt autrichieni, qui •'inspiraient dea maximes de Jean Debry ^ celuirci, laissé pour mort, parvint à a'échapper.
i»8 LA GUERRE D'EXPANSION. — 1702.
des Jacobins ; il rétablirait la monarchie au profit de Louis XVII et se ferait décerner la tutelle d'une minorité qui satisferait son ambition, car elle atteindrait les limites vraisemblables de sa vie.
Ces vues, qu*il agitait, assez vaguement encore, dans sa pensée, et qu'il arrêta quelques mois plus tard, sortaient des circonstances mêmes de la Révolution. Des desseins analogues avaient troublé l'esprit de La Fayette; Pichegru en sera séduit, Moreau en sera tenté; Hoche semblera destiné à les accomplir au profit de la République ; Bonaparte les accomplira au profit de sa propre gloire et de la suprématie française en Europe. La force des choses devait livrer la République à un général d'armée. Les causes s'en annoncent dès les débuts de la Convention; il i&'est pas étonnant qu'un général d'armée en ait eu le pressentiment. Dumouriez était capable d'imaginer ce personnage; il ne possédait point le caractère qu'il fallait pour le jouer. Il lui manquait la jeunesse et la légende; il restait trop aventurier d'ancien régime^ il décelait trop d'intrigue. Son passé inquiétait les modérés, effrayait les violents et le rendait justement suspect à tous les démocrates. Il ne s'identifiait point assez intimement avec la nation émancipée. i
Pour entraîner les âmes, il fallait pouvoir dire au peuple: « Je suis la Révolution », et le croire en le disant. Dumouriez le disait, mais avec trop d'esprit, et tout le monde en doutait, lui-même plus que personne. Apte à lutter de finesse et d'expédients avec les généraux et les diplomates de la vieille Europe, il ne l'était point à maîtriser la France, à dominer les factions, à absorber la démocratie. L'esprit de la Révolution lui échappait, comme à tous les hommes du vieux monde. Enfin, la Révolution n'était pas mûre à ces entreprises. Jusqu'au 18 fructidor, on vit des généraux briguer vainement le pouvoir et tâcher de se former un parti; après le 18 fructidor, il se forma de soi-même un parti pour le général quelconque qui saurait s'en saisir. La place fut alors à prendre, et, comme celui qui la prit était le plus extraordinaire des hommes, la France en fut comme fascinée; mais en 17921a
France s'appartenait encore à elle-même. La République offrait aux imaginations toutes les séductions de l'inconnu et se soutenait de tout l'enthousiasme de la liberté. Elle était au-dessus des conjurations militaires. Personne n'attendait Dumouriez, personne ne vint à lui : il ne rencontra que des soupçons, et le prestige de Valmy, au lieu de séduire les esprits, ne fit que les inquiéter davantage.
Arrivé le 11 octobre, il se rendit le 12 à l'Assemblée, fut admis à la barre et protesta de son dévouement à la liberté. II alla a l'Opéra, où il se fit acclamer suivant l'usage traditionnel des généraux victorieux. Il alla aux Jacobins, où il embrassa Robespierre et reçut la bienvenue de Danton, qui présidait. « Allez, lui dit Danton, efFacez par de nouveaux services ceux que vous venez de rendre à votre pays. Que partout la pique du peuple brise le sceptre des rois, et que les trônes disparaissent devant le bonnet rouge dont cette société vous a honoré ! » Dumouriez recherchait Danton, voyant bien que toutes les réalités de la République vivaient en ce tribun. Il recommandait aux Girondins de s'entendre avec lui et de le suivre. Il déclarait aux modérés que le seul moyen de sauver la vie de Louis XVI était de se confier à lui. Il se trompait sHl espérait attirer Danton dans son jeu. Danton considérait les dangers extérieurs de la République : il lui fallait un général, celui-là lui paraissait le plus audacieux, il le poussait en avant; mais il se méfiait des coups d'État militaires. Dumouriez apportait dans cette crise la routine des conspirations d'ancien régime^ Danton l'instinct des révolutions démocratiques. Il pouvait se former entre eux un accommodement d'occasion, aucun accord de fond n'était possible. C'est ainsi que, tout en différant sur l'objet même et sur les effets à tirer de l'entreprise, ils travaillèrent en conmiun à l'expédition de Belgique.
