‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 62 sur 93 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'armée de Dumouriez se retirait dans l'ébranlement de la défaite, de la misère, de la panique et du soupçon. Les places qui couvraient la frontière du Nord étaient à peine défendues. Les armées du Rhin « se trouvaient dans une espèce de désorganisation, suite inévitable d'une retraite forcée... les administrations étaient nulles, ineptes, malveillantes; partout il manquait d'hommes, d'armes, de munitions d'armes ou de bouche * 0 . Gustine, à la suite de la déroute de Bingen, s'était décidé à quitter Mayence. II y laissa 25,000 hommes, et vint s'établir avec environ 30,000 hommes autour de Wissembourg. L'armée de la Moselle occupait le pays de Trêves avec 25,000 hommes. Ce qui était au Midi comptait à peine. Ainsi les frontières s'ouvraient, et, dans l'intérieur de la République, la guerre civile sévissait. Les royalistes conspiraient dans le Sud-Est * ; à Lyon, les modérés s'organisaient pour résister aux Montagnards ; les grandes villes de Normandie se déclaraient en faveur des Girondins. La Vendée se mit en insurrection.

Le mouvement commença dans la Vendée angevine, « région perdue dans Tabandon du monde, désertée, ruinée, sans chemins, sans commerce, sans travail, sans culture, en proie à des

' Rapport de Cambon, 11 juillet 1793, lur l'état des armées en avril.

* Emett Daudbt, Histoire des conspirations royalistes du Midi, Paris, 1881

Z7h LE PBBMIKR COMITÉ DE SALUT PUBLIC. — 1798

misères honteuses ' « . Les grands propriétaires n'y résidaient point; les moines y étaient riches et impopulaires; le clergé séculier partageait Tindigence du peuple et en était aimé. Le paysan, très pauvre, soufFrait plus qu'ailleurs des impôts, et du plus vexatoire de tous : la gabelle. Il était en révolte continuelle contre les agents de cette ferme, révolte souvent sanglante. Des bandes de faux-sauniers parcouraient les campagnes et y faisaient assaut de violence avec les gabelous. La chute du régime seigneurial et la suppression des anciennes taxes furent accueillies avec enthousiasme par ces peuples, démocrates à leur manière rurale. Us applaudirent surtout à la disparition de la milice, qu'ils exécraient et qui remplissait les bois de réfractaires. C'était là pour eux toute la Révolution. Très attachés à leur religion et à leurs prêtres, ils virent sans regret les couvents se fermer. Quant à leurs seigneurs, ils ne les connaissaient pas. Il y avait au milieu d'eux une quantité de petits nobles, vivant sur leurs terres, médiocres, grossiers, si proches de leurs fermiers et de leurs métayers qu'ils se confondaient presque avec eux. Ils perdirent peu, n'ayant que peu ou point de privilèges utiles. La Révolution ne fit que les rapprocher davantage des paysans. La déclaration de l'égalité ne changea rien dans ces régions où la familiarité régnait avec la confiance, et quand le peuple sentit venir les déceptions, quand il se trouva menacé et se jugea opprimé, ce fut naturellement vers ces nobles campagnards qu'il se tourna pour le diriger dans ses réclamations et le guider dans ses résis* tances.

Les nouveaux impôts parurent plus lourds que les anciens, et la tyrannie des bourgeois des villes qui prenaient le gouvernement sembla à ces paysans aussi insupportable que le despotisme des agents du roi. La constitution civile du clergé les jeta hors d'eux-mêmes : le schisme leur fut un objet d'épouvante, et le clergé assermenté un objet d'horreur. Les prêtres non jureurs demeurèrent. Le pays tout entier conspira

' POBT, La Vendée angevine. Paru, 1888.

i les cacher. Il se fit, pendant toute Tannée 1791, dans les chaumières et parmi les petites gens, un mouvement sourd de propagande, et Ton vit croître peu à peu cette fièvre des âmes qui précède les séditions religieuses. Les croyants se rassemblèrent, la nuit, dans les granges ou sur les landes pour écouter des prédicateurs inspirés. Dans ces conciliabules, s'insinuèrent çà et là des émissaires des comités royalistes, des gentilshommes revenus de Tannée des princes, découragés de Témigration, mais non de la guerre civile. Ces agents profitèrent, pour leur entreprise politique, de Texaltation populaire, et les prêtres, en préchant la résistance aux décrets schismatiques , préparèrent, en môme temps, et fanatisèrent la rébellion. Les bandes qui se formaient autrefois pour combattre la gabelle se reformèrent d'elles-mêmes, poussées par la faim, et flairant Tanarchie. Des brigands masqués, envahissant les maisons isolées, extorquant Targent par les supplices, parurent dès Thiver de 1792, survivants des Faux-snuniers et des Mandrins de Tancien régime, premier noynn des chauffeurs et des chouans de la Révolution. Les volonlaires revinrent des camps, déprimés par la misère, assurant qu'ils avaient battu Tennemi, que le patrie était délivrée et qu'on les voulait faire tuer pour affranchir des Allemands, des Belges, des Hollandais qu'ils ne connaissaient pas.

Ainsi se préparait une insurrection qui, par son mélange de foi religieuse et de fidélité monarchique, de fanatisme et de jacquerie, par les passions dont elle sortit, par son caractère féroce, mystique et populaire, rappela à la fois la sédition des réformés cévenols, celle des paysans bretons sous Louis XIV, celle des Irlandais contre TAngleterre, et fit pressentir la révolte des Espagnols contre Napoléon. Les décrets sur la conscription fournirent le prétexte aux meneurs. donnrriMit le branle au peuple et firent Texplosion. Elle se produisit, au mois de mars, partout où se pratiqua le tirage au sort, et partout de même. Les conscrits arrivent en troupes, très Souvent armés, et balayent les autorités républicaines qui se mettent en déroute comme faisaient les autorités royales

quatre ans auparavant. Les séditieux s'emparent des armes des gardes nationaux ou des gendarmes dispersés. Us ont des chefs obscurs qui les ont animés au combat, des gardes-chasse, comme Sto£Set, d'anciens sous-officiers rentrés dans leurs villages; derrière ces sous-ordres, il y a des nobles qui les inspirent et les dirigent. Les insurgés les mettent à leur tète : ce sont, pour la plupart, d'anciens officiers que la bande ta chercher dans leurs maisons : ainsi d'Elbée, Bonchamp, Lescure, Gharette, La Rochejacquelein. Ces bandes s'en vont le long des routes, grossissant à mesure, sans ordre, à la file, u comme à bi procession » , un honmie à peine, sur quatre, armé d'un fîisil, requérant leurs vivres sur leur chemin, marchant ils ne savent où, cherchant, pour ainsi dire, la guerre qu'ils commencent d'instinct; force plus redoutable à la République, en son humilité plébéienne, que toute l'armée des princes avec son arrière-ban de soldats gentilshommes. Us étaient 20,000 à la fin de mars, et se déclaraient déjà 50,000. Tels furent les débuts de cette insurrection mouvante qui s'intitula Yarmée catholique. Elle y ajouta bientôt la qualification alarmée royale. Mais c'étaient des royalistes à leur foçon rude, brutale et indépendante. Le l*' avril, les gens de Machecoul prirent cette résolution : « Le peuple de Retz et pays adjacents, rassemblé de lui-même en corps de nation, déclare qu'il ne reconnaît et ne reconnaîtra jamais que le roi d» France pour son seul et légitime souverain. » Deux jours après, Souchu, ancien procureur de la famille de Gharette, qui s'était érigé en chef de ce pays, faisait massacrer, à titre d'avertissement et comme entrée de jeu , cinquante-huit prisonniers républicains.

La Convention avait obéi à un instinct politique tutélaire lorsqu'elle avait doublé son décret sur la divisibilité indéfinie des pays étrangers en révolution, du décret sur l'indivisibihté de la République française. Ce déni de principes sauva l'État. Que les votes fragmentaire' des populations devinssent une règle universelle de droit, au lieu d'être une mesure de fisc et de conquête, l'intégrité et l'unité de l'ancienne France étaient

compromises. Les nouvelles des soulèvements arrivaient à TAssemblée» confiiseSy incertaines, mais menaçantes par la progression d'exaltation et de complots qu'elles décelaient ^ Tous ces chefs de bande que Ton signalait étaient des inconausy et, dèsTabord, on les distingua peu les uns des autres. Le 18 mars, on lut à la Convention une lettre du représentant Niou, envoyé dans TOuest. « Les séditieux, disait-il, sont conduits pas des cheh exprimentés, et leurs manœuvres sont plus savantes qu'on ne devait s'y attendre... Les scélérats qui commandent ces armées rebelles se font appeler Gaston et YerteuiL » Yerteuil était un gentilhomme ; Gaston était un perruquier de village : il s'était mis à la tète d'une bande, et il se fit tuer obscurément le 10 avril. Son nom fut le premier que l'on lança en Europe; il frappa les esprits, et Gaston passa dans toute l'Europe pour le chef de l'armée vendéenne.

Voilà ce que la Convention apprenait des départements de l'Ouest, tandis que les courriers de l'Est lui annonçaient la retraite de Custine et ceux du Nord la trahison de Dumouriez. Il y avait là de quoi troubler des esprits moins bouleversés que ne l'étaient ceux de la plupart des conventionnels. Les Montagnards seuls gardèrent le snng-froid : c'est que, dans le péril de la France et de la République, ils voyaient leur propre péril; qu'ils avaient une volonté inflexible de se sauver euxmêmes en sauvant la patrie, et que leur faction, associée à toutes les violences de la Révolution, était la seule qui fût en état de profiter du trouble général. « Nous sommes, écrivait l'un d'eux à un membre du Comité de défense générale, nous sommes liés de la manière la plus intime au sort de la Révolution, nous qui avons voulu la consommer... On ne pardonnera ni à vous ni à nous d'avoir voulu la liberté pure et sans mélange, et nous devons conduire au port le vaisseau de l'État, ou périr avec lui. Ne nous dissimulons pas les dangers de notre position... Partout l'on est fatigué de la Révolution. Les riches la détestent, les pauvres manquent de pain, et on leur persuade

> Cf. AcLABD, t. 11, p. 41, 387, 399, 405, 410, 415, 452.

que c'est à nous qu'ils doivent s'en prendre. Les jburnalistei ont entièrement perverti l'opinion publique. Les sociétés populaires elles-mêmes ont entièrement perdu leur énergie... II y a plus : tout ce qu'on appelait les ci-devant modérés, qui faisaient en quelque sorte cause avec les patriotes et qui tout au moins voulaient une révolution quelconque, n'en veulent plus aujourd'hui. Ils aspirent à la faire rétrograder, disons le mot, ils veulent la contre-révolution... Que nous restera-t-il alors? A envelopper nos têtes dans nos manteaux et à recevoir le coup qui menace nos têtes... La gangrène a infesté la masse, et, si on veut la sauver » il fout conunencer par la régénérer. Quelles mesures prendre pour cela? Il faut qu'elles soient grandes et rigoureuses... Dans les cas extraordinaires^ il ne faut voir que la grande loi du salut public^.. »

Les Montagnards proposèrent ces mesures, les modérés les votèrent pour ne point paraître suspects de complicité avec les traîtres. Les modérés avaient encore le pouvoir, et capitulant pour le conserver, ils continuaient de fournir à leurs rivaui tous les moyens de les en chasser. Ainsi furent votés, le 19 mars, le décret qui mettait hors la loi les révoltés de TOuest; le 21 mars, celui qui établissait dans toutes les communes des comités d'action et de surveillance révolutionnaire; le 28 mars et le 5 avril, une loi d'ensemble sur les émigrés; le 1*' avril, le décret autorisant les commissaires dans les départements et près les armées à faire arrêter ou déporter les gens suspects; le 5 avril, la création de l'armée révolutionnaire de l'intérieur, de l'armée des « sans-culottes » , garde prétorienne à rebours, destinée à terrifier la Convention, véritables janissaires démagogues que la Montagne se faisait attribuer par la nation et payer par les riches. La Convention enfin se livra elle-même. Un décret du 1" avril porta que les représentants cesseraient d'être inviolables et pourraient être arrêtés dès qu'il y aurait contre eux de fortes présomptions de complicité

' Jeanbon et Lacoste, en mission dans le Lot et la Dordogne, à Barère, 96 mars 1793. Aulard, t. II, p. 532.

arec les ennemis de la liberté, de Fégalitë et du gouvernement républicain. C'était mettre TAssemblée à la discrétion du parti qui serait assez audacieux pour usurper la dictature, c'était vouer les vaincus à la mort et les timides à la servitude. La lutte pour le pouvoir, entre la Gironde et la Montagne, n'en devint que plus acharnée.

Danton avait essayé, non de réconcilier ces factions irréconciliables, mais de les dissoudre en tirant à lui, avec les Girondins, les moins intéressés de leur personne et de leur amourpropre dans la lutte, le gros des modérés et la masse de la Plaine. Il jugeait que l'Assemblée avait encore le temps de se ressaisir. C'était assez de six mois de partialité, de déchirements et de récriminations. Il ne se sentait point sans reproches, mais il sentait sa force et sa bonne volonté. Il ne manquait d'armes ni pour attaquer ni pour se défendre. Il offrait l'oubli. Si c'était un marché, la politique conseillait aux Girondins de le conclure; si c'était un appel d'alliance, le patriotisme leur commandait de l'écouter. « Tirons le rideau sur le passé, dit Danton, dans un des jours les plus sombres de la crise. Il faut nous réunir. Je fais serment de mourir pour défendre mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacré enflamme toutes les âmes. Que nos échecs tournent à notre avantage. Que le Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant de la Fable, reprenne de nouvelles forces'! » Mais les Girondins professaient pour Danton une aversion, la plus insurmontable de toutes, car elle procédait moins de l'horreur que de la jalousie. Danton l'attisait sans cesse par ses motions farouches; il présentait ces motions afin d'entretenir sa popularité ; les Girondins les adoptaient, malgré eux, afin de soutenir la leur. Us ne lui pardonnaient pas de les traîner ainsi à la remorque. Us le redoutaient moins comme adversaire que comme allié, estimant plus sûr et plus facile pour eux de l'exclure du pouvoir que de partager le pouvoir avec lui.

' Discourt du 29 inart 1793.

