L'INVASION DB LA HOLLANDE
mieux que personne le dang^er que court Farmée de Belgique, et il obéit. Tout en se préparant à combattre les Autrichiens, il s'efForce d'apaiser les Belges. A défaut du retour triomphal sur lequel il avait compté, il tâche au moins que sa rentrée en Belgique suspende le désastre. A. Anvers, le 10mai*s, il expulse le commissaire du pouvoir exécutif, ferme le club et rassure les autorités. Le lendemain, il arrive à Bruxelles et se rend à l'assemblée des représentants» qui l'accueille comme un sauveur. Il promet de délivrer les otages, de restituer aux églises leurs trésors, de contenir les démagogues. Il désavoue et condamne, dans une proclamation affichée sur tous les murs, ces actes de brigandage; il proteste que les Français ne sont venus en Belgique que « pour assurer la liberté et le bonheur du peuple ». Le 12, de Louvain, où il continue son œuvre, il écrit à Beumon ville : « Nous sommes environnés d'ennemis, et les plus dangereux sont les habitants, que nous avons réduits an désespoir par la tyrannie de nos agents politiques et financiers. » Et le même jour, à Lebrun : « Je vous ai prédit ce qui résulterait de Tenvoi des commissaires du pouvoir exécutif. Le choix en a été mal fait; la mission était odieuse. J'ai fait replier à Bruxelles ceux d'Anvers; je vais donner le même ordre à tous les autres qui sont répandus dans les provinces belgiques; si le conseil ne se hâte pas de les rappeler, je serai forcé de les envoyer tous en France, parce que le salut de la patrie me le commande. »
Jusqu'alors, il n'agissait qu'en chef d'armée. Désormais, il agit en chef de parti. C'est qu'il est résolu à briser avec la République. Il estime qu'il n'a plus ni le choix des moyens ni le temps d'hésiter. Il écrit, le 12 mars, au président de la Convention, une lettre qui est un manifeste de guerre civile. Il y expose Tétat désastreux de l'armée, il en accuse l'incurie du gouvernement et sa fausse politique. «Tant que notre cause a été juste, nous avons vaincu l'ennemi; dès que l'avance et l'injustice ont guidé nos pas, nous nous sommes détruits nous-mêmes, et nos ennemis en profitent. » 11 dénonce les agents de la propagande en Belgique, il pro-
teste contre l'oppression des Belges. « On vous a menti sur leurs intentions ; on a opéré la réunion du Hainaut à coups de sabre et à coups de fusil, v II montre la conséquence du «fatal décret» du 15 décembre : la révolte de la Belgique. Il demande que la Convention approuve les mesures qu'il a prises « pour sauver Tarmée française» Thonneur de la nation et la République elle-même » . Sept mois auparavant, lorsque La Fayette tentait de défendre la Constitution et la royauté contre l'émeute, Dumouriez affectait l'indignation : « Il faut, s'écriait-il, terminer Taventure du crime de Sedan et la rébellion du petit Sylla *. » Dumouriez enjoué maintenant le personnage; il en a les desseins, il en prend le ton, il veut payer d'audace et il se perd.
Cette lettre était déjà cachetée lorsque les conmiissaires de la Convention à l'armée du Nord se présentèrent au quartier général. C'étaient Treilhard, Merlin de Douai, Camus etGo»suin. L'entrevue fiit extrêmement animée. Les commissaires reprochent à Dumouriez d'avoir, sans leur aveu, pris des mesures de Tordre politique contraires aux ordres de la Convention. Il répond en rebelle : a Le premier des décrets, c'est le salut public; la Convention peut de loin être trompée; elle l'est certamement sur les affaires de la Belgique. Il a porté tout le poids de la guerre, il a l'honneur de la nation et le salut de l'armée à soutenir; il en est responsable non seulement à ses supérieurs, mais à la postérité; il n'a rien fidt avec précipitation; si les commissaires de la Convention avaient voulu s'opposer à ses mesures, il aurait rendu ces ordonnances malgré eux* » Treilhard s'écrie que c'est une faute grave envers la Convention, que le général doit s'en justifier devant elle. Pour toute réplique, Dumouriez leur lit sa lettre au président, et ils le quittent indignés et consternés. Il expédie alors sa lettre et la fait imprimer.