Dumouriez demandait pour cette expédition des pouvoirs illimités. Il prétendait conquérir les Pays-Bas, y faire vivre son armée, y former une république alliée de la France, affaiblir TAutriche par cette perte, isoler cette monarchie et détacher du même coup la Prusse de la coalition. Il conseillait donc de
150 hA GUERRE D'EXPANSION. — 179«.
ménager, durant cette campagne, la Prusse et TEmpire : Tar* mée d'Allemagne, qui serait surtout une armée d*appui, ne devait pas dépasser le Rhin. Ce plan contrariait celui de Custine, et donnait à ce général un rôle secondaire. Custine mettait à révolutionner TÂllemagne la même ardeur que Dumouriez à affranchir les Pays-Bas. Il se flattait, comme Dumouriez, de tirer le roi de Prusse hors de la coalition ; mais, au lieu de spéculer sur les ménagements, il comptait sur la peur et sur l'avidité. Il réclamait la préférence pour son projet, persuadé qu'en se portant sur la rive droite du Rhin et en attaquant l'Autriche dans l'Empire, on ébranlerait plus fortement sa puissance et on la contraindrait plus rapidement à la paix. Plus hâbleur, plus emphatique, plus obséquieux que Dumouriez avec les révolutionnaires, Custine les effarouchait moins; ils ne pressentaient point en lui le dictateur. Les sacs d'écus allemands qui accompagnaient ses dépêches et fournissaient à l'État des ressources inattendues donnaient à ses propositions un commentaire très probant et très pratique.
Le conseil se décida pour un plan mixte qui conciliait, en apparence, ceux des deux généraux, mais qui, en réalité, divisait leurs forces, et ouvrait le champ à leur rivalité. Il avait arrêté, dès le 6 octobre, que Dumouriez dirigerait en chet l'expédition des Pays-Bas, destinée « à affranchir des peuples opprimés et à poursuivre jusque sur son territoire le plus mortel ennemi de la République ' » . Dumouriez eut l'ordre de s'emparer de la Belgique tandis que Kellermann se porterait sur Cologne. Custine recevrait des renforts et achèverait l'occupation de la rive gauche du Rhin. Dumouriez quitta Paris, et rejoignit son quartier général à Cambrai, le 19 octobre.
Ce jour-là, la Convention vota une adresse aux volontaires de 1791. Il y avait un assez grand nombre de ces volontaires qui revenaient chez eux, il y en avait davantage qui demandaient à revenir, estimant que Tennemi ayant repassé la
' Aulaho» t. l, p. iOO. Voir Givoiibt, Jemappes, ParU, 1891, ch. ii.
VUES DU CONSEIL EXÉCUTIF ET DE LA CONVENTION. 15i
frontière et la patrie n'étant plus en danger, leur enj[a;;oinont était rompu : « Citoyens soldats, disait la Convention, la loi vous permet de vous retirer; le cri de la patrie vous le délend. Les Romains ont-ils abandonné leurs armes quand Porscrma riai( encore aux portes de Rome?... L'ennemi a-t-il ftasse le llhin?.., A-t-ii reconnu la majesté de la République et la m)u« verainelé du peuple t Soldats, voilà le terme de vos travaux. % Cette adresse ne fut pas discutée, le conventionnel qui la rëdiyca, Faure, était un Girondin. ïîarère qui fit adopter le texte, le recommanda parce qu*il était « le plus clair, le plus concis, le plus énergique » .