Il y eut des rencontres entre eux. Les Girondins, Guadet surtout, s'y montrèrent hautains, puritains et rogues. On raconte que Guadet s*écria : « La guerre, et qu*un des deux partis périsse ! « Danton lui secoua les mains et répondit : « Tu veux la guerre, tu auras la mort! « Danton se jeta dans cette lutte avec toute sa fougue. Il se voyait pressé en arrière, du côté même de la Montagne, par la faction de Robespierre. S'il ne culbutait pas la Gironde et ne faisait pas place nette devant lui, il était dépassé, c'estrà-dire perdu. Tout son plan de république autoritaire s'évanouissait. Les Girondins eurent l'imprudence d'engager Tattaque. Le 1* avril, Lasource dénonça Danton et l'accusa de complicité avec Dumouriez. La réplique fut formidable. Danton accusa les Girondins de conspirer le retour de la monarchie et de vouloir rompre l'unité de la patrie. Il invoqua le pacte régicide et engloba dans une même invective a tous les scélérats, tous les aristocrates, tous les modérés » . La bataille à fond suivit de près cette escarmouche. La Gironde présenta cette bataille sur le terrain même qui en était l'enjeu.

Le Comité de défense générale nommé le 3 janvier était un premier essai pour rassembler le pouvoir, mais ce comité ne présentait qu'un moule encore flottant et flasque de gouver^ nement. Il comprenait vingt-quatre membres : c'était une réduction plutôt qu'une concentration de l'Assemblée. Les factions s'y étaient introduites. Les dissensions s'y perpétuaient : on y intriguait, on y parlait, on n'y agissait pas. Il délibérait et ne gouvernait point. Gomme il était impuissant, il se sentit suspect, il demanda qu'on le remplaçât. Isnard proposa qu'en même temps on le concentrât sous le nom de « Comité de salut public » . La Convention chargea le Comité de défense générale de préparer un décret : le projet de décret, présenté le 25 mars, portait que le Comité de salut public se composerait de quinze membres. La Convention en voulut vingt-cinq et conserva le nom de Comité de défense générale. Ce nouveau Comité de défense fut élu le 26 : Danton et Robespierre en faisaient partie,

avec les principaux Girondins : Pétion, Yergniaud, Buzot« Isnard*.

Ce comité se trouva aussi partagé que le précédent. Les Girondins lurent les premiers à comprendre qu'ils devaient affermir ce conseil, sans quoi il se disloquerait de soi-même. Us ne se mirent pas en frais de théorie. L'expédient était trouvé. Isnard avait suggéré le nom, imité de Rome; le décret du 25 mars avait posé le système. Isnard revint à la charge : « Saisissons, dit-il le 4 avril, d'une main hardie, ferme et pure, les rênes du gouvernement. Il n'est plus question de disputer sur les formes ; il faut sauver la patrie. « La Convention approuva. Le 5 avril, Isnard, Barère, Thuriot, Mathieu et Danton furent chargés de préparer un décret. Ce décret fut porté le 6 *• Le Comité prit le nom de Comité de salut public. Il délibère en secret. Il est chargé d'accélérer et de surveiller l'action des ministres dont il peut, au besoin, suspendre les arrêtés. Il prend toutes les mesures de défense extérieure et intérieure, sauf à référer de tout à la Convention. A part la Trésorerie, il dispose de toutes les ressources de l'État.

En même temps qu'elle s'attribuait le pouvoir exécutif au centre de la République, la Convention s'assurait l'exercice direct de ce pouvoir aux extrémités. Elle était le souverain unique et omnipotent : elle décida de se transporter ellemême par ses commissaires partout où sa souveraineté devait agir*. La Révolution avait supprimé les intendants et éparpillé

> AuLABO, t. II, p. 401^^92, 514, 555, 562. — Moniteur, t. XV, p. 77S-774, 795. Membres dn Comité de défense élns le SKS mais : Dubois-Grancé, Dsnton, Gaytonr-MoTean, Robespierre, Riihl, Fobre d'Églantîne, Delmas, Bréard, Prieur de la Marne, Camille Desmoulins, Barère, Jean de Bry, Gambacérès, Pétion, Genionné, Sieyès, Bari>aroaz, Vei^and, Baot, Guadet, Gondoroet, Camus, lenard, Lasource, Quinette.

* Moniteur, t. XVI, p. 59, 70, 75. — AuLàEo, t. III, p. 112 et suîv.

* Comparer les pouvoirs des commissaires de la Convention, décret dn 9 mars 1793, Moniteur, t. XV, p. 663, avec les pouvoirs des intendants sous Richelieu : d'Avehel, Richelieu, t. lY, p. 207. Paris, 1890. — Comparer également, surtout en matière d'approvisionnements, la correspondance des représentants en mission avec les comités, et celle des intendants avec les ministres, pendant les années de disette et de guerre, notamment en 1709 : même préoccupation dominante de nourrir Paris, mêmes procédés, mêmes menaces aux agents, qui répondront sur leurs têtes des troubles que la fiunine peut produire è Paris.

le pouvoir entre des administrations collectives, toutes diffuses. La Convention les annula; elle revint du coup, franchissant les siècles, aux missi de Gharlemagne et aux proconsuls de Tempire romain. Elle décréta, le 4, que ses commissaires auraient un costume et des insignes; le 7, qu'ils correspondraient avec le Comité de salut public. La veille, le tribunal révolutionnaire était entré en fonction ^ Ainsi, en trois jours^ la Convention, sous Tempire de la nécessité, improvisa un $y^ tème de gouvernement et rétablit, pour sauver la Révolution, un pouvoir plus direct, plus simple, plus despotique et plus puissant que tous ceux que la Révolution avait détruits. Depuis longtemps déjà, en dépit des maximes, malgré les prétentions des théoriciens et sous les figures de la rhétorique officielle, la raison d'État gouvernait la Révolution. Son avènement fut désormais consacré, et elle reçut avec sa consécration son instrument de règne.

Ce gouvernement que la Gironde se destinait, Danton s'en empara. Il en fit son œuvre et sa chose. La Gironde l'avait obligé à abdiquer le ministère ; il rentra au pouvoir par cette porte qu'elle lui avait ouverte. L'élection du Comité fut une déroute pour les modérés. Barère obtint 360 voix, Delma8 347, Bréard 325, Cambon 278, Danton 233, de Bry 227, Guyton- Morveau 202, Treilhard 167, Delacroix 151. De Bry, étant malade, refusa. Robert Lindet, qui avait réuni 122 voix, le remplaça*. Le Comité décida de siéger deux fois chaque jour, à neuf heures du matin et à sept heures du soir, avant et après la séance de la Convention. Il organisa deux bureaux de correspondance, l'un avec les représentants en mission, l'autre avec les ministres et les généraux. Les membres du Comité délibéraient en commun les affaires; mais ils ne pouvaient les préparer, les suivre, en assurer l'exécution qu'en se partageant les attributions et en se divisant le travail. C'était, en réalité, constituer des départements politiques aurdessus des

' Gampabdon, Le tribunal révolutionnaire. Paria, 1866. En ami 1793, à Pam: 26 accufét, 9 condamnation!.

* AuLAftD, t. m, p. 133 at %m.

ministères qui ne seraient plus que des agences d*expédition. Gambon, Guyton et Robert Lindet furent charges des finances, de rintérieur et des subsistances ; Delmas et Delacroix, de la guerre; Barère et Danton, des affaires étrangères.

Ce Comité fut réélu le 10 mai et le 10 juin; il gouverna la France pendant trois mois. On ne doit le confondre ni avec le Comité de Tan II, celui de Robespierre, ni avec le Comité de Tan III, celui des thermidoriens. Le Comité d'avril-juillet 1793 diffère profondément du Comité de Tan IP; il annonce le Comité de Fan III : il est, au fond, le comité de Danton. Il n'est point, à la vérité, composé de ses amis personnels; mais, à part Robert Lindet, Montagnard pur, et Barère, valet, transfuge et traître de toutes les factions, les autres commissaires sont des républicains déclarés, démocrates autoritaires, gens de poigne et gens d'affaires, qui subissent l'ascendant de Danton et obéissent à ses impulsions. Danton a créé ce Comité, il le façonne et il le meut. C'est le moment pour lui d'arrêter ses idées, de déclarer sa politique et de l'appliquer. Il reprend la tâche ébauchée au mois d'août 1792, mais il la reprend dans des conjonctures plus critiques, au milieu de plus de périls du dehors, de plus de rivalités au dedans; avec plus d'expérience, sans doute, avec plus d'ennemis aussi, et, ce qui est pire, avec la déception des hommes, des choses, de soi, de cette audace même qui a soulevé la République, mais qui Ta laissée retomber rompue et fracassée.

Danton n'en ressentait qu'avec plus d'impatience l'aiguillon du tumultueux et incohérent génie d'État qui bouillonnait en lui : génie tout instinctif, où se personnifiaient confusément l'instinct commun et le vœu général des citoyens : arrêter l'anarchie, reconstituer l'État, faire des Droits de l'homme une réalité et de la République un gouvernement, procurer la paix, rendre la sécurité au travail. « Hàtons-nous, mes amis, disait-il.

> J'entendf le Comité qui gooyerna en Tan II, exactement dn 10 juillet 1708 an S7 juillet 1794 (9 thermidor), et oÀ iiégeaient : Robespierre, Gouthon, Saint- Just, BilIaudrVarennes, Collol-d*Herboit, Barère, Prieur de la Marne, Prieur de la Côte-d'Or, Robert Lindet, Lindet, Jeanbon, Garnot.

hâtons-nous de terminer la Révolution. Ceux qui font les révolutions trop longues ne sont pas ceux qui en jouissent. • — tt Je le déclare, dit-il le 10 avril, vous seriez indignes de votre mission, si vous n^aviez pas constamment devant les yeux ces grands objets : vaincre les ennemis, rétablir Tordre dans Tintérieur et faire une bonne Constitution ^ »

Voilà son but ; mais il n'y peut marcher que par des détoars périlleux, sur une voie étroite, à côté des abimes, au milieu d'une horde furieuse qui l'emporte plutôt qu'elle ne le suit, qui l'acclame sans le comprendre et le pousse sans lui obéir. Il la laisse vociférer, il l'excite même, espérant que par-dessns la tête de ces forcenés sa voix pénétrera jusqu'au grand peuple, le vrai peuple : ce peuple l'entendra, viendra, le soutiendra, l'aidera à fonder la démocratie et à la débarrasser de la bande des démagogues qui a renversé la monarchie, mais qm, si on ne la disperse ou ne la muselle, dévorera la République. C'est une entreprise de politique très subtile : il s*y engage avec passion et la poursuit avec emportement. Son caractère le veut, les circonstances l'y obligent. Robespierre marche sur ses flancs et le presse, marche nocturne, rampante, mais perçante et insidieuse. Danton en sera dépassé et enveloppé s'il ne se hâte. 11 faut que la nation lui fasse une armée avant que Robespierre lui ait dérobé sa troupe révolutionnaire.

Son intelligence ne voit que par éclairs; mais ces vues soudaines sont quelquefois les plus étendues. L'insurrection de la Belgique et la défection de Dumouriez Font éclairé tout d un coup sur le péril où il s'engageait avec son dessein de conquête et sa magnifique imagination des frontières naturelles. Il comprend que les conquêtes absorberont la République et que les armées l'envahiront. Il se rend compte que, dans une démocratie militaire, le tribun ne sera rien, le général victorieux sera tout. La guerre aux rois refera la royauté. Danton a prêché cette guerre, il la redoute désormais. Il ne songe plus i bouleverser l'Europe, il songe seulement à y faire une brèche.

1 Voir les Notes de Courtois, publiées pai Bobihbt : La BévotuHon /jafiiitj 1887, p. 1015.

La paix lui semble nécessaire pour organiser la République, et la paix ne lui parait possible que par la négociation. Exterminer les coalisés est une entreprise insensée : il juge plus simple et plus pratique de les diviser.

Quant aux peuples, il en a fait Texpérience en Belgique, il n'a point trempé dans la propagande girondine. Si le cosmopolitisme de Clootz et d*Hébert a tenté un instant ses sens de démagogue, sa raison de politique et son instinct national l'en ont vite désabusé. Il a adhéré violemment au système des décrets de décembre : municipaliser et exploiter les pays voisins, en les conquérant. Ce système s'écroule par la base. Les peuples conquis honnissent cet affranchissement tyrannique; les autres peuples en sont offusqués. Les Belges se révoltent contre la conquête, et cette conquête jette l'Angleterre dans les bras de Pitt. Danton a médité les sages conseils que Talleyrand adressait, en novembre, au Conseil exécutif^; Tévénement les a justifiés. Il devine que la République arrive à un tournant funeste : les principes démocratiques, la souveraineté du peuple, l'idée de l'indépendance nationale, tout ce qui fait le génie et la puissance de la Révolution française menace, si l'on porte cette révolution à l'étranger, de se retourner contre la France.

L'insurrection qui se lève derrière la déroute de Dumouriez et les « Vêpres siciliennes » qu'annoncent tous les rapports de Belgique suffiraient à la leçon. Les correspondances de l'Est et celles du Midi confirment cette leçon et multiplient les avertissements, a Dans les Alpes, écrit Lacombe Saint-Michel, le 17 mars, les officiers municipaux viennent au-devant des Français, en écharpe, lorsque ceux-ci sont les plus forts; mais au moindre désavantage... ils font le coup de fusil contre les Français. On assassine les dragons qui portent la correspondance dans l'intérieur des terres... Le montagnard cache son fusil, vient vous crier dans le chemin : Ça ira! et, s'il trouve un moment favorable, tue le Français qui se trouve

' Cf. ci-deMui, p. 221. On a trouvé une copie de oe mémoire dani les papiers de Danton : Rapport de Gbénier, 18 fructidor an III. Moniteur, t. XXV, p. 664.

Ul. tif

écarte ^ » Les lettres de Barthélémy sont pleines d'alarmes. Les cantons démocratiques de la Suisse se noontrent les plus ardents à protester contre la propagande : les républicains qui dirigent ce pays connaissent les dangers du gouvernement populaire. Le prudent ambassadeur multiplie ses déclarations de civisme, mais il met au feu les ballots de libelles que la propagande lui expédie, convaincu quHl suffirait de les répandre, même le plus vague, même le plus banal, comme V Appel à tous les peuples de Gondorcet, pour ameuter les gouvernements de la SnJsse et compromettre les relations pacifiques entre la France et les cantons '.

