‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 35 sur 93 · RUPTURE AVEC L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

RUPTURE AVEC L'ANGLETERRE

temporisateurs et les diplomates effarés et subtils de TÂlle* magne, Byzantins confondus devant les Musulmans. Elle affrontait maintenant un gouvernement populaire , un peuple passionné pour ses principes et armé pour ses intérêts, une assemblée quasi souveraine, une tribune éclatante, un forum en feu, des rivalités séculaires, rallumées et enflammées dans des milliers de cœurs, une force, en un mot, analogue à la sienne.

Après les déclarations du I" février, il est invraisemblable que Pitt eût accueilli Dumouriez. Le gouvernement républicain ne laissa point à ce général le temps même de négocier une entrevue. Le 29 janvier, le Conseil exécutif, considérant l'expulsion de Ghauvelin comme l'annonce d'hostilités immédiates, donna Tordre à Dumouriez d'envahir sans délai la Hollande. Le lendemain, Lebrun rendit compte à la Convention des derniers événements de Londres, et exprima la confiance que la nation saurait venger « un outrage que rien ne peut pallier » • Cependant des députations et des adresses arrivaient des Pays-Bas. Les unes, celles de Namur, d'Anvers, de Louvain, de Malines, de Bruxelles, protestaient contre le décret du 15 décembre et réclamaient l'indépendance solennellement promise aux Belges ^ On supprime la liberté, lorsqu'on en délègue l'exercice à quelques individus en vertu du droit de conquête, disaient les députés du Hainaut : & Ce pouvoir révolutionnaire sera à nos yeux, aux yeux de l'Europe entière, le pouvoir de la force... Généreux Français, retirez votre décret ! » D'autres demandaient la réunion à la République par zèle démocratique, par intérêt aussi, et pour se soustraire à l'horrible exploitation des commissaires : ainsi les habitants du Hainaut, ceux de Mons, l'immense majorité'des communes du pays de Liège '. Ces démarches se succédèrent du 22 au 31 janvier. Ce jour-là, Fâche communiqua les votes de Liège. Des voix crièrent : La réunion ! Un Girondin, Ducos, proposa

' Cf. Ghuoubt, Jemappes, ch. ▼! : La réunion, p. 207 et «nÎT. * Yœu de Liège, 20 janvier : 9,660 citoyens «ur 9,700, dans 378 communea; 80,000 citoyens s'abstiennent. Gbcqubt, Jemappes, p. 223.

978 LA OtfiKlIB DE GONQTTAtë. -- ITM.

1er renvoi no comité diplomatique. Gambod le combat : les diplomates grondins lui iont cm^pects; ib ménagent rAogleterre. Gambon rappelle que depuis plu» de deux mois le comité eit saisi du vceu dé Nice. Il propose de décréter séance tenante la réunion de ce dernier pays* « Ces réunions^ répond Ducos, doivent influer pour des siècles^ en bien ou en mal, sur le sort de la République : nous ne devons pas les décider sans examen. » Nice, s'écrie Lasource, est « une clef dont il faut se hftter de s'emparer» . La réunion de Nice est décrétée. Danton parait alors à la tribune. Il a Tesprit tout plein de ses combinaisons sur TÀngleterre. L'occasion lui parait propice à porter le coup qu'il médite. L'Assemblée est engagée sur un principe : il veut tirer de ce principe les conséquences politiques qu'il comporte^ en limiter aussi l'application, car les conquêtes que désire Danton sont des conquêtes lucrativeset utiles; il entend fortifier la République^ l'entourer de bastions et de contreforts, non la dissoudre dans une Europe boule* versée. D'autre part, la guerre n'est point encore déclarée officiellement aux Anglais; c'est l'instant de leur notifier les conditions auxquelles la République traitera avec eux de la paix et de fixer ces conditions immuables par un décret significatif de l'Assemblée. Ces conditions de paiX| ce terme définitif des conquêtes de la République, Danton ne les cherche point longtemps : il les aperçoit dans la figure de la Gaole qui se dessine en traits saillants devant ses yeux. Il propose donc de décréter la réunion de la Relgique. « Je ne demande rien h votre enthousiasme, dit^il, mais tout à votre raison, mais tout aux intérêts de la République française... Vous avez tout consommé par cela seul que vous avez dit aux peuples qui sont dans la Belgique, dans le pays de Liège surtout : Nous vous organisons comme nousl Vous leur avez donné l'assurance que vous accepteriez leur réunion s'ils vous la proposent. Eli bien ! ils la proposaient aujourd'hui. Il ne faut pas de rapport là où tout est connu, là où tout est épuisé... Ne vous y trompez pas : l'homme du peuple, le vrai cultivateur dans la Belgique, veut la réunion... Tel est l'effet de l'abolition