A mesure que les armées ennemies s'éloignaient, que Dumouriez se rapprochait de la Belgique et que Custine s'avançait dans TEmpire, l'idée classique de la frontière du Rhin, ce grand rêve des rois de France dont huit siècles d'histoire avaient fait un rêve national, se trahissait dans les discours et s'échappait pour ainsi dire des imaginations pour s'insinuer dans les actes publics ^ Le Conseil exécutif jugea nécessaire, au moment où la guerre allait changer de nature et devenir offensive, d'en expliquer l'objet et d'en indiquer le terme au peuple et à l'armée. Il obéissait, dans la décision qu'il prit, à. des motifs complexes. Les plus pressants étaient tout politiques. Il s'agissait de faire vivre les armées, qui ruineraient l'État en demeurant dans ses frontières, et qui menaceraient de troubler la République si on ne les portait point au dehors, a II faut, dit un jour Roland, faire marcher les milliers d'hommes que nous avons sous les armes , aussi loin que les porteront leurs jambes, ou bien ils viendront nous couper la gorge *. » Cependant il était nécessaire d'assigner une limite à cette marche, ne fût-ce que pour ménager l'esprit public et retenir au camp les volontaires. Le nom magique du Rhin se présenta naturellement aux ministres, et ils s'occupèrent de dresser en forme d'arrêté solennel les considéra-
* Voir t. I, liv. II, Les traditions politiques, ch il : Les limites actuelles^ p. 310 et saÎT.
* CuDQUBT, Jemappes, p. 69,
152 LA GUERRE D'EXPANSIOIS. — 1792.
tions» fort pratiques , qui les préoccupaient. Quelqu'un ' proposa le considérant suivant :
a Considérant que la patrie ne sera point hors de dang^er, que la République ne sera point établie, que la confiance et la paix ne pourront renaître dans le sein de la France, tant que la terre de la liberté n'aara pour voisins que des peuples opprimés par les tyrans; considérant que la nation et la Convention nationale ont sur ce point manifesté leur vœu d^une manière qui ne laisse aucun doute, et que le patriotisme des citoyens armés pour la défense de la République adoptera avec transport toute mesure nécessaire pour l'honneur et la sûreté de la République... »
Ces vœux de la nation n'étaient rien moins que manifestes; la Convention n avait rien décrété sur cet article. Le Conseil, par cette déclaration, aurait engagé gravement sa responsabilité. Il s'en rendit compte. Le paragraphe compromettant fut effacé et remplacé par une disposition très politique et très vague, qui réservait tout, y compris la faculté pour le vainqueur de réunir, d'échanger ou d'affranchir, selon ses intérêts, les peuples qu'il aurait conquis. C'est ainsi que fiit rendu l'arrêté fameux du 24 octobre* :
« Le Conseil, délibérant sur la situation de la République relativement à la guerre qu'elle a entreprise contre les despotes coalisés; considérant qu'en vain le patriotisme des citoyens, la valeur des soldats et l'habileté des généraux auraient repoussé au delà des frontières les armées ennemies, si elles pouvaient encore, en s'établissant dans les pays ci rcon voisins, s'y renforcer avec sécurité et y préparer impunément les moyens de renouveler incessamment leur funeste invasion; considérant que toute résolution généreuse et nécessaire pour l'honneur comme pour la sûreté de la République ne peut qu'être avouée par la nation et par la Convention nationale, arrête que les armées françaises ne quitteront point les armes et ne prendront point de quartiers d'hiver, jusqu'à ce que les ennemis de la République aient été repousses au delà du Rhin, n
Le même jour, le Conseil adressait aux troupes cette proclamation : a Vous poursuivrez les ennemis jusqu'à ce que leurs
' Lebrun très vraîteinblablement.
* AuLARo, 1. 1, p. 188-189, noce.
regards mêmes ne puissent plus atteindre au sol de la France ; vous les poursuivrez jusqu'au delà de ce fleuve rapide qui, comme pour balayer leurs souillures, coule entre la terre des hommes libres et la terre des hommes esclaves. » — Le Conseil, écrivait quelques jours après un des ministres, n'avait pas entendu par là déterminer le caractère de la guerre et engager la politique républicaine; il ne s'était proposé que d'éloigner le théâtre de la guerre du territoire français, de couvrir ce territoire d'une barrière infranchissable aussi sûre que le Rhin, et de raccourcir la frontière qui séparait les peuples libres de ceux que les princes peuvent armer contre nous ^ — Le Conseil exécutif n'avait cru prendre qu'une mesure de guerre, et la forme qu'il avait employée était tout oratoire. Elle l'emporta sur le fond. Cet arrêté de circonstance devint le premier article d'un programme de politique nationale. 11 faut au peuple des idées simples et de grandes images. La limite du Rhin apparut dès lors comme le terme naturel de la guerre d'indépendance et le gage assuré de la paix. Cette conception ne procédait en rien des principes révolutionnaires ; elle provenait exclusivement du passé ; les républicains se l'approprièrent presque à leur insu. Mais une fois évoquée, cette vision ne s'effaça plus, et la même impulsion séculaire qui conduisit la Révolution française à ressusciter la République romaine, identifia l'idée de la République avec celle des limites de la Gaule de César.