Danton ne se ménage pas en son revirement. Les contradictions ne l'embarrassent point, étant de ces politiques qui ne regardent jamais en arrière, ne connaissent du passé que Texpérience, et pratiquent pour eux-mêmes ce qu'ils demandent aux autres, l'oubli de Tirréparable. Voulant la paix, il en veut les moyens. Malgré le régicide, TEurope offre encore des ressources, et il est encore temps de s'en saisir : rassurer les gouvernements sur l'article de la propagande et sur celui de la conquête, leur présenter dans la paix avec la République des avantages au moins équivalents à ceux qu'ils cherchent dans la guerre. La guerre de la République ne sera plus une a guerre de magnificence » , ce sera une <( guerre commune ' » où la République, ne cherchant que son intérêt, se mettra au ton de FEurope pour traiter avec l'Europe. Engagée dans la guerre pour sa défense, la République conduira cette guerre comme tout autre État européen la conduirait. Elle envahira, parce que TofFensive est un avantage ; elle fera vivre ses armées aux dépens de l'ennemi, parce que c'est une économie; elle occupera des territoires, parce qu'il faut des gages pour négocier les transactions. Quant aux peuples, ils suivront leur destinée. Si cette destinée les porte à s'afiranchir sans que la France s'y sacrifie, et à se

' Lacombe à Barère, 17 mari 1798. Cf. Aulard, t. II, p. 878. * Kaulek, Papiers dt Barthélémy, mars 1793, t. U» p. 121, it^ 1X7, 132, 145.

» Cf. Il, p. 261.

grouper, en républiques protégées, autour de la République française, sans que la France en éprouve de dommage ou y coure de risques, elle recevra leur alliance et en fera son profit. Mais, avec les peuples comme avec les rois, elle n'aura d'autre objet que sa sécurité et sa propre indépendance.

Le 13 avril, on lut à la Convention des lettres échangées entre Gobonrg et les représentants en mission à Tarmée du Nord. II y était vaguement parlé de négociations. Ces lettres n'engageaient rien, mais elles pouvaient servir d'amorce. « Je demande, dit Robespierre, que vous prononciez la peine de mort contre les lâches qui proposeraient de transiger avec Tennemi. Mais ce n'est pas assez, je demande qu'ils soient mis hors la loi. » Danton fit cet amendement : u La peine de mort contre quiconque proposerait à la République de transiger avec des ennemis qui, pour préliminaire, ne reconnaîtraient pas la souveraineté du peuple... » Il motiva ainsi sa motion : » Il est temps que la Convention nationale fasse connaître à l'Europe qu'elle sait allier la politique aux vertus républicaines... Nous touchons au moment où il faudra dégager la liberté, pour mieux la conserver, de tous ces enthousiasmes... Dans un mouvement d*énergie, — et, certes, ce moment était beau, — vous avez rendu un décret qui porte que nous donnerons protection aux peuples qui voudraient résister à l'oppression d«s tyrans, et que nous ne traiterons jamais qu'avec ceux qui auront un gouvernement en concordance avec le nôtre. Mais ce décret, singulièrement vague, vous engage à secourir quel* ques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. II faut avant tout songer à la conservation de notre corps politique et fonder la grandeur française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples... Donnons nous-mêmes Texemple de la raison. Décrétons que nous ne nous immiscerons point dans ce qui se passe chez nos voisins, mais que la nation s'abîmera plutôt que de souscrire à toute transaction ^ »

* Texte diaprés le Moniteur, t. XVI, p. 143, le Journal des VéluUs et le fjojotachygraphe, cité par Robin kt, Danton émigré ^ p. 170, ooie

Le décret fut ainsi YOté. Robespierre demanda que ces résolutions ne portassent point préjudice aux pays réunis à la République. La Convention déclara qu'elle ne les abandonnerait point aux tyrans a avec lesquels elle était en guerre t . Mais le fait est qu'à part la Savoie» Nice et la place de Mayence, les tt tyrans » les avaient repris. Ce correctif ne pouvait être repoussé sans quelque scandale. Le décret du 13 avril n'en impliquait pas moins, dans l'esprit et dans la lettre, l'abrogation des décrets du 19 novembre sur l'affrancbissement des peuples et du 15 décembre sur la révolution forcée. Ce décret d'avril pouvait changer toutes les conditions de la guerre. Les décrets de novembre et de décembre ne considéraient que les peuples et ne reconnaissaient de droits qu'aux peuples qui se mettraient en révolution à la manière française. Le décret d'avril reconnaissait des « puissances » ; c'est dans le gouvernement de ces « puissances » que la République renonçait à s'immiscer ^ ; elle leur demandait la réciprocité et se mettait en mesure de traiter, pourvu qu'on la reconnût et que l'on renonçât à se mêler de ses propres affaires. C'était rentrer dans l'ancien droit public et remplacer la guerre de révolution par la guerre d'État '.

La Convention fit ce qu'elle fit toujours, elle se plia aux faits accomplis et rendit un décret de circonstance. A mesure que les armées françaises s'étaient avancées dans les pays voisins, elle avait étendu ses ambitions et développé ses principes à l'avenant : ainsi le décret du 19 novembre après Jemappes, le décret du 15 décembre après la déclaration du principe des frontières naturelles, les décrets de réunion après la conquête de la Savoie, de Nice, de la Belgique et de la rive gauche du Rhin. A mesure que les armées se retiraient sur les frontières de la France, la Convention, à son tour, se retirait pour ainsi dire sur ses premiers principes et resserrait ses ambitions : la

' m La Convention nationale déclare, au nom du peuple françait, qu'elle u9 ■'iminÎK^era en aucune manière dani le gouvernement des autree puÎManoet... •

* Comparer Mirabeau : « J'ai muselé .cette aMemblée vorace » , Si BOvemlMrt 1790. Cf. t. II, p. 41, 86, 104-105.

République étant menacée, la Convention ne parlait plus que de la défendre; les frontières de la Gaule étant perdues, elle cessait d*en fiure une loi de la nature ; la propagande devenant impraticable, elle y renonçait; la France étant menacée d'invasion et de démembrement, elle se renfermait dans ses deux maximes fondamentales : la souveraineté nationale et l'indivisibilité de la République; enfin elle offirait la paix aux rois. On verra la suite des variations de cette assemblée sur ce grand objet, et Ton verra que ces variations n'ont jamais eu d'autre cause que les événements, les nécessités de la défedte ou les tentations de la victoire. Danton, le plus mobile et le plus orageux des hommes, aurait-il suivi la Convention dans tous ses revirements? Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'en avril 1793 il vit très juste et prévit de très loin.

Cette politique ne faisait pas les affaires de Robespierre. Il avait besoin, pour arriver au pouvoir, que l'anarchie persistât, que la Révolution devint toujours plus violente et la guerre plus acharnée. Il présenta, le 24 avril, à la Convention, un projet de déclaration des droits. On y lisait que « les hommes de tous les pays « *âont u citoyens d'un même Ëtat « , qu'ils doivent s'entr'aider, que « les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient », sont des esclaves en révolte contre la nature ' . Le 26 avril, Clootz développa la même thèse. Cet c ëleuthéromanei> cosmopolite et brouillon était en réalité profondément Allemand ; les idées qu'il développait confusément étaient celles que Lessing et Herder avaient fait germer en Allemagne, que Kant formula dogmatiquement dans sa c paix perpétuelle » . Point de barrières! dit Clootz. Point de ceintures de républiques protégées, à la girondine; ces républiques seraient nécessairement opprimées par la république mère. « Les peuples sont nécessairement méchants; le genre humain est essentiellement bon. « Donc une république universelle. Clootz y défère la suprématie à la France; mais les Allemands réclameront un jour cette suprématie pour l'Allemagne :

I Lovlt Blam, t. VIII, p. S66.

la réptibKqne de Clootz n'est, au fond, que le Saint-Empire idéalisé; l'Allemand fermente si bien en Clootz qu'il propose de changer le nom de Français en celui de Germains et d'appeler cette a union fraternelle » des peuples : « la République des Germains ' » . Un Dantoniste, Robert, lui répond : « Nous ne sommes pas les représentants du genre humain... Je yeiix cette espèce d*égo1sme national sans lequel nous stipulerions ici pour ceux qui ne nous ont pas commis... J'aime tous les peuples et particulièrement les peuples libres; mais j'aime mieux les hommes fibres de la France que tous les autres hommes de l'univers. » Robert donnait un bon commentaire du décret du 13 avril. Le Comité de salut public en faisait de meilleurs.

Le ministre des affaires étrangères, Lebrun, invita Barthélémy à répandre ce décret dans tous les cantons. Il en montra le caractère pacifique et Tintérét général. « Où en serait la tranquillité de l'Europe, écrivait-il le 29 avril, si quelques puissances ambitieuses pouvaient changer à leur gré l'organisation intérieure des nations voisines? En défendant ses droits, la nation française défend donc aujourd'hui les droits de tous les peuples '. » La France ne pense point à s'incorporer Genève. « Ce projet n'existe pas, dit Lebrun le 3 mai; il y a plus, Genève demanderait sa réunion, qu'elle ne serait pas acceptée. « Cette déclaration était sincère. Dans le temps qu'il la faisait, Lebrun y conformait ses actes. L'agent Chépy, revenu de la Belgique, bon à tout faire, même de la contre-révolution, surtout de la police, fat envoyé à Genève pour y combattre les mouvements annexionnistes. De là, Chépy devait se rendre en Savoie. Il s'appliquera, disait l'instruction qui lui fat remise le 8 mai, à éviter aux Savoisiens « toutes vexations de la part

* Moniteur, t. XVI, p. 253-S54. Cf. Lévy-Brubl, L'Allemagne depuis Ltibiuu. Paris, iê90, p. f6, 147, 148, 154, 157, 160, 177, 186. Considérer la progression des idées : an début de la ^errc, lea rois aemls sont médisuats, Itje peuples sont bons, d'où la légitimité de l'affranchissement universel. (Discours de Grcgoirs, ci-detsas, p. 196, 262.) Après la révolte de la Bel(pque, les peuples devienneot méchants, le genre humain seul demeure bon, d'où la nécessité de la suprématie du peuple vertueux sur les autres.

' KàULBK, Papiers de Barthélemjy t. III, avril et mai 1793.

des soldats ou des clubs. II se rappellera qu'il faut quel((uefois se prêter aux faiblesses d'un peuple simple et ignorant; que le brusquer dans ses habitudes est le moyen de les lui rendre plus chères et d'ëloigner sa régénération; qu'il faut Téclairer pour le convertir, et que nulle conversion ne s'opère que par la persuasion. » Après avoir abrogé implicitement le décret du 15 décembre, le Comité désavouait la politique appliquée en Belgique à la suite de ce décret.

€!bépy devait, en outre, se procurer des intelligences dans le Piémont et sMnformer « si la cour tient toujours au projet de rentrer en Savoie; si elle serait éloignée d'accepter une autre province en compensation de celle-ci et du comté de Nice ' V . C'était ta conséquence pratique des vues indiquées dans le discours de Danton. La République tâchait d'entrer dans le commerce des États et de s'ouvrir le marché de la paix européenne. Si l'on veut négocier, on a besoin de renseignements sur autrui et de secret pour soi-même. Ce sont les conditions ordinaires de la diplomatie. Barère les rappela, le 3 mai, à la Convention : « De semblables mesures, ajouta-il, ne peuvent pas être soumises à une lente délibération, ni être mises au grand jour. • Le Comité demanda la confiance de la Convention , et s(rflicita un crédit pour « indemniser les alliés de la République des frais d'armement et des dépenses qu'ils feront pour le développement de leurs forces contre les ennemis » . Quelques jours auparavant, Cambon avait fait observer que les six millions attribués à Dumouriez pour des dépenses secrètes étaient épuisés. La Convention vota six millions au ministre des affaires étrangères, a mesure indispensable, dit le rapporteur, si nous voulons savoir ce que nos ennemis trament contre nous » . Elle décréta que le Comité de salut public prélèverait sur l'extraordinaire des guerres les subsides nécessaires aux alliés de la République *. Le Comité avait le pouvoir et l'argent. Voyons l'usage qu'il projetait d'en faire.

* Instruction du utoyen Chépy, 8 mai 1793. R/^dlsk, t. II, p. 243,

* Décrets an 16 avril et da 3 mai 1793.

892 LE PREMIER COMITE DE SALUT PaBLlG. — 1798.

G*est dans cette partie, les affaires étrangères, que s'exerça Je plus directement l*influence de Danton. Elle ne se signala point par des nouveautés, tout au contraire. Du moment où la France cherchait à transiger avec l'Europe et renonçait à bouleverser la nature des choses européennes, elle devait fonder sa politique sur les intérêts permanents des nations et des États. Ces intérêts gouvernent partout, quelque nom que porte le gouvernement. Ils étaient seuls assez puissants pour forcer la main aux monarchies et les obliger à pactiser avec la République. La République devait donc rentrer dans les chemins battus, les seuls qui menassent aux chancelleries; revenir aux combinaisons classiques, les seules qui demeurassent applicables ; consulter les anciens agents, les seuls qui connussent les hommes, les mœurs, les choses du monde poUtique. L'homme d'État n'est point celui qui se butte aux obstacles et joute le long des écueils ; il voit la passe, il connaît le vent et le courant, et il gouverne en conséquence. Si Danton avait considéré les choses de l'intérieur, dans leur ensemble, avec la même clarté et la même simplicité de vues que celles du dehors ; s'il avait discerné ce qu'il fallait faire pour ordonner la Révolution dans l'histoire de France, comme il discerna ce qui était nécessaire pour placer la Répubhque en Europe, il eût été un très grand homme d'État, et il eût, tout simplement, barré le chemin à Bonaparte. Mais les choses de l'intérieur étaient trop complexes et trop bouleversées ; Danton était lui-même emporté par le tourbillon ; il y surnageait, c'était déjà beaucoup, il ne le dominait pas. Les faits européens se présentaient infiniment plus concrets, plus prolongés, plus saisissables. Il s'y débrouilla plus aisément.