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des droits féodaux sur ces peuples. » Puis, répondant à la fois à ceux qui redoutent pour la liberté un agrandissement démesuré de la France, et à ceux qui voudraient lancer la République dans une entreprise indéfinie d^afiranchissements : ft Je dis que c'est en vain qu'on veut faire craindre de donner trop d'étendue à la République. Les limitée de la France sont marquées par la nature. Nous Us atteindrons dans leurs quatre points : à l'Océan, aux bords du Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées, Aucune puissance ne peut nous arrêter. C'est en vain qu'on nous menace de la colère des rois. Vous leur avez jeté le gant. Ce gant est la tète d'un roi. C'est le signal de leur mort prochaine. Il ne nous reste qu'à développer la force nationale ; nous touchons le moment où l'univers va voir nos derniers efforts. On nous menace de l'Angleterre. Les tyrans de l'Angleterre sont morts. Ce peuple sera libre. Nous y aurons des amis. Vous avez la plénitude de la puissance nationale Le jour où la Convention nommera des commissaires pour aller dans toutes les communes demander des hommes et des armes, elle aura tous les Français. »

Ces paroles échappaient , toutes véhémentes , à un homme qui était comme l'interprète spontané de la force des choses dans la Révolution. Elles s'enfoncèrent profondément dans les esprits, et devinrent la maxime fondamentale de l'État pen* dant toute la durée d'une guerre qui dura vingt-trois ans. On cherchera vainement l'explication de l'avènement et de la chute de Bonaparte, le secret de ses desseins et le lien de l'histoire de la France sous l'Empire avec l'histoire de la France sous la République, si on ne les cherche là. La portée du discours de Danton dépassait beaucoup sa pensée. Danton n'en discerna les conséquences qu'à l'application, quelques semaines plus tard, en quoi il se montra politique; il s'effraya ce jour-là et recula sur lui-même; mais il était trop tard. Les paroles du 31 janvier étaient de celles qui une fois lancées ne s'arrêtent plus : elles ont des ailes, et le soufiEle du temps les porte avec soi.

Deux des commissaires qui avaient été avec Danton en

Bel{pque, Camus et Delacroix, réclamèrent des mesures pour que, dans les pays conquis, « de prétendus représentants du peuple » ne gênassent point les opérations des assemblées primaires. Le décret du 15 décembre laissait encore aux peuples la faculté de Tabstention. C'était plus de liberté qu il ne convenait à des affranchis. La Convention, a considérant que dans quelques-uns des pays actuellement occupés par les armées de la République, Texécution des décrets des 15-22 décembre a été arrêtée, en tout ou en partie, par les ennemis du peuplé, coalisés contre sa souveraineté » , décréta que les généraux convoqueraient des assemblées primaires; que les commissaires de la Convention statueraient sur la validité des élections; que les peuples, ainsi consultés, seraient invités à émettre leur vœu sur la forme de leur gouvernement; que ceux qui, « dans la quinzaine après la promulgation des décrets des 15-22 décembre, ne se seraient pas assemblés, seraient déclarés ne vouloir être les amis du peuple français ■ et traités en conséquence ^

Les Montagnards avaient pris les devants de la conquête; les Girondins, qui s'étaient une fois de plus laissé surprendre, déborder et déloger de leurs positions, recherchèrent le lendemain une revanche de popularité. Brissot présenta, le 1* février, le rapport du comité de défense générale sur les relations avec l'Angleterre . Il rejeta toute la responsabilité de la rupture sur le gouvernement anglais. La nation anglaise veut la paix, dit-il ; ce n'est qu'à force d'argent et d'intrigue que le cabinet est parvenu à rendre la guerre populaire. « Voilà pourquoi dans peu de temps elle ne sera qu'un objet d'horreur et d'exécration. » C*est pour toutes les nations européennes que la France va combattre les tyrans de l'Europe. Brissot conclut à déclarer la guerre au roi d'Angleterre et au ftathouder de Hollande. Un décret qui résumait tous les griefs de la République contre le ministère de Pitt fut adopté à l'unanimité. Ducos propose de lancer un manifeste qui décou-

* Décret du 81 janvier 1793. — Aulard, t. II, p. 13, 15. — Chuqdet, /*• mappes, p. 226. — Moniteur, t. XV, p. 328.