Que ferait-on cependant des peuples de ces contrées ? Le Conseil, en effaçant le considérant relatif aux nations libres, avait prudemment réservé la réponse. C'était affaire à la Convention d'en décider. Le 24 octobre, le jour même où le Conseil rendait son arrêté, Lasource présenta le rapport du comité diplomatique sur la conduite que les généraux devaient tenir envers les populations conquises. Ce rapport se résumait en trois propositions : Sûreté des personnes, respect pour les propriétés, indépendance des opinions. Les généraux ne peuvent
' Pache à Domouriez, 6 novembre i792«
« municipaliser » d^office et militairement les pays conquis : « c'est un droit que vous n*ayez pas » , disait Lasource à ses collègues, a vous ne sauriez le transmettre » • Les généraux, après avoir expulsé les tyrans, peuvent et doivent proclamer les Droits de l'homme, inviter les peuples à se donner des lois conformes à ces droits; ils ne peuvent aller au delà et proposer aux peuples conquis une forme de gouvernement, a pa$ même les inviter à adopter les lois françaises,... car leurs propositions ressembleraient à des ordres et leurs invitations à des lois... Vous ne voulez point, comme les Romains, être les vainqueurs de la terre, mais les bienfaiteurs du genre humain. Vous ne voulez point asservir, mais délivrer. Hors des limites de son empire, la République française ne veut avoir d'autre domaine que la reconnaissance des peuples, v Toutefois, il y aurait un frein à cette indépendance que la France reconnaîtrait aux peuples affranchis par ses soldats : elle ne leur permettrait point de rappeler leurs tyrans : « Si la majorité voulait des fers, vous avez des armes. » Malgré cette restriction, le rapport de Lasource était, dans son ensemble» inspiré de Tesprit girondin et demeurait fidèle aux premiers principes de la Révolution. L'Assemblée Fécouta en silence. Il ne plut point. Dubois-Grancé, qui revenait de Tarmée de Savoie, le déclara inopportun, et fit ajourner le décret proposé par le Comité.
Le 1*' novembre, la Convention reçut la communication de Tarrété du Conseil du 24 octobre, d'un manifeste de Dumouriez aux Belges et d'une proclamation de ce général à son armée. Le manifeste était un appel à la liberté, la proclamation un appel à la fraternité. Ces pièces furent enregistrées, sans débat. Barère seul fit une observation : les commissaires de la Convention à Farmée du Nord avaient annoncé l'intention « d'accompagner la victoire dans le Brabant » . Barère considérait que cette démarche serait compromettante pour la République, a Vous avez, dit-il, montré un grand respect pour la souveraineté des peuples. Que font des commissaires en suivant l'armée? une invasion politique. » La Convention
décréta que les commissaires ne franchiraient pas la frontière*.