Il retrouvait aux affaires étrangères Lebrun, qu'il avait mis à l'épreuve lorsqu'ils étaient collègues, qui s'était formé aox

affaires et qui avait de bons collaborateurs. Il fut aide dans sa besog[ne par son ami Hérault de Séchelles ^ Hérault se faisait donner des notions sur les hommes et des idées sur les choses par un aventurier qu'il avait rencontré dans les coulisses du monde et dont il s'était naturellement rapproché après que la Révolution les avait déclassés tous les deux : le ci-devant marquis de Poterat*. Ce marquis jacobin, grand monteur de cabales et tripoteur d'affaires, se portait fort de rompre la coalition et d'ouvrir des pourparlers, soit avec l'Autriche, soit avec l'Angleterre. Il coudoyait dans les antichambres du Comité un abbé défroqué qui courait la même carrière, mais d un autre côté et par d'autres moyens, étant tout Prussien de système, libellisteet compilateur de profession, flibustier d'archives, fabricant d'apocryphes, moins occupé, par vocation autant que par prudence, à tramer des séditions dans le présent qu'à ourdir dans le grand des calomnies pour la postérité : Soulavie *. Il s'était faufilé dans les cabinets où l'on avait, après le 10 août, dépouillé les papiers de Louis XVI. Il en tira des autographes qu'on ne revit plus, des matériaux de mémoires qu'il publia plus tard et des pièces qu'il fit paraître au printemps de 1793 sous le titre de : Politique de tous les cabinets de l'Europe sous Louis XV et sous Louis XVI, Ce livre contenait la substance de la diplomatie secrète du comte de Broglie, plusieurs mémoires de Yergennes et les Conjectures raisonnées de Favier. L'ouvrage de Favier, connu seulement des adeptes, et célèbre sans avoir été jamais livré au public, tenait lieu d'Évangile à tous les opposants de l'ancien régime, devenus les meneurs depuis 1792. L'édition qu'en fit Soulavie donna un corps de système à une politique qui était jusque-là comme flottante dans les esprits, et la popularisa^. Tous ces agents et conseillers officieux avaient de la diplo-

■ Cf. Robinet, Procès des Dantonistes, p. 156-157, 33MM.

* Cf. Bévue historique, t. XVIII, p. 290 et luiv.

* Cf. Revue historique, t. XXV, p. 107 et soiv., article de FLAMMiaHOBT. — AuiAnD BàSCHBT, Histoire du dépôt des archives dee affaires étrangères. Paris, 1875, p. 386 et saiv.

* Cf. t. I, 304 et tuiT.

matie une conception commnne, très accessible à des pofi<« tiqnes parvenus par les complots et rompus aux factions : c est que TEurope étant gfoaremée par des princes avides et des ministres sans scrupules, rien n'était plus aisé que de les attirer par la convoitise et de les gagner par le lucre. L'envoyé de la République aux Deux-Ponts, Desportes, écrivaità Hérauh : ce Puisque la paix est nécessaire pour le triomphe et la propagation de nos principes, voyons si les ambitieux désirs d*ini despote pourront concorder, pour un mommt, avec nos grandes vues révolutionnaires. * Desportes avait un plan complet de reconstitution de TAlIemagne par la sécularisation des Ëtats ecclésiastiques : il donnait au roi de Prusse une partie de Télectorat de Cologne avec le pays de Juliers; à la Bavière, Télectorat de Trêves et le reste de celui de Cologne. Mayenoe formerait une république ' . Custine, Fesprit toujours en fermentation, adressait à Guyton-Morveau des projets de rapprochement avec la Prusse*. Dans le même temps, et fomaat en quelque sorte contrepoids, Barthélémy prêchait Talliaiice des États secondaires ; il proposait à la République, comme la meilleure sauvegarde de Tindépendance française, la politique de Yergennes. Enfin, Gaillard, retenu par Lebrun dans les bureaux, réunissait toutes ces données et rajeunissait à lusage du Comité de salut public les innombrables mémoires dressés par Fancienne diplomatie pour Tanéantissement de la maison d'Autriche*.

De tous ces rapports et de toutes ces dissertations se dégage un dessein général de politique qui n'est nulle part mieux précisé que dans un document intitulé : Idées sur tm phat de facifiest' tion, conservé aux affaires étrangères. Le contexte de ce plan le place dans la première moitié du mois de mai 1793. Uest destiné à servir d'instruction aux représentants eo mission

1 Desportet k Lebrun, mai 1793. Id., 9 juin 1793.

■ Stbbl, Trad., t. Il, p. Ï93.

* Mémoire sur les moyens employés par le gouvernement pour éviter la gwerre et sur les négociations tentées avec les puissances coalisées. — Précia d'mi mémamt de Gaillard, Rahkk, Hardenberg, t. Y, p. 3S. — Massom, Affaires étrangèrec, p.SI3.

PLANS DE OIPLOMATIB. 395

près les armées. « II est des conditions sine qua non dont la Répnbliqne ne s^éeartera jamais, et sans lesquelles il faut déclarer solennellement qu'elle ne prêtera Toreille à aucune proposition de paix, v Ce sont : la reconnaissance de la République, rengagement de ne se point immiscer dans le gouvernement de la France, Tabandon du prétendu régent et des émigrés, et, en ce qui concerne TAutridie, la mise en liberté des citoyens livrés par Dumouriez. « La République est bien déterminée h rentrer dans ses anciennes limites, mais elle n'entend pas qu'il en soit fait une condition préliminaire à toute négociation. » Elle gardera les pays occupés par ses armées, parce que l'abandon d'un gage serait une imprudence « sans exemple » , et qu'il est nécessaire de conserver des instruments d'échange. Elle ne restituera aucune de ses enclaves, ni Mulhouse, ni Montbéliard, ni Avignon. Elle tâchera, au moyen d'indemnités ou d'échanges, de rectifier sa frontière et de se donner « des limites naturelles dont la démarcation lui assurerait un terrain continu depuis son centre jusqu'aux différentes parties de sa circonférence d . Mais elle n'ira pas au delà. Elle désavouera la propagande. Les mesures que la Convention prendra pour les prisonniers du Temple pourront être d*un grand poids. L'Autriche ne sera point troublée dans la possession des Pays-Bas ; la France s'opposera au troc de la Bavière contre cette province ; mais s'il s'y établissait une sorte de stathoudérat, avec un prince de la maison de Prusse, la France n'y mettrait point d'obstacle. Elle ne sanctionnera point le partage de la Pologne; toutefois, si les copartageants se contentent d'une simple « non-opposition d , elle fera sagement d'y consentir. Elle ne rendra pas la Savoie et Nice ; elle se prêtera à dédommager le Piémont : un partage des États du Pape pourrait en procurer le moyen. Ce partage se ferait entre la république de Venise, Naples, la Toscane et Tinfant de Parme. L'infant obtiendrait Rome et céderait au Piémont Parme , Plaisance et Guastalla. « Le Pape resterait comme simple évéque de Rome, avec de simples appointements pécuniaires qui le mettraient en état de soutenir la dignité de chef

896 LE PREMIER COMITÉ DE 8ALUT PUBLIC — i79S.

de rÉglïse, et il faudrait soigneusement lui en conserver le titre » y afin de ménager les nations catholiques. L^Angleterre est une ennemie acharnée ; cependant on essayerait de négocier la paix avec elle, en s'adressant au parti de Topposition et en faisant appel à Topinion publique.

Quant au procédé, il n*y en avait pas d*autre que de détacher de la coalition par des traités séparés les puissances disposées à la paix, de combattre les autres à outrance et de liguer contre elles tous les États que des inimitiés ou des intérêts communs pouvaient associer à la République. C'étaient la Suède, le Danemark, la Turquie. Il fallait toujours en revenir à cette combinaison lorsque Ton cherchait à conserver et que Ton renonçait à conquérir. Les survivants de la diplomatie secrète proposaient ces expédients à Danton, conmie le comte de Broglie les avait proposés à Louis XV ; les anciens commis des affaires étrangères les avaient, de même, proposés à Cboiseul, après la double et désastreuse expérience de la politique d'agrandissement, de complicité avec la Prusse de 1740 à 1748, de connivence avec TAutriche de 1766 à 1763, dans la détresse et Tisolement de la France, TAngleterre semblant alors irréconciliable, et les trois cours du Nord se réunissant pour démembrer la Pologne ^

Descorches de Sainte-Croix avait été envoyé à Gonstantinople pour y rétablir les affaires et renouer avec les Turcs. Le 20 avril, le Comité, estimant que ce ministre devait être rendu à son poste, lui fit adresser de nouvelles instructions. Elles présentent avec celles qui lui avaient été données au mois de janvier des différences notables, qui marquent les progrès de la politique réaliste. En janvier, la délivrance de la Pologne se mêlait intimement aux combinaisons de la diplomatie républicaine, conmie la révolution de la Belgique se mêlait aux combinaisons stratégiques du Conseil exécutif. En avril, les peuples ne comptent plus qu'à titre de moyens dans les des-

* Voir le duc bb Bmoolib, Le seerei du Bot, — - Albut Sobsl, Le qumtUm £ Orient au dix'huiiihne sUde ; Eesais de critique et d^ histoire : La politiqM Mcrètc de Louis XV .

seins du Comité : les Belges seront mis sous séquestre et pris en nantissement; .es Polonais serviront à opérer des diversions. Le Comité spécule sur la jalousie que FÂutriche et la Prusse concevront des manœuvres de la Russie en Pologne. Leurs alarmes et leurs convoitises les porteront à éloigner une partie de leurs troupes des frontières de France pour les diriger vers la Pologne. Elles affaibliront d'autant la coalition et y ouvriront d'elles-mêmes la brèche. — « Il est question d'un partage de la Pologne, écrivait Lebrun à Descorcbes le 20 avril. La résistance de la France gène les Prussiens et les empêche d'opérer contre les Polonais. L^Âutriche voudrait aussi avoir les mains libres. Elle est, comme les autres, disposée à un accommodement. Nous recevons des insinuations par Florence, par Naples ; le général Gobourg, qui commande aux frontières, ne nous laisse pas manquer de proclamations, d'invitations, etc... Toutes ces pièces ne respirent que paix et modération, mais il nous parle encore de royauté et de constitution de 1789. * L'Autriche renoncera à ses prétentions, ses intérêts le lui commandent, a La paix n'est donc point impo»sible, même avec l'Autriche. Rien n'est encore entamé d'aucun côté, mais les négociations peuvent s'ouvrir d'un moment à l'autre. » Quant à la Pologne, « nous sommes fort éloignés de souscrire irrévocablement à son anéantissement. Mais fiBLul>-il entreprendre dès à présent sa défense contre la conjuration des trois puissances? Dans ce cas, et malgré le désir que la nation témoigne de la paix avec la Prusse, l'Autriche et l'Angleterre, il faudrait de toute nécessité continuer la guerre, v Si l'on échoue, on ruine la France sans sauver la Pologne. Quel inconvénient y a-t-il à laisser les événements suivre leur cours? La Russie se rapprochera du centre de l'Europe : en devenant accessible, elle deviendra vulnérable, et la rivalité croîtra entre elle et les deux autres États copartageants'. La Porte, appuyée par la France, pourra trouver

' Cf. dans Le Sêcrei du Bot, t. II, p. 76, les yuet du duc de Pratlin en 1763, et oellet de Vei^nnet en 1774 : Inêlrnetion» 6e BitUmï» Recueil des instructions : Autriche, p. M7.

$as LE PREMIER COMITE BE SALUT PUBLIC. — 1798.

un appui dazks la Prusse, qui^ possédant Danzig, désirera le commerce du Levant. Que les Turcs s'arment dans tous les cas, qu'ils se tiennent sur leurs gardes^ et qu'ils craignent, en se confiant à la Prusse et à T Au tricha , que ces cours ne le$ livrent à la Russie.

Sur ces eaireiaites, le Comité reçut un courrier de Goastantinople. II s'était formé un chib dans cette ccqMtale» on y diantait le Ça ira autour d'un arbre de la Mberté; des mmsulmaos « patriotes » avaîenl attaché la cociffde républicaiae à leur turban. Ghoiseul-Gouffiier avait reçu un subside de la tsuiae et était parti pour la Russie ^ Mais Descorcbes, arrêté à h frontière de Bosnie, réclamait ea vain un firman de passage. Tandis que les Turcs le retenaient ainsi en quarantaine, ils envoyaient une ambassade pour recevoir avec magnificence un envoyé de Catherine II. Les Prussiens avaient négocié cette réconciliation. Le Comité vit bien que Descorcfaes arriverait trop tard y et que sa mission tournerait à mal, si on le soupçonnait de venir fomenter la guerre contre les Russes. Lebrun écrivit le 6 mai à Hénin, chargé d'af&ires à Veni«e, de se rendre à GoBâtantinople, d'y ménager la réception de Descorckes et de rassurer le Divan sur l'article de la guerre : « Vous ferez entendre que cette erainte est aujourd'hui dénuée de tout fondement. «

Pour le croire, il fallait que les Turcs et les Russes évitassent soigneusement de lire les gazettes. Autrement ils auraient vu dans le Moniteur que, le 7 mai, un membre du Comité de salut public, Barère, avait exposé à la tribune des vues fort différentes. « La mer Noire et la Baltique, ditril en parlant de la Russie, n'ofiirirontrelles pas des obstacles à tant d'ambitions? Le Nord et l'Orient n'oni-ils pas des amis naturels à nous offrir, des alliés sincères à nous présenter? La Pologne, asservie et dégradée, seca-t-elle toujours sous le knout de Catherine et sous les baïonnettes de Frédéric? » Ce discours n'était pas seulement destiné à satisfaire la galerie de Paris; il devait

1 ZuiKBiiBH, t. VI, p. 847. — Mémoires du comte de Ségwr, t. 111. — Rapport de Descorchet, 23 mars 1703. — Mémoire de Descorchet, 24 janvier 1796.

PLANS DE DIPLOMATTIÎ. 399

exciter de Tinquiétude à Berlin et à Pétershourg, engager ces cours à compter avec la République, montrer que, si la France retenait les Turcs au lieu de les animer, elle pouvait cependant^ par une révolution nouvelle en Pologne, les inciter de nouveau à la guerre. Enfin, dans le cas où les manœuvres pacifiques ne réussiraient point, la France se ménageait un fonds de réserve dans cette Pologne dont elle fiedsait si bon marché à Constantinople. Lebrun écrivit le 18 mai à Parandier, qui correspondait de Leipzig avec les patriotes polonais : « Les Français ae perdent point Tespoir d'aider un jour ces patriotes à secouer leurs nouvelles chaînes. » Cet espoir devait se dérober indéfiniment aux Polonais. Il en fut de même de Talliance turque pour les républicains. La Suède, au contraire, s'offrait d'elle-même, et une négociation en règle^ engagée avec cette cour, semblait au moment d'aboutir.