' Lettre à Senran, de Valeaciennee, M août 17021. Cf. ci-deMut, p. 96<
PERTE DE LA BELGIQUE. 34i
Danton et Delacroix, qui se trouvaient en Belgique au cornmencement de la déroute, étaient partis en toute hâte pour Paris. Ils ne connaissaient encore que la moindre partie du danger : ils croyaient Dumouriez fidèle. Ils arrivèrent au milieu d'une crise aiguë des factions. Les faibles et les crédules, induits au régicide , s'étaient flattés que cet acte mettrait fin aux rivalités et fonderait l'unité de parti dans TAssemblée. L'unité était une utopie, et les rivalités étaient incurables, parce qu'elles procédaient, non des circonstances, mais des caractères. Elles devinrent, après le 21 janvier, plus acharnées que jamais , tous se disputant les bénéfices de l'acte que tous avaient fait pour en bénéficier. Les Girondins avaient sacrifié Louis XVI afin de se cramponner au pouvoir, les Montagnards afin d'en chasser les Girondins. Toutes les occasions leur étaient bonnes à attiser leurs querelles, et toutes les affaires de l'État se tournaient en conflits de personnes. Ils y portaient l'animosité aigre et vaniteuse des disputes de gens de lettres. Faisant chacun de son amour-propre l'État même et de son moi la République, ils enflent le vocabulaire des polémiques de presse, tournent à crime la moindre contradiction et se traitent de conspirateurs, comme naguère les gens de lettres se traitaient de fourbes et de sots^ Robespierre accuse Lebrun d'être vendu à l'Autriche, Brissot d'être vendu aux Anglais, Glavière de l'être à tout le monde; tous conjurent, selon lui, de livrer la France à l'Angleterre; Rabaut, ^ traître comme un protestant et comme un philosophe » , voulait abandonner la Savoie aux Piémontais. Robespierre le savait, il n'en avait aucun doute, a aucun » , disait-il à Garât. Les
■ Dobois-Grahcé, Analyse de la Bévolution, publiée par le colonel Jung, Paris, 1885, p. 115. — Mémoiresde Garât, dans Bûchez et Roux, t. XVIII, p. 329. •'L'Europe et la RévoliAtion, t. I, p. 234 : La république des lettres.
Girondins s'en prenaient surtout à Danton. II était d*accord avec Laclos, « Fauteur du roman infernal des Liaisons dangereuses 9 ; il dressait ses complices « à Taudace et au mensonge » ; il préparait un trône à d'Orléans, s'il n'ambitionnait pas pour lui-même le protectorat de Gromwell*. Les séances se dissipaient en diatribes et en disputes interminables. Les désastres de la Belgique apportaient un aliment à ce feu; on se disputa ces désastres comme un moyen de destruction, et chacun s'en arma pour anéantir ses adversaires
Le 8 mars, l'Assemblée avait reçu les vœux de réunion dn plat pays de Gand, de seize communes du Brabant, de Lourain et d'Ostende. Elle avait accepté le vœu de Louvain et renvoyé les autres au comité diplomatique, lorsque le ministre de la guerre lut les lettres de Valence et de Miranda, annonçant leur retraite. Delacroix et Danton venaient d'arriver. Delacroix exposa l'état des choses et demanda des mesures de guerre. Robespierre dénonça les généraux : derrière eux, il visait Danton qui semblait les couvrir : — Les vraies mesures, c'est une police zélée et des bourreaux rapides; il sufiBt de supprimer le mal, de « purger les armées de l'esprit aristocratique... de tenir sans cesse le glaive de la loi levé sur la tête des conspirateurs puissants, des généraux perfides... de balayer les traîtres ! » La Convention vote des décrets destinés à hâter le recrutement et la concentration des troupes ; mais le coup de Robespierre a porté. Danton veut ramener les esprits: «Il faut dire à la France entière : Si vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique, si Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée était obligée de mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables d'un pareil événement? La fortune publique anéantie, la mort de six cent mille Français pourraient en être les suites. » Il réclame des soldais, il réclame un grand soulèvement enthousiaste du pays, comme en 1792. Les forcenés ne l'entendent point de la sorte : il leur faut des délations, des geôles, des sbires, des échafauds.
I Gonveraationt de Robespierre et de Salles, rapportées par Garât, id,, p. 338^2.