Ces instructions servaient le dessein de Dumouriez. — « Quand le peuple belge sera rendu à sa dignité naturelle et à ses droits imprescriptibles , mandait-il à un de ses lieutenants, il pourra traiter comme il voudra avec son ci-devant souverain» et nous n'entrerons que comme garants dans cette négodation... Nous tenons Tennemi, il ne faut pas le laisser respirer*. « Dans les pays du Rhin, on en prendrait plus à Taise et Ton s'attribuerait de plus larges droits de tutelle. Dumouriez n'accordait pas aux Allemands les ménagements qu'il réservait aux Belges. Il écrivait à Kellermann, le 26 octobre : tt Vous avez une fort belle mission à remplir, c'est de municipaliser la Rue aux prêtres, c'est-à-dire les gros évéchés, archevêchés et abbayes qui farcissent cette frontière d'Allemagne. J'espère qu'au printemps vous viendrez me donner la main par Cologne. Le Rhin doit être la seule borne de notre campagne, depuis Genève (!) jusqu'à la Hollande et peut-être jusqu'à la mer. Arrivera ensuite ce qui pourra; mais lorsque nous aurons rempli cette tâche, la révolution de l'Europe sera bien avancée. » C'était bien la pensée du Conseil. Lebrun, en Texposant à Custine, y ajoutait des réflexions, assez inconséquentes, mais parfaitement pratiques. « Il faut balayer tout ce qui est devant et à côté de vous, le long du Rhin, en traitant les villes impériales et, partant, les peuples avec fraternité. •• Je crois qu'il serait bon aussi que vous proBtassiez des circonstances pour enrichir la Bibliothèque nationale de plusieurs bons et précieux ouvrages qui doivent se trouver dans les bibliothèques des places que vous aurez conquises à la liberté*. » Point d'armistices d'ailleurs, point de ces négociations d'avantpostes qui sont une perte de temps. — « Chassons les ennemis, écrivait Lebrun , ensuite nous verrons s'il est de notre intérêt de les écouter; mais tant que nous aurons quelque chose
« Moniteur, t. XIV, p. 367-369.
* Dumouriez à Valence, 28 octobre 1792.
* Lebrun à Custine, 20 octobre 1792.
de bon à fkire devant et à côté de nous, faisons-le d'abord ^ • Pour interdire aux généraux les négociations, le Conseil ne se les interdisait point à lui-même. Les choses, sous ce rapport, ne faisaient que rentrer dans Tordre naturel. Lebrun trouvait un collaborateur utile dans le ci-devant ministre de France près la Diète, Gaillard, qui connaissait bien TEurope et en particulier TÂllemagne. Les convoitises de l'Empereur sur la Bavière fournissaient un moyen d'alarmer TEmpire; Lebrun fit promettre l'appui de la République à la maison palatine, et tâcha d'attiser le feu chez tous les ennemis de l'Autriche. « La perte inévitable de cette maison, écrivaitil à Desportes, formera une époque éclatante dans les grandes ruines qui se préparent*. »
Il s'était fort refroidi sur l'alliance anglaise dont il avait un instant caressé la chimère. Il en revenait aux vieilles maximes: l'Angleterre jalousera incessamment la France; si la France devient forte, elle lui suscitera partout des ennemis; si la France parait faible, elle prétendra lui dicter la loi. « Le projet d'alliance, disait-il, est donc une chose sur laquelle il est impossible de compter et qu'il faut absolument écarter de nos spéculations politiques. » Lebrun ne désirait que la neutralité de l'Angleterre, et il ne désespérait pas de la conserver Pour rassurer les Anglais, il déclara que la République ne songeait pas à s'incorporer la Belgique *. Il se montra moins affirmatif sur Tavenir de Louis XVI. Il n'admettait point que le sort du roi déchu pût être l'objet d'une négociation quelconque. « La nation seule a le droit de juger Louis ; aucune puissance étrangère ne doit intervenir dans la résolution qu'elle prendra. » Il le faisait dire à Londres, afin que le roi de Prusse en fût averti par ses agents en Angleterre^. Avec les Espagnols, il s'avança un peu davantage. Il savait que la paix ou la guerre avec l'Espagne dépendrait du traitement qui serait infligé à
* Lebrun à Domourîez, 30 octobre 1792.
' Lebrun à Desportes, aux Deux-PonU, 12, 28 octobre 1792.
* Lebrun à Noël, 19 et 30 octobre 1792. f Lebrun à Cbauvelis, 19 octobre 1792.
Louis XVI. Désirant retenir les Espagnols dans la paix, il négociait officieusement à Madrid, par Tentremise de Bourgoing, un désarmement simultané '. Il espérait que l'Espagne y consentirait» dans Tintérét même du roi. Mais, pour le cas où elle se montrerait récalcitrante, Lebrun se ménageait les moyens de Toccuper ailleurs. Miranda était venu conférer avec lui du grand projet de révolution des colonies espa* gnôles. Il décida d'envoyer Genêt aux États-Unis avec la mission secrète de fomenter cette révolution •.