Le baron de Staël, revenu à Paris, s'était abouché avec Lebrun. Il eut tout lieu de se louer du Comité de salut public, qui, rapporte-t-il, répondit à ses démarches « avec beaucoup de loyauté n . Le Comité discuta les principes d'un traité d'alliance. Lebrun en libella les clauses avec le baron de Staël. Le Conseil exécutif en adopta les dispositions le 13 mai. Le Comité les approuva le 16. Ce traité stipulait une alliance défensive : « La République française et la nation suédoise se jurent une amitié sincère et durable, et prennent, dès ce moment, l'engagement solennel de regarder comme leurs ennemis propres quiconque attaquera le territoire, la sûreté et l'indépendance de l'une des deux, v La France étant en guerre, et le castis fœderts existant ipso faao, la République promettait à la Suède 10 millions tournois au moment de la ratification du traité; la Suède fournirait 8,000 fantassins, 10 vaisseaux, 6 frégates. Si la Suède était entraînée par la France dans une guerre particulière, la France lui payerait un subside annuel de 18 millions tournois, et la Suède ne pourrait pas armer moins de 15 vaisseaux, 12 frégates et 60,000 hommes. Le roi de Suède renonçait à prendre aucune part à la guerre de l'Empire. Les alliés s'engageaient à défendre

rindépendance et le statut territorial de ceux des États de rAUemag^ne qui demeureraient neutres dans la guerre. Us se réservaient d'admettre dans leur ligue tous les États qui y désireraient accéder, afin de a donner à toute l'Europe une haute preuve de la pureté des intentions qui les animent, désirant faire connaître d'une manière authentique que la présente alliance n'a rien qui doive alarmer la tranquillité générale, rindépendance et les droits des autres puissances » .

Cette disposition, l'article 17 du traité, emportait une renonciation complète à la propagande. Quant à l'article relatif à la garantie des États neutres de l'Empire, l'article 14, il n'interdisait nullement à la République de conquérir pour les annexer ou pour les échanger des États ecclésiastiques de la rive gauche du Rhin, puisque ces États étaient entrés dans la coalition. Il avait pour objet d'intéresser les États de la rive droite, notamment la Bavière, à garder la neutralité. Il engageait les deux puissances garantes de la paix de Westphalie à s'opposer au troc de la Bavière, et, sous ce rapport, il complétait l'ouvrage commencé au congrès de Teschen. Staël reçut ce projet le 17 mai et l'envoya aussitôt à Stockholm pour être soumis au régent de Suède.

Aucun de ces arrangements n'était incompatible avec les intérêts de la Prusse. La rentrée de Danton aux affaires ramena sur le tapis les combinaisons esquissées au mois d'octobre. Les insinuations, d ailleurs, recommençaient aux avant-postes de l'armée de Gustine. Les Prussiens y renouvelaient leur commerce de compliments et d'allusions à la fin prochaine d'une nimitié passagère, à la conclusion possible d'une alliance contre un ennemi commun^. Lebrun écrivit à Gustine, le 20 avril ; il lui signala les avances des Autrichiens et ajouta : « La Prusse est l'alliée naturelle de la République. Il est temps qu'elle ouvre les yeux. Est-elle sincère dans ses démonstrations? Il nous importe de le savoir, et nous comptons sur vous pour nous éclairer. Je n'ai pas besoin de vous répéter qu'il

1 Sybkl, Trad., t. II, p. 299.

n'est pas question d'entamer des négociations, mais uniquement de pénétrer les intentions des Prussiens. Je vous prie de continuer à vous entretenir yerbalement avec les officiers ennemis sur tous les objets qui pourront faire connaître les intentions de leurs chefs, en vous conformant sans réserve au décret qui a été rendu à ce sujet. »

Ces moyens de communication étaient incertains. Le Comité en imagina de plus subtils, de plus détournés aussi, maisparfai* tement classiques en leur complication même. L'objet du Comité était « d'inspirer de la jalousie et des inquiétudes aux puissances alliées, et surtout à la Prusse ^ » . Le procédé consacré était de simuler une négociation avec l'Autriche. Les généraux autrichiens avaient montré des dispositions pacifiques ; ces dispositions avaient été confirmées par des lettres de Florence et de Naples, par des propos recueillis, tant à Bâle qu'à Paris même, de la bouche du secrétaire de la légation de Saxe ". Le Comité n'y ajoutait aucune foi, mais il lui convint de laisser croire le contraire. Il fallait un intermédiaire. Le Comité le chercha en Italie.

La cour de Naples, par duplicité pure et par effroi, avait, un instant, paru désirer ce rôle; dès qu'elle eut obtenu ce qu'elle voulait, le départ de la flotte française, elle déposa le masque. Le vide se fit de nouveau autour de l'envoyé de la République. Mackau ne voulut point s'en apercevoir. Le 19 avril, il fut invité, comme tous ses collègues, à une fête donnée à l'occasion de la naissance d'une princesse. Il crut à un retour de faveur, illumina son hôtel et se présenta au palais. Il y fut traité en intrus. La reine lui tourna le dos avec une affectation qui provoqua les rires des courtisans. Les Napolitains répandirent partout le bruit de cette insulte et la présentèrent comme une victoire ; Mackau comprit qu'il était ridicule, qu'il abaissait la République, et il demanda son rappel. Sa lettre se croisa avec un courrier de Lebrun qui lui mandait de se tenir sur la réserve, de croire peu de chose et de ne rien

> Délibération du 10 mai 1793.

* Lebrun à Gustine» 20 avril 1703.

Wt LE PREMIER COMITÉ DE SALUT PUBLIC. — 1793.

dire '. Le Comité ne tenait ni Marie^aroline pour sincère, ni Mackau pour adroit.

li se flatta de mieux réussir en utilisant le zèle officieux que le principal conseiller du grand-duc de Toscane, ManiïediBi, n'avait cessé de montrer pour la paix. Ce ministre était juste de rhumeur qu'il fallait, assez discret pour être soupçonné de dissimuler de grandes choses quand il en laissait deviner de petites. C'est la première condition de succès, lorsque l'on veut induire autrui en illusion, de n'y employer que des gens de bonne foi. Tout indiquait que c'était le cas du grand-duc et de Manfredini. Le Comité résolut de leur envoyer un visiteur de marque, et il fit choix de Sémon ville*.

Sémonville avait eu la bonne fortune que les papiers de l'armoire de fer ne fossent que des rognures, et que ces rognures ne provinssent pas de sa correspondance'. Il put donc protester impunément de la pureté de ses intentions et de son zèle républicain. Danton fut chargé par le Comité d'examiner son affaire. Il le fit venir, le confessa, le chapitra. Danton savait voir; il savait aussi fermer les yeux après qu*il avait vu. Il était facile dans ses liaisons, et sans préjugés sur les origines des hommes. Sémonville lui sembla une sorte de réduction de Talleyrand, et cet ancien ooUaboratetur de îfirabeau lui parut l'agent le plus propre aux offices de la diplomatie secrète du Comité. Sémonville composa on mémoire justificatif, le Conseil exécutif rapporta Tarrét de suspensâcm, et le Comité décida, le 19 mai, que, toujours titulaire de l'ambassade de Constantinople, Sémonville se rendrait à son poste, ferait route par Tltalie et s'arrêterait à Florence.

Sémonville devait se présenter dans cette résidence sous h prétexte de visiter le grand-duc, dont il admirait le gouvernement. Lebrun lui remit une lettre pour Manfredini, datée du

* Mackaa à Gacault, 4 mal; Lebran à Blackau, 5R mai; Bapport de Renihard, y juin 1793 — MaSw», Let diplmiaùes de im RëvoUaitmm p. 196 cil mmW,

* Rapports de La Flotte, 14 mars, S ami 1793. — Manfredini à Favi, cbaiigé d'aftaires de Toscane à Paris, 29 mars 1793.

* Cf. ci-dessus, p. 301.

23 mai : « J'ai vu, disait-il» qu'un écrit de vous a démoatré à l'empereur François ia nécessité de reconnaître Tindépendance de la nation française, et, plus d'une fois» vous avez fait, dans rintimîié de la conversation, des ouvertures de ppLcificatioo

qui m'ont été communiquées Sémonvilie, ajoutait Lebrun,

partage vos sentiments. Il désire vous connaître. Vous êtes fiûts pour vous entendre*. » SémonvîUe n'avancerait aucune proposition ; il écouterait toutes cailles qui lui seraient présentées et réserverait sur toutes l'opinion du Comité de salut public. Il ferait surtout Tempressé devant la galerie, et, tout en se dérobant aux engagements, il ijospirerait au public l'opinion qu'il les recherehait. Il s'accommodera, disaient ses instructions , de manière à donner ultérieurement à ces relations intimes avac Manfredini « l'air d'une négociation ouverte », et s'arrangera « de façon à pouvoir toujours démentir v le bruit que l'on répandrait de cette négociation. Il poussera k ^Aud-duc « à un parti prononcé » . « U aura soin de se donner une attitude telle que les ministnes des puis€;aaces belliigérantes , et particulièrement ceux .du roi de Prusse, soient dans le cas d'exciter de l'inquiétude sur hx possibilité d'un accommodement de la République française avec Vienne... • — « Alarmer le cabinet de Berlin, c'est, en résultat, ce dont le citoyen Sémpnville aura & s'occuper... Il entrerait dans nos vues de désunir aiosi la ligue et de ramener Frédéric à nous par cette fmnte. s Quant à l'Autriche, Sémonville se pénétrera de cette maxime « que la République n'a que Ja ^erre à traiter » avec cette mjaison. Lorsqu'il .mira produit cet effets qu'il iiura épuisé tous les moyens de le produire, et qu'il sera jayisé de son «admission à la Porte, • il quitteraJFlorence.av.ee l'attention vde laisser de son séjour un caractère d'incertitude qui puisse inquiéter la ligue ^ » .

La mission de SémoAville en Italie se rattachait encore par d'autoes Uens, plus directs, à «celle qu'il devait remplir à

^ I^bnm k Maafodini, U mai 1708.

* InUrucUoni do SémonTiU««JS3.fii«i;i>iUfa6raiîon dQ.GIoiaiU,i9 vc\i 1793.

404 LE PREMIEB COMITÉ DE SALUT PITBLIC. — ITOS.

GonstantinopJe. Le Comité avait des vues sur l'Orient et sur la Méditerranée. Ces vues se découvrent dans rinstruction qm (ut dressée, le 12 mai, pour Noël, envoyé à Venise en qualité de ministre : « Quelles que soient les préventions de l'aristoeratie vénitienne contre la nation française, on ne peut douter que la haine contre les Russes et la maison d'Autriche ne soit encore plus forte. » La Russie veut conquérir rArchipel; VAxh triche veut s'établir en Italie, où elle domine déjà; l'une et Tautre sont intéressées à dépouiller Venise et à la démembrer. Ajoutez les Anglais, c[ui, convoitant Malte, Candie et Rhodes peut-être, se disposent à ruiner son commerce; la France ne veut que se protéger. Les intérêts des deux puissances sont les mêmes dans la Méditerranée. La France ne demandée Venise, en ce moment, que la neutralité ; elle est prête à négocier un traité de commerce, l'avenir le pourra transformer en alliance. « Il est plus important que jamais pour la France de conserver ou plutôt de vivifier une branche de commerce si avantageuse — le Levant — et de s'assurer une grande existence dans la Méditerranée, mine d'une richesse immense, trop négligée jusqu'à présent, et qu'il est temps d'exploiter pour balancer le désastre de nos colonies, d Que ferait Venise si la France était amenée à bombarder Fiume et Trieste? La guerre où nous sommes engagés, dira Noël, est < une guerre à mort entre nous et l'Autriche » . Il peindra conmie « un gouffire dévorant * « cette puissance ambitieuse... odieuse à ses alliés même •. Il montrera ces alliés a tout prêts à applaudir au démembrement de cette puissance gigantesque « . « II laissera entrevoir pour Venise elle-même une part considérable dans le démembrement de l'Autriche, tandis que, d'un autre côté, sa puissance pourrait s'accroître des débris du patrimoine de Saint-Pierre et des usurpations du Saint-Siège. » S'inspirant des principes du « célèbre négociateur du Rellay, de Sully, de Richelieu » , la France cherche à rassembler autour d^elle les États faibles; ils sont dans la nécessité a de se tourner vers elle , comme vers leur protectrice et leur appui • . Noël travaillera à préparer cette allianoa à Venise, et il s'attachera à

dissiper la « calomnie » qui présente la République comme animée de Fesprit de prosélytisme.

Cette instruction achève d'éclairer l'ensemble des desseins que, sous l'impulsion de Danton, formait alors le gouverne* ment républicain. Ces dispositions étaient faites pour faciliter un rapprochement avec TÂngleterre. Toutes les réclamations^ réelles du gouvernement anglais se résumaient en une renonciation aux conquêtes et à la propagande. C'est parce que la République s'y était refusée que le ministère de Pitt avait entraîné la nation anglaise dans la guerre. Danton ne désespérait pas de convaincre les démocrates anglais des nouvelles intentions de la République, et, grâce au concours de ces démocrates, de ramener la nation anglaise à des idées pacifiques. C'était son plan depuis longtemps. Les décrets du 19 novembre et du 15 décembre en avaient rendu l'exécution impossible ; le décret du 13 avril y rouvrait les voies. Thomas Paine écrivait à Danton, le 6 mai ' : a Je me suis trouvé parfaitement d'accord avec vous quand vous avez proposé de n'intervenir dans le gouvernement d'aucune nation étrangère, et de ne pas souffrir qu'aucun pays étranger intervienne dans ie gouvernement de la France. Le décret rendu à ce sujet était un acte préalable nécessaire pour le rétablissement de la paix. » Un autre démocrate anglais, Miles, le mandait naguère àMaret; il le répétait à Barthélémy; c'était, pour ainsi dire, ie lieu commun de toutes les correspondances des Anglais avec les républicains.

Un de ces Anglais disposés à s'entremettre entre les deux gouvernements, Matthews, était venu à Paris au mois de mars, et s'était fait introduire chez Lebrun par Maret. Il se vantait de posséder l'accès du cabinet de Londres. Lebrun en référa, le 2 avril, à ses collègues : le conseil approuva l'idée d'employer Matiliews, a considérant que son devoir est de ne négliger aucun moyen d'éviter les calamités que la guerre qui s'est allumée menace d'entraîner » . Matthews partit avec une lettre

' BoBiHBTi Danton émigré, p. 239.