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vrira au monde la perfidie du cabinet britannique. Le manifeste est discuté. Fabre d*ÉgIantine demande qu'on y ajoute une adresse au peuple anglais, et que Ton place sous la protection de la loi les Anglais et les Hollandais qui sont en France. C'est la mise en pratique de la pensée de Danton : séparer le cabinet anglais de la nation, et ménager un rapprochement avec TAngleterre après que le pouvoir y aura subi une révolution. Camille Desmoulins et Barère soutiennent le projet de Fabre, Ducos le combat : « Le fait est, dit-il, que tout le peuple anglais est pour la guerre..., que la guerre est nationale... » Cambon est du même avis. Marat déclare que l'adresse serait une inconséquence et une absurdité : — Aucun journal anglais ne la reproduira. « Sera-ce par les saltimbanques que vous la publierez? C'est à tort que l'on croit que le peuple anglais est pour nous... Nous n'avons pour nous en Angleterre que les philosophes, et cette classe n'est pas la plus nombreuse. * Quelqu'un fait observer que l'adresse éclairera les Français. L'adresse est ordoimée, et l'on charge Barère, Fabre, Condorcet et Thomas Paine de la rédiger.

Des patriotes bataves se présentèrent, le 6 février, à la barre; ils félicitèrent l'Assemblée de n'avoir pas confondu leur cause avec celle des tyrans, et offrirent de combattre dans les rangs des républicains. « Ennemis de l'Autriche et de Pitt, les vrais Bataves sont nos amis, répondit le président. C'est dans le sein de leur pays que nous traiterons avec eux. La Convention nationale leur promet de tout sacrifier pour soutenir la guerre de la liberté. » Il s'agissait maintenant d'entrer dans la Hollande et de la révolutionner. Le Conseil exécutif ordonna à Dumouriez, le jour même, de rompre toutes négociations et de prendre l'offensive ^ Lebrun écrivit à ce général : « Les dédains et les insultes » du ministère anglais avaient rendu la guerre inévitable ; les préparatifs de l'Angleterre avaient obligé la France à la prévenir, a Ces puissants motifs, les mêmes qui ont provoqué, sous votre ministère, la déclaration de guerre

> AuukBO, t. 11, p. 07.

tu LA GUERRE DE CONQUÊTE. — 179S.

contre le roi de Hongrie, ont engagé la République française k se décider contre le roi George et le stathouder, et à mettre un terme aux longues incertitudes du public. • Quelque périlleuse que fût Tentreprise, Dumouriez ne voyait plus pour sa personne et pour la France d'autre moyen de salut. 11 fied* lait vaincre à tout prix. Cependant, malgré sa confiance en lui-même, il doutait de la victoire. G*est que les conditions, o'ès mauvaises en décembre, étaient devenues pires, et sous tous les rapports. « Tout me manque, écrivait-il à Lebrun... Il faut un cas aussi désespéré que celui où nous nous trouvons pour que j'entreprenne une expédition pareille avant d'être pourvu de tous les moyens nécessaires pour y réussir...'.*

La Convention nationale française avait décidé qu'il n y aurait point de Convention nationale belge. Une assemblée de ce genre aurait fourni un point de ralliement aux résistances des Belges. Cette résistance se déclarait plus vivement tous les jours, et l'arrivée des commissaires du pouvoir exécutif ne pouvait que l'exciter davantage. Ces trente missionnaires étaient pour la plupart des brutaux enivrés de leur pouvoir, des sots exaltés autant de leur vanité que de leur zèle démagogique; plusieurs parurent comme des bétes fauves qui n'entraient dans ces riches provinces que pour piller et massacrer'. Le pays était dans l'anarchie, ils le saccagèrent en le terrorisant. Ils traitaient les populations en ennemis, et ils achevèrent de les rendre hostiles. La France avait convié les Belges à secouer le joug de l'Autriche; la plupart d'entre eux le détestaient uniquement parce que c'était un joug et qu'ils n'en voulaient aucun. Ils tenaient à leurs coutumes. Us s'étaient

' Lebrun k Dumouriez, 6 février; Dumouriez à Lebrun, 4 février 1793. ' Dumouriez, Mémoires. — Chuouet, Jemappes, ch. vi : La réunion, p. ^» 210, 213, 228-229, 231-238.

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