La révolution était le châtiment naturel des ennemis de la République. Les républicains inclinaient de plus en plus à l'appliquer aux gouvernements malintentionnés de l'Italie. Cinq vaisseaux de guerre russes vinrent faire escale à Livourne. Le Conseil exécutif, considérant que la Russie s'était mise en état d'hostilité avec la France, arrêta^ le 19 octobre, que l'amiral Truguet s'emparerait de ces vaisseaux. Monge représenta qu'on ne pouvait les attaquer sans violer la neutralité de la Toscane; le Conseil arrêta, le 22 octobre, que Truguet sommerait les Toscans de les livrer, sinon la guerre serait déclarée. Le ministère toscan protesta de ses intentions pacifiques, et le Conseil se ravisa, considérant « qu'il paraîtrait plus convenable et plus politique de ne faire à l'égard de la Russie aucun acte hostile jusq[u'à ce que l'état des forces navales de la République fÙt assez imposant pour que Ton pût i'attaauer ouvertement avec quelque succès * » . Mais la flotte qui était insuffisante contre la Russie , ne l'était point contre la Sardaigne; le Conseil avait déjà décidé un débarquement dans cette île, il se rabattit sur cette diversion. Il en projetait encore une autre, que Sémonville lui avait suggérée.
Cet ambassadeur in partibus résidait à Gènes; il s'agitait dans le vide et faisait grand étalage de zèle révolutionnaire. Il dépécha à Lebrun un jeune journaliste, candidat à la fortune diplomatique, qui s'habillait en garde national, se faisait
* Lebrun ^ Bourgoing, 23 octobre, 3 et 10 norembre 179S. ' Lebrun à Duinouriez, 6 novembre 1792.
* DélibéraUon du 26 octobre 1792. ~- Aur^ARo, t. I, p. 166, 176, 190, 198.
appeler le grenadier Belleville, projetait d'aller à Constantinople et cherchait un accès aux affaires étrangères. Belle* ville, qui avait, selon Tambassadeur , « la tète très bien meublée » , exposa à Lebrun les mesures que Sémonville croyait propres à déjouer les intrigues des ennemis de son ambassade et de la République à Gonstantinople. Le Conseil exécutif les approuva. Il décida que Mackau quitterait Naples et voyagerait en Italie, en attendant que le gouvernement napolitain consentit à le recevoir. Ce gouvernement y serait d'ailleurs péremptoirement invite. Le Conseil arrêta, le 24 octobre, que Truguet se porterait devant Naples, exigerait, sous la menace d'un bombardement, une réparation publique des manœuvres d'Acton auprès de la Porte, sommerait le roi de désavouer ces manœuvres et se ferait livrer le ministre en otage jusqu'à ce que Sémonville fût admis par le Divan. Il arrêta en outre que, vu les griefs de la France contre la cour de Rome, a cette monstrueuse puissance », Truguet serait chargé « de châtier, en passant, le Pape et son sacré collège, et de les ramener au sentiment du respect dû à la République française ' » . Le grenadier Belleville fut adjoint à l'expédition; le Moniteur publia un article où le gouvernement napolitain, dénoncé comme un des plus perfides ennemis de la France, était menacé de la vengeance du peuple français.
Pensant que cet exemple donnerait à réfléchir aux Turcs, Lebrun fit dresser une instruction pour Chalgrin, qu'il croyait encore fidèle et qui devait gérer l'intérim de l'ambassade; puis il mmuta des lettres qu'il projetait d'adresser directement au grand vizir. Il s'efforçait, dans ces lettres, de dissiper les préventions répandues contre Sémonville , et il y répondait en dévoilant les trames de Choiseul. Cet ambassadeur, disait-il, a publié un ouvrage « où il forme le vœu sacrilège de voir un jour l'ambitieuse Catherine II dominer sur la partie européenne de l'Empire ottoman et s'asseoir sur les débris du trône de Constantin » . Pendant ^ue la diplomatie spéculait de la
* Arrêté du 24 octobre 1792. — Maasoii, les Diplotnatptdf la Bév^lutum; BaMvîUe. ParU, 1882, p. 37. — Aui.àiiD, t. I, p. 189. ^""^