Mtf LE PREMIER COItflTé DS SALtT PUBLIC. — 1793.

de hehtutk pour lord Greimtte : Lebnm demandait des paneports pour un négociateur, qui devait être Maret. Le Toyagi de I*énrisMdre n'alla point sans dffîculléa; à Boulogfiie, la commune Fempécha de prendre la naier. Mattbews poussa ks hauts cris. Scipion Mourgfueai qai raccompagnait, parvint h faire leter Tiitterdit. Mattfaews réclama , pour continaer sa mission, une large indemnité : mille arpents de terre, et point de terre d*ëmigrë. Toutefois, se voyant libre, il partit sans attendre la réponse. Quand il revint, au oommencemcnt de juin, porteur sinon de propositions, au moins de paroles intéressantes pour le Comité de salut public, Lebrun n'était plus ministre. Une nouvelle révolution avait modifié les oon* drfions de la politique républicaine. Cette politique, telle que Danton et le Comité la concevaient au mois de mai, pouvait s'accorder avec les dispositions des cours européennes; elle ne s'accordait pas avec les passons des hommes qui se dispu» taient le pouvoir à Paris.

Ces factions vivaient du sang de TÉtat et s'élevaient par le péril public. La crise qui sévissait au mois de mai 179^ enflamma leurs discordes. La Convention avait décrété une levée de 300,000 hommes; cette levée s'opérait; les demibrigades commençaient à s'organiser. L'Assemblée décida, le SO avril, sur le rapport de Cambon, que la République aurait onze armées, et que près de chacune de ces armées elle serait représentée par des commissaires investis de pouvoirs illimités; ils seraient au nombre de soixante-sept, renouvelés chaque mois par moitié. La Convention les choisit immédiatement, et elle se dépouilla ainsi de ses membres les plus vigoureux. Elle nomma à l'armée du Nord Gasparin, Duhem, Ca^ not, Cochon, Bellegarde, Cavaignac; à l'armée du Rhin, Pewbell, Merlin de Thionville, Haussmann; à l'armée des

Alpes» Dubois<-Grancé ; à Tarmée d'Italie, Barras; à Tarmée de la Rochelle» Treilhard ; à Tarmée de Brest, Alquier, Merlin de Douai, Gillet; à Tarmée de Cherbourg, les deux Prieur; à larmée de Corse, Saliceti et Lacombe Saint-Michel. Tandis qu'elle lançait aux frontières cette redoutable phalange de légistes armés et de militaires législateurs, elle plaçait à Paris, au ministère de la guerre, un commis plus que médiocre, Bouchotte, que son obscurité seule avait recommandé, et que la Commune daignait tolérer, parce qu'elle se le figurait ser» vile et incapable. Ce choix était moins funeste que ne l'avait été celui de Pache : avec le Comité de salut public, le ministre a'était plus qu'un expéditionnaire.

Mais tout était à refaire; la France, entamée de toutes parts, montrait des plaies partout. Aux Pyrénées, les armées répu^ blicaines, négligées, inférieures en nombre aux espagnoles, furent attaquées le 17 avril, forcées à la défensive et battues le 20 mai. A l'armée d'Italie, il n'y avait ni plan, ni direction, ni même de commandement. Kellermann, dénoncé, était mandé à Paris; Biron, suspect, était envoyé dans l'Ouest. Au Nord, les commissaires de la Convention révoquaient les chefs soupçonnés de complicité avec Dumouriez, poursuivaient ceux qui passaient pour tièdes dans les affaires, remplaçaient les anciens sans connaître les nouveaux et agitaient les camps sous prétexte d'y rétablir la discipline. Dampierre avait accepté le commandement; il avait le cœur droit, mais Tesprit plein d'anxiété; il fut tué le T' mai en essayant de dégager Condé, investi par les Autrichiens. Le Comité le remplaça, le 13 mai, par Custine et désigna Houchard pour prendre la place de ce général à l'armée du Rhin. Les Vendéens s'emparèrent, le 25 mai, de Fontenay ; ils marchaient sur Saumur. Leur énorme bande se grossissait tous les jours; la réputation la grossissait davantage. Une autre troupe du même genre se rassemblait dans la Lozère, sous Charrier : on disait que ce partisan disposait de trente mille hommes. A Lyon, c'était la guerre civile : les sections se prononçaient contre les Jacobins.

Ainsi croissait dans toute la République, mais à Paris sur

tout OÙ tous les maux des départements venaient se concentrer, cet état de trouble et d'alarme qu'engendrent les rérolutions et qui en produit sans cesse de nouvelles. Toute nouveauté parait alors un soulagement; tout changement, une espérance. Ce sont les occasions pour les ambitieux. Ceux qui étaient aux prises dans la Convention ne pensèrent qu'à s'armer les uns contre les autres des forces populaires que l'orage déchaînait aveuglément. Les Girondins, décrédités dans Paris, attribuaient au despotisme de la Commune et des clubs la guerre civile des départements; les Montagnards, soutenus par la populace armée de Paris, attribuaient l'anarchie de la République à la dispersion de l'autorité et à l'indiscipline des administrations départementales. Chacune des deux factions chercha le remède de l'État là où elle crut trouver le pouvoir. Les Girondins se flattaient encore de rallier la majorité des conventionnels; ils se réclamaient des conseils généraux des départements ; ils comptaient sur l'universelle réprobation des Français contre la tyrannie d'une cohue d'energumènes, dont la Commune de Paris n'était que le préte-nom et dont Marat était le véritable chef. Ils résolurent de rompre avec Paris, de briser la Commune, d'établir une administration nouvelle et de convoquer à Bourges les suppléants des conventionnels pour le cas où l'Assemblée serait dissoute par une émeute.

Ces mesures auraient ruiné les Montagnards. Il ne fallut à ces révolutionnaires ni beaucoup de génie pour en juger le péril, ni beaucoup de vertu pour s'unir, afin de le conjurer. Le patriotisme, la jalousie et l'intérêt les poussaient en même temps. Danton mena l'attaque. Il y fut porté par ses calculs autant que par son caractère. Il était de ces âmes souvent contraires, mais toujours véhémentes, que Ton excite aux pires excès et aux plus grandes actions rien qu'en leur montrant qu'on les en croit capables. Les Girondins l'avaient défié, eo quelque sorte. Robespierre et la Commune l'éperonnaient. II se lança à l'assaut pour emporter la place et pour n'être point écrasé par les assaillants. En marchant toujours à la tête de cette troupe, il espérait en demeurer le chef : c'était dans tons

CHUTE DBS GIRONDINS. k09

les cas sa seule chance de garder le pouvoir , et même de garder la vie. La Révolution touchait à Theure où ces deux choses ne se sépareraient plus, et Danton en avait le sentiment. « Il se crut, il se vit et il fut toujours menacé, dit un contemporain; pour se sauver, lui et les siens, il franchit tous les Rubicons ^ » Il conduisit Faffaire comme au 10 août.

La Convention, se jugeant à la merci de la Commune, avait formé une commission de douze membres chargée de prendre les mesures d'ordre nécessaires dans Paris et de reviser les arrêtés de la municipalité. Cette commission, élue le 21 mai, était en majorité girondine. Elle fit décréter l'arrestation d'Hébert et engagea la lutte, persuadée que les départements soutiendraient la Convention. Les clubs prirent les devants. Pache était maire. Il joua contre la Convention le rôle que Pétion avait joué, au 10 août, contre Louis XYI. L'insurrection, organisée par des délégués des sections, se donna un chef militaire, Henriot, un des massacreurs de septembre. Depuis le 10 mai, la Convention siégeait aux Tuileries; le 31, ce palais fut investi par l'émeute. Sous la sommation des insurgés, la Convention supprima la commission des douze. Elle avait désarmé les Girondins; ce n'était point assez, il fallut qu'elle les livrât. Le 2 juin, une troupe que l'on évalue à 80,000 hommes se porta sur les Tuileries, suivant Henriot et sa bande, cinq mille hommes sûrs avec 160 canons. Henriot fit mettre les pièces en batterie, tandis que la cohue vociférante qui formait son avant*garde envahissait les tribunes et les couloirs de l'Assemblée. Les sbires de la populace avaient leur liste de proscrits; ils exigeaient vingt-deux Girondins. Rarère, au milieu du tumulte, fit décider que l'Assemblée se présenterait au peuple : — Les baïonnettes, dit-il, s'abaisseront devant la majesté du souverain. — Que le souverain soit un homme ou une assemblée d'hommes, l'insurrection ne capitule que devant le souverain qui lui fait peur; elle méprise qui lui cède et piétine qui s'abaisse devant elle. La Convention se forma en cortège.

> Gabat, Mémoires, Bûchez et Houx* t. XVll, p. 450.

J»iO LE PREMIER COMITÉ DE SALUT PUBLIC. — 1793.

Hérault présidait; il parut le premier dans la cour du Garroo* sel. Henriot lui barra le passage. « Henriot, dit le président, je te somme d^obéir. — Je ne connais que ma consigne. — Que demande le peuple? La Convention n'est occupée que de son bonheur. — Hérault, le peuple ne s'est pas levé pour écouter des phrases. Tu es un bon patriote. Promets-lni sur ta tète que les vingt-deux seront livrés dans vingt-quatre heures. — Non. Au nom de la nation et de la loi, j'ordonne aux soldats d'arrêter un rebelle. — Vous n'avez point d'ordre à donner. Retournez à votre poste et livrez les députés que le peuple demande. Ganonniers, à vos pièces ! » — Les canonniers obéirent; les soldats apprêtèrent leurs armes. La Convention oscilla devant cette foule, cherchant une issue, arrêtée partout. Marat somma « ces lâches de rentrer! » Ils rentrèrent, les émeutiers sur leurs pas. Marat prit la présidence dans la salle envahie. Il dressa la liste; les Montagnards la votèrent. La Plaine s'abstint. Ces députés dirent, plus tard, qu'ils ne s'étaient pas trouvés libres. Ainsi furent décrétés d'arrestation vingt députés girondins, dix membres de la commission des douze, plus deux ministres, Clavière et Lebrun ^ La Convention demeura avilie par cette journée : elle avait été violée par la populace, et le mot de Henriot : Canonniers, à vos pièces! devint le dernier mot des arbitres de la République, depuis le 2 juin 1793 jusques et y compris le 19 brumaire an YIII.

L'arrestation des Girondins était un attentat injustifiable contre la souveraineté du peuple, principe fondamental du nouveau droit public de la France. Mais l'histoire doit constater que ce groupe d'hommes, malgré la générosité de tous, le talent de plusieurs, la vertu de quelques-uns, n'aurait formé qu'un gouvernement de brouillons éloquents, un club de gens de lettres, le plus impuissant et le plus énervé des pouvoirs, ce

' Gensonné, Guadet, Brissot, Gorsas, Pétion, Vergniaud, Sallei, Barbaroax, Chambon, Bazot, Birottean, LidoD, Rabaud, Lasource, Lanjuinait, GrangeneoTe, Lehardi, Lesage (Eure-et-Loir), Louvet, Valazé, Clavière, Lebrun, RerTelegan Gardien, Boiiieau, Bertrand, Viger, Molievaut, Henri Larivière, Gomaire, Bergoeing.

qn*il y aurait eu de pire pour une république entamée sur ses fronfîèresy rompue an dedans, convoitée par les étrangers, déchirée par ses propres citoyens. Les Girondins auraient donné, en quelque sorte, un corps d'État à la guerre civile. Ils auraient créé une anti*>GonTention qui n'aurait lancé que des décrets morts, sans force armée pour exécuter ses ordres, sans cri de ralliement surtout pour réunir autour de soi tous ces patriotes dispersés dont le concours et l'obéissance sont la première condition de salut public. Ils avaient contre eux les affiliations des Jacobins, seul lien subsistant entre ces provinces mêmes qu'ils voulaient coaliser; l'accusation trop fondée de diviser l'État devant l'ennemi; l'apparence, fausse, mais captieuse, de recommencer la conspiration de Dumouriez, de seconder les partisans de la royauté et les factions soutenues par l'étranger, en organisant à côté de ces factions en armes une nouvelle faction armée ^; les nécessités de la guerre, qui veulent Tunité d'action; l'habitude d'attendre les ordres de Paris et de s*y conformer; l'instinct populaire qui allait au plus pressé, c'est-à-dire à la défense nationale, et cette sorte de raison d'État confuse, mais efficace, qui, depuis le commencement, menait toute la Révolution. L'intention des Girondins était noble, car ils voulaient une république libre; leurs moyens étaient droits, car ils ne préparaient aucun coup d'État; mais ils s'abusaient sur la valeur de ces moyens et sur leur capacité à s'en servir. On leur reprochait leur a fédéralisme « : ils voulaient, disaient leurs rivaux, transporter en France les État- Unis d'Amérique. Les Montagnards se trompaient ici comme les Girondins eux-mêmes. Ce n'est point une fédération à l'américaine que les Girondins auraient fondée, c'est une confédération polonaise. Les puritains d'Amérique manquaient en France, et leurs mœurs n'y pouvaient être acclimatées par un décret; mais les éléments de l'anarchie polonaise y avaient germé; cette contagion avait déjà des foyers

' Voir, par exemple, la lettre de Davoat aux administrateurs de TYonue, Madame de BlocqueuiUe, Davout, Paris, t. I, p. 310, et le Souper de Beaucaire, par BoRAPABTB, juillet 1793.

partout; qu'elle atteignit le centre de TÉtat, et la France était perdue. Les étrangers y auraient trouvé ce qu'ils trayaiUaient à y susciter et ce qu'ils comptaient y exploiter, une seconde Pologne.

Les républicains s'armèrent dans plusieurs départements pour soutenir la cause des députés proscrits ^ L'Assemblée s'affaissa, et toutes les choses s'y abaissèrent. Les hommes forts étaient en mission aux armées : ils désirèrent y rester. Les modérés se dissimulèrent; les faibles disparurent*. Il ne resta qu'un rassemblement de 220, à 250 députés, parmi lesquels les hommes les plus médiocres et les plus gâtés de l'Assemblée, les plus fanatiques et les plus serviles aussi, voués à toutes les œuvres de la violence et de la peur, et que les tribuns se disputèrent. La Convention cependant, ainsi décoaronnée et humiliée , gardait encore devant le peuple une sorte de prestige, mais un prestige abstrait et impersonnel. Elle était la figure du souverain. Le peuple avait l'habitude de la soumission à un être supérieur et qu'il ne voyait pas. La Convention fut cet étre-là pour les Français; ils ne la connaissaient pas plus qu'ils ne connaissaient le roi. Ils subirent les révolutions du gouvernement conventionnel, comme ils auraient subi la succession de princes et de ministres dont ils auraient appris de loin l'avènement, ne les jugeant que sur leurs rigueurs, ne sachant d*eux que le fléau de leur pouvoir et le mal public qui accompagnait leur règne ; dégoûtés de tous ceux qui commandaient, soulagés par leur chute ; attirés vers tous les nouveaux venus, parce qu'ils en attendaient un moindre mal; les voyant s'écraser les uns les autres avec surprise d'abord, bientôt avec détachement, à la fin avec une sorte de joie, la seule qui restât aux Français dans ces temps sinistres, celle de

* Voir Wallon, La Révolution du 31 mai : le fédéralisme en 1793. Paris, 1886.

* La présence diminue : à l'appel nominal du 18 avril, Lasource est élu préstdent par 213 voix sur 305 votants ; le 2 mai, Boyer-Fonfrède est élu par 173 voii. sur 290 votants ; le 16 mai , Isnard par 202 voix sur 332 votants ; le 30 mai« Mallarmé par 194 voix sur 335 votants; le 13 juin, CoUot par 157 voix sur 2^1 votants; le 11 luillet, Jeanbon par 163 voix tnr 286; le 25, Danton par 161 sur 186 Voir GuiFFREY, op, cit., p. xxu.

penser qu'après que les maîtres se seraient tous anéantis, il resterait au peuple quelque place pour Tespérance. Cependant, quels que fussent ces maîtres, la nation leur obéit, parce qu'il feUait des maîtres pour mener la guerre et que la nation voulait se défendre. Il y eut dans le pays, malgré les vices de FÉtat, une révolte profonde de la vie nationale. L'impulsion héréditaire qui avait sauvé la France aux temps de la guerre de Cent ans et des guerres de religion, la sauva encore une fois. Voilà la cause réelle de la chute des Girondins et de la victoire des Montagnards. Ces derniers, conmie les Girondins, identifiaient le salut de l'État avec la domination de leur parti. Cette domination, ils la poursuivaient par des coups de violence, les émeutes et les proscriptions. Mais il se trouva que le moyen d'établir et de garder la domination, l'unité du pouvoir, était aussi l'instrument du salut public. De là ces deux faits contemporains et contradictoires en apparence : la soumission de l'immense majorité des Français aux décrets de la Convention, et leur absolue indifférence, sinon leur haine pour les personnes des conventionnels, leurs disputes et leurs proscriptions ^ Cette partie du règne de la Convention fiit à la République ce que les régences déchirées et les minorités orageuses sont à la Monarchie. En usant les hommes engagés dans ces conflits stériles, elle prépara l'avènement d'un homme qui parut aux yeux du peuple suscité du sein même de l'anarchie pour l'apaiser. L'enchaînement de ces causes est évident à nos yeux, parce que la chaîne entière est déroulée devant nous ; les contemporains que l'engrenage entraînait, ne le discernaient pas. Us se sentaient irrésistiblement emportés et ils couraient, pour n'être pas broyés. Il en alla ainsi jusqu'au jour où la machine eut accro^ ché, roulé et écrasé tant de cadavres qu'elle s'enraya ellemême, craqua et se rompit.

> Cf. t. II, p. 5304^.

La Commune avait vaincu, mais elle ne triomphait pas, ei elle était traînée par le comité d'insurrection, comme elle» même traînait la Convention. Dans cette bande, seule force réelle qui va, pendant des mois, tyranniser Paris et usurper la République, on dislingue deux troupes : les hébertistes, pirates de Tanarchie, gens de maraude et de pillage, qui ne représentent rien que des convoitises et des appétits. . . « fripons qui ne pouvaient manquer un jour d'être pris la main dans le sac» j et les enragés, les illuminés, visionnaires de Tanarchie, qui pourront, un jour ou Tautre, susciter une révolution sociale nouvelle, celle des prolétaires citadins, en face de la révolution des paysans, des propriétaires et des bourgeois qiii était en train de s'accon^lir ^

Danton était Thomme de cette dernière révolution. Pour arriver, il avait armé et entrainé à sa suite ses pires adversaires. Il subit à son tour la loi &tale qu*il avait imposée aux Girondins après le 10 août. U sortit blessé à mort de cette victoire, et le premier effet de son triomphe fut de l'exposer aux jalousies, aux soupçons, aux complots et aux fureurs dont il s^était servi pour renverser ses rivaux. La première conséquence politique du 2 juin fut de paralyser cet organe rudimentairede gouvernement, le Comité de salut public, que la seule opposition de& Girondins semblait contrarier deux jours auparavant. L'émeute avait fait dissoudre la commission girondine des dou2e ; en réalité, ce fut le comité dantoniste de salut public qui se désagrégea. Ce comité essaya, comme tous les pouvoirs révolutionnaires, de refouler le courant qui l'avait porté. Barère proposa, le 6 juin, de disperser les comités révolutionnaires. La lutte s'engagea entre ceux qui prétendaient arrêter

* Voir MiCHELET, Uy. IV ch. us g S.

le mouvement du 31 mai, afin de demeurer les maîtres, et ceux qui voulaient le précipiter, afin de devenir maîtres à leur tour. Les discordes éclatèrent dans la Montagne même, entre la faction de Danton et celle de Bobespierre, plus acharnées qu'elles ne Tavaient été, depuis septembre 1792, entre les Girondins et les Monta^^nards.

Le Comité de salut public avait été chargé, le 29 mai, de préparer la Constitution. Pour hâter ce travail, la Convention adjoignit au Comité cinq membres nouveaux : Couthon, Saint- Just, Hérault-Séchelles, Mathieu et Ramel. Danton acquérait Hérault : ^i réalité, Télection se faisait contre lui. Quand le Comité s'organisa en sections, SaintrJust et Couthon prirent, avec Cambon, la correspondance générale, qui était la section du gouvernement. Danton demeura aux affaires étrangères avec Hérault et Barère^ C'était, sans doute, la section la plus importante à ses yeux; mais Robespierre, qui menait déjà tout dans la coulisse, entendait le repousser dans la diplomatie, «fin qu'il s'y perdit. Les événements servirent ce calcul. Les négociations s'arrêtèrent d'elles-mêmes et se dissipèrent, pour ainsi dire, entre les mains de Danton. Il lui aurait faUu, pour réussir dans ses desseins, un gouvernement dont il eût été le chef. La £action qui dominait désormais la Convention ne le laissa au pouvoir que pour arriver à l'exclure du gouvernement. U se vit réduit à combiner des plans que personne n exécuta. Ces plans méritent néanmoins d'être connus. Us ont porté des conséquences.

Lebrun se trouvait compris dans les proscriptions de la Commune. Il était suspect d'un crime très grave aux yeux de ces démagogues : la fidélité à ses amis. Danton et ceux des foembres du Comité qui le suivaient estimaient Lebrun. Us essayèrent de l'arracher aux mains des sbires municipaux, et, afin de témoigner qu'ils ne le tenaient point pour un traître, ils continuèrent de l'employer. Us en usèrent de même avec Glavière, arrêté comme Ldi>nm« On eut ce ^ectade biaarre

' OiganÎMtion des 13 et 15 juin 1703.

Ud LE PREMIER COMITÉ DE SALUT PUBLIC. — 1798.

de deiix ministres consignés dans leurs demeures , gardés à Yue , conduits par des gendarmes aux conseils du souverain, puis ramenés chez eux, avec les mêmes formes*, et expédiant, dans leur détention, les affaires les plus secrètes de l'État, en attendant qu'il plût au pouvoir insurrectionnel de les rendre à leur poste ou de les envoyer à la mort. Un comité qui ne délibérait que par la tolérance d'une bande de démagogues, un ministre qui négociait, en quelque sorte, les menottes aux mains, ne pouvaient se faire longtemps illusion sur raction qu'ils exerçaient dans le monde. Danton garda cependant cette illusion quelques semaines, et l'on ne peut douter que, selon les termes d'une instruction de ce temps, le Comité n'ait alors « estimé le moment venu de faire aux ennemis une dernière espèce de guerre , celle des négociations ' » •

Le 7 juin, Lebrun vint au Comité. Il présenta une circulaire destinée à tous les agents de la République *. Ces agents, disait Lebrun, écarteront de leurs discours et de leurs actes toute idée de suprématie et de préséance : le peuple français ne considère dans les autres peuples que des frères ou des égaux. Toutefois, si quelque État prétendait à queltpie distinction particulière , « le peuple français réclamerait alors toutes les prérogatives dont il a joui dans tous les temps » . Les agents conserveront un «maintien circonspect, mesuré, mais fieri; sans provocation à l'égard des ennemis , « amical et franc» envers les amis et les neutres. Us expliqueront la Révolution. Ils s'efforceront par leurs conversations, par des articles inspirés aux gazettes, de donner une idée avantageuse de la République, de ses ressources, de ses principes, « sans cependant se permettre des comparaisons qui pourraient faire revivre les soupçons et les défiances ». « Us prouveront que le gouvernement que la France s'est donné est celui qui convient le plus à ses habitants, et ils insisteront fortement sur le principe que

■ Instruction de Groar^lle, enToyé II Copenha^e, 7 juin 1793.

' Instructions générales pour Us agents politiques de la République françeùt en pays étrangers» Râulek, Barthélémy, t. II, p. 290. — Procèt-verbauz do Comité de talut public, 7 juin 1793.

toutes les nations ont le droit imprescriptible de se donner la constitution qui leur parait la plus propre i assurer le bonheur général. « Us éviteront, à moins d'instructions particulières, de favoriser les partis politiques qui peuvent exister dans la nation où ils résident ; ils ne protégeront que les Français dignes de protection ; ils seront sërères aux émigrés, mais ils auront soin, dans la protection accordée aux uns et dans la sévérité montrée aux autres, de ne contrarier en rien les lois du paye.

Les agents que Lebrun proposa au Comité semblaient bien choisis pour appliquer cette politique. Veminac lut désigné pour Stockholm, Grouvelle pour Copenhague, Descorches pour Dresde, Bourgoing pour Munich, Desportes pour Stuttgard, Maret pour Naples, Ghauvelin pour Florence. Le Comité confirma la nomination de Noël à Venise et celle de Sémonville à Gonstantinople. Ce mouvement se fiedsait, en grande partie, dans le vide, car Tagrément de la plupart des cours manquait; mais les hommes désignés étaient capables. Rien de plus correct que les instructions générales qui leur étaient données à tous; rien de plus classique que les instructions particulières qui furent dressées pour les principaux d*entire eux.

Staël attendait à Paris Tapprobation du Iraité préparé le 16 mai. La révolution du 2 juin Tefiraya, tant pour sa sécurité personnelle que pour ses négociations. Cette révolution, rapporte-t-il, « jetait sur toutes les affaires qui avaient été traitées auparavant ou Toubli ou la méfiance ' v . Il quitta Paris, disposé d'ailleurs à renouer dès qu*il en trouverait Toccasion. Le régent de Suède donnait, dans le même temps, une preuve évidente de bon vouloir : il déclara officiellement sa neutralité et annonça Tintention de la soutenir par des démonstrations maritimes'. Le Comité décida que Veminac emporterait à Stockholm des pleins pouvoirs pour conclure le traité, et se rendrait d'abord en Suisse, afin de s'aboucher avec Staël. Le

' Staël an Gomîta de talat public, 15 germinal an III.

' Ordonnance du 83 avril 1793. — Kogh et Schobl, Histoire dêâ traités, t. VI, ch. xxr : Neutralité armée.

Comité se proposait d'étendre aux autres puissances neutres les accords qu'il formait avec la Suède. Ce fut l'objet principal des instructions qui furent données, le 7 juin, à Grouvelle.

Lorsque les cours coalisées ont attaqué la France, disaient ces instructions, il semblait qu'elles n'eussent en vue que de supprimer la liberté et l'égalité. Dans le fait, elles voulaîoit détourner de leurs véritables desseins l'attention de l'Europe. L'envahissement de la Pologne a dessillé tous les yeux. La République française doit rassurer les puissances inquiètes et les mécontents, leur fournir des moyens d'opérer des diversions, et préparer ainsi, en divisant la coalition, le rétablissement de la paix générale. La Suède a déclaré la neutralité, le Danemark l'observe. La République se propose d'amener ces deux États à réunir leurs moyens pour protéger leur neutralité commune. Us ont les mêmes intérêts à défendre contre le « commerce d'usurpation » qui s'est établi entre Berlin et Pétersbourg, et contre V « association monstrueuse » de rAotriche et de la Prusse. Le Danemark a tout à craindre de la Prusse, la Suède de la Russie. Voilà ce que doit comprendre le ministre « sage et éclairé » qui gouverne à Copenhague. 11 sentira que la France est l'alliée naturelle du Danemark, de la Suède, des États indépendants de FÂllemagne. Le système des partages les menace tous. « Une telle révolution est bien plus alarmante pour les gouvernements du Nord que cette Révolution française contre laquelle on a voulu les soulerer pour tromper leur attention, pour empêcher la résistance qui devait arrêter les premiers effets de ce plan monstrueux, i La Suède a traité avec la France ; le Danemark doit suivre son exemple. La République est en mesure de fournir des subsides à ses alliés, de leur procurer des avantages commerciaux, des colonies même, en Amérique ou aux Indes. Grouvelle développera ces vues graduellement. Il se renseignera sur l'Allemagne ; il s'y ménagera les moyens de nouer une ligue contre r Autriche et la Russie. La Prusse, malgré son association avec les coalisés, demeure le pivot naturel de toute ligue antiautrichienne dans TËmpire, et l'on doit toujours tendre à la ramener

à son rôle. « Or, nos communications étant rompues de ce côté, il y faut du moins arriver par des voies indirectes. C'est à quoi la Suède et le Danemark doivent s'employer, n

Le 8 juin, Lebrun, ramené au Comité, y apporta des renseignements explicites sur les dispositions de TÂngleterre. Matthews revenait de Londres avec une lettre de lord Grenville à Lebrun, datée du 18 mai. Grenville refusait de donner des passeports à un négociateur, tant que la France n'aurait pas c changé de principes et de conduite à Tégard des autres nations » ; mais il ne refusait point d'entrer en pourparlers si la République, par la voie des parlementaires, faisait parvenir à TAngleterre Tassurance de ses dispositions pacifiques, et offrait a à Sa Majesté et à ses alliés... une juste satisfaction, sûreté et indemnisation» . Matthews indiqua ce que lord Grenville entendait par ces mots; c'étaient, à très peu de chose près, les conditions de paix que l'Angleterre réclama toujours : abrogation du décret de propagande, rappel du décret sur la libre navigation de l'Escaut, restitution des Pays-Bas, de la Savoie et d'Avignon \ rappel des lois contre les émigrés, restauration de la monarchie constitutionnelle avec deux Chambres. Lebrun jugeait, naturellement, ces dernières conditions inadmissibles ; mais il était d'avis de ne point laisser tomber la correspondance, et il rédigea un projet de réponse. Il acceptait la communication au moyen des parlementaires, ajoutant, toutefois, que «les propositions ainsi portées ne pourront être accueillies qu'autant que l'on reconnaîtra réciproquement l'autorité de ceux qui exercent les pouvoirs du gouvernement» . Matthews était prêt à se charger du message, mais il réclamait onze mille livres sterling pour sa commission. Le Comité trouva la somme exorbitante ; d'ailleurs, il se méfiait du personnage, et il le fit éconduire.

II écouta avec plus de faveur une proposition de Lebrun, qui se rapprochait très sensiblement de l'expédient indiqué par lord Grenville. La Convention avait rendu, le 25 mai, un

' G*ett la teule concession finale que fit l'Angleterre : Avignon resta k la France : Traités da 30 mai 1814 et du 20 novembre 1815.

décret, aussi humain que politique, sur l'échange des prisonniers de guerre ' . Lebrun insinua au Comité Tidée de nommer des commissaires civils à Tarmée du Nord pour négocier les cartels d'échange. Ces commissaires, dit-il, seraient chargés de « jeter adroitement ou de recevoir les ouvertures de conciliation que les circonstances pourraient amener, sans compromettre en aucune manière la dignité et les intérêts de la République » .

Le Comité approuva l'idëe, et Lebran dressa des instructions pour les commissaires qui seraieiit «kérievrement désignés* : ft II n*est aucunement question de fiûre, du moins en ce moment, à TAngleterre, des propositions sérieuses. » Les commissaires se borneront à écouter; cependant ils pouiront exprimer, en leur nom personnel, et comme d'eux-mêmes, « leurs regrets sur la rupture qui a éclaté entre deux peuples qui avaient les motifs les plus puissants 4le s'unir et de combattre rambition démesurée de quelques despotes éà TEurope » . Ils insinueront que la France déâie la paix, mais qu'elle est bien résolue « à ne traiter avec ses ennemis qu'en souveraine » ; que la reconnaissance de la Bqpnbbque sera la première condition de tout traité, et que la France n'admettra point qu'on lui parle de ccnnpensations ou d'indenuoités. Les commissaires devront, en outre, dïserver les relations de l'Angleterre avec ses alliés, ncrtanHneBt avec la Prusse, et tâcheront de pénétrer les vues àm cabinet et Londres snr le partage de la Pologne et le troc de la Bavière.

Le Comité avait sons la main mn observateur de premier ordre, très répandu en Angleterre, très au courant des choses anglaises, connaissant rfinrope, et parfaitement apte à une mission qui voulait autant dlatelligence que de tenue. C'était

' « ConvaiBcui que rifttérèt respectif -des aationt belligérantes Teat ^'elles m rendent sans retard ceux de leurs défenseurs que le sort des armes a mis au pouvoir des unes ou des autres, et qu^clles concilient dans ces sortes ^e calamités tovt oe q«e la justice, ràmnauté «t la Uyaulé réclament d'elles... ■ PréuBbole da décret du 25 mai 1793.

* Délil>ératâoB da CouMté» <tt juin 479^^ insii-uciMms des cueimissairet, Itt juin 1793.

CHUTB DE DANTON. Ui

George Forster. Venu à Paris pour y porter le vceu de réunion de ses concitoyens de Mayence, Forster se trouvait sans ressource, désireux de servir sa nouvelle patrie, autant par zèle pour la Révolution cosmopolite que pour échapper aux désillusions cruelles que lui donnait le spectacle des révolutions de Paris. Il avait conçu le plan d'une grande diversion dans Tlnde. Il voulait secourir Tippoo-Salb et faire révolter les Indous. Ce serait, assuraitril, le moyen le plus sûr de ruiner TÂngleterre : CL La religion mahométane, dépouillée de son fanatisme, dans le doux climat de Tlnde, n'y met point d'entraves aux progrès des lumières; et que sait-on si» en introduisant chez les princes indiens une imprimerie, on n^aura pas plus fait pour civiliser les peuples de l'Asie que tous les conquérants qui n'y ont passé que pour leur enlever des trésors? » Lebrun porta, le 10 juin, ce projet au Comité de salut public. Le Comité ne voyait pas les choses de si loin ; mais il jugea bon d'employer Forster, et il le chargea de la mission à l'armée du Nord. Il lui adjoignit un collègue, Pétry, et décida, en outre» d'envoyer en Angleterre « deux hommes intelligents, patriotes» et propres à sonder les véritables vues du gouvernement britannique sur les événements de la guerre actuelle ^ » .

Dans le même temps, Lebrun tâchait de renouer avecla Prusse. Le ministre du duc des Deux-Ponts, le baron d'Esebeck, arrêté par Gustine, était détenu à Metz. Il était vieux» maladif, pusillanime : il désirait ardemment être libre; il aimait Vin trigue, il inclinait, par politique, à s'entremettre pour la paix de la France avec la Prusse. Desportes, ci-devant ministre aux Deux-Ponts, désigné pour Stuttgard, reçut l'ordre de se rendre à Metz. Il partageait les goûts d'Esebeck pour l'intrigue et pour la Prusso. ''Jeréponds,écrivait-ilà Lebrun, quecette cour accueillera avec '.'.în.povt notre première ouverture^.» Quant au vieux baron.

• Instructions k Forster et k C(>(|ut'hert, 18 juin; Df^Ubpr.ition du 22 jain 1793.

' «Un (les plus ardents sonYi<iils du roi de Prusse est c|ue la Republic|ue voie «ans regret la sécularisation des trois élcctorats ccclrsiastiques. Ce chaogementpeat ouvrir à son ambition de noureaux moyens d'agrandissement. •

4St LE PREMIEK COMITÉ DE SALUT PUBLIC. -> i79S.

il s*adressa directement à Danton : a J*ai entendu tellement vanter votre justice et votre humanité, que je me jette dans vos bras. » Il y avait quelque fond de diplomatie sous ces propos. C'était le projet de réconcilier les deux branches de la maison palatine et de les coaliser avec la Prusse pour empêcher le troc de la Bavière. La Prusse s'y prétait sous main, et Ton vit arriver à Metz un chambellan de Frédéric-Guillaume, le baron de Luxburg, qui visita Desportes, Tassura d'un bon accueil lorsqu'il passerait à Manheim et lui fit entendre que le roi de Prusse verrait avec plaisir un ministre de la République en Allemagne. Desportes se hâta d'en écrire à Paris et msista pour la délivrance d'Esebeck. Le Comité de salut pubUc en fut informé le 9 juillet ^

Dans l'intervalle, le Comité avait découvert une piste tout opposée. Lebrun avait tâté de la diplomatie autrichienne : les civilités et les invites des Bourbons de Naples et des Habsbourg piquaient sa curiosité, et flattaient peut-être son amour-propre. Il y avait cru ; il disait n'y plus croire, cependant il en gardait quelque chose. « J'ai déjà parlé, dit-il au Comité, le 12 juin, des ouvertures indirectes qui m'ont été faites à diverses reprises de la part de la maison d'Autriche. On vient encore de les renouveler, et j'ai tout lieu de me confirmer dans l'idée que de toutes les puissances qui nous font la guerre, c'est celle qui en est le plus fatiguée. J'ai une personne et des moyens certains de donner suite à ces ouvertures sans compromettre aucunement ni les intérêts ni la dignité de la République firançaise. Je ne demande qu'à être autorisé pour envoyer cette personne à Bruxelles, et avant quinze jours on saura à quoi s'en tenir. Les conditions de l'Autriche ne sont pas défavorables : il suffirait qu'on la laissât faire en Bavière, et elle consentirait à ce que les provinces belges devinssent un Ëtat libre et indépendant. » L'agent auquel Lebrun faisait

* Rapport de DubaÎMon, i% mai; Labran an Comité, 6 juin; Deaportai à Labran, 9 juin; d'Etabedi à Danton, 12 juin; Rapport au Comité, 9 juillet 1791 — Cf. Stbel, Trad.^ t. II, p. 295. — L'Europe H la Jtévoiuiiom, U 11* p. 449.

allusion était un citoyen Dona, naguère envoyé en qualité d'observateur à Farmée de Biron. Il y avait aussi à la frontière du Nord un citoyen Laf&tte, qui se disait en relation avec un prêtre brabançon employé dans la chancellerie de Metternich. Enfin les vues indiquées par Lebrun se rapprochent singulièrement de celles que le ci-devant marquis de Poterat esquissait alors et qu'il développa deux ans plus tard au Comité de Tan III. Hérault, dont ce condottiere diplomatique s'était fait le client et le souffleur, fut chargé par le Comité de se rendre à l'armée du Nord, afin de s'y mettre en rapport avec Dona et de donner des instructions à Laffitte.

Ce choix montre que Danton se prétait à la combinaison. On peut croire que, tout en préférant le système de la paix avec l'Angleterre et avec la Prusse, il ne voulait pas négliger les chances qui pouvaient s'offrir du côté de Vienne, et qu'il chercha dès lors de ce côté-là quelque chose de plus que la simple diversion naguère confiée à Sémonville. Les idées d'échange des prisonniers du Temple insinuées aux avant» postes, dans les jours qui suivirent la trahison de Dumouriez, se dessinèrent-elles alors avec plus de consistance dans son esprit? Y vitp-il le préliminaire indispensable d'une paix sérieuse avec l'Europe? Les incessantes démarches que faisaient auprès de lui les derniers serviteurs de Marie-Antoinette tentèrentelles sa politique? Il venait de se remarier. Il adorait sa jeune femme, qui était remplie de pitié pour la reine. Se laissa-t-il toucher? Futr-il séduit par un dessein d'une diplomatie vraiment supérieure en voyant que les diplomates de métier l'en croyaient capable*? Toujours est-il que précisément dans le temps où l'Autriche paraît faire de nouvelles avances, où les émissaires de Fersen et de Mercy redoublent leurs sollicitations, où ils placent toutes leurs espérances en Danton et se flattent de trouver accès auprès de lui, où l'homme qui sera, en 1795, l'intermédiaire secret de l'échange de Madame et

' FbiibeiIi Jùumml H Correspondance y t. II, maî-«o6t 1798. — Correspandmncê de la Marck, t. I et III. — LbouzOn lb Duc, Correspondance de Staël, p. 259. — MlCUKLBT« i. VIp p 71.

d*un rapprochement avec rÂntriche, Poterat, rôde autour du Comité» où Hérault» qui touche h Tanden monde et y a conservé des attaches, est envoyé en mission secrète sur les frontières de Belgique, le Comité dtarge Maret d'une mission à Naples, qui semble renfermer le secret de ces différentes combinaisons.

tt La plus saine partie du gouvernement, rapporte Maret\ s'entendit pour faire une démarche auprès des seules puissances encore en état d'alliance avec la République : Tenise, Florence et Naples. Les républicains tenaient à n'être pas désavoués du monde entier. On se crut assuré que si ces trois États mettaient pour condition à la continuation de leur alliance la sûreté de la reine et de sa famille, elle ne leur serait pas refusée. Le projet fut arrêté, et je fus chargé de son exécution. » Cette mission de Maret était purement verbale. Les instructions écrites qui lui furent données, le 18 juin, ne présentaient qu'une application à la co«ir de Naples des instmetions données à Noël pour Venise. Maret insisterait sur l'intérét des États d'Italie à observer la neutralité et à s'entendre avec la République pour éloigner les Anglais de la Méditer ranée. Il montrerait le Comité disposé à payer en terre italienne ses amis et clients d'Italie. Le Comité n*bésitait pas à trafiquer des peuples pour s'assurer la servilité des princes, et il recourait, pouir gagner un Bourbon à la cause de la Révolution française, à l'appât dont Mettemich se servit, vingt ans plus tard, pour gagner à la cause de l'ancien régime un fils de la Révolution *. Le dtoyen Maret « prendra connaissance de tous les objets en litige entre cette cour et le Pape, et hi laissera voir de notre part l'intention de la soutenir dan» toutes les réclamations de ce genre qu'elle aurait à faire. Il la pressentira sur le projet de la faire entrer dans le partage du patrimoine du Saint-Père, lui fera envisager la possibilité de ce plan et la disposition de la France à se prêter à ses convenances. « Ce document permet de conclure que

^ Eemouf, Maret, p. 153.

' Traité du 11 janvier 1814. Cf. ci-dessus, p. 297.

CHUTB DE DANTON. 425

Danton et ses amis croyaient alors la paix générale possible et qu*iU la souhaitaient.

L'instruction donnée à Ghauvelin pour Florence, le 7 juillet, montre qu'ils considéraient même Thypothèse de la paix comme plus vraisemblable que celle de la continuation de la guerre. Ghauvelin était invité à tenir au grand-duc des discours analogues à ceux que Maret tiendrait à Naples. Nous préférerions certainement, disait rinstruction, détacher de la coalition TAngleterre, la Prusse et la Hollande, pour tourner toutes nos forces contre TÂutriche. C'est ce que nous dierchons à fieiire en ce moment, et il importe d'observer la plus grande circonspection jusqu^à ce que le Comité ait adopté sa ligne de conduite. Dans tous les cas, si la République devait négocier quelque chose avec la cour de Vienne, ce serait à cette cour de faire les avances, il s'agit de s'enquérir de ses vues sur la Bavière, mais sans se prononcer dans aucun sens. Chauvelin pourra insinuer que si la République était conduite à porter la guerre en Italie, la Toscane trouverait la récompense de sa neutralité dans les dépouilles de la maison d'Autriche.

Ces projets et ces tentatives ne sont point de simples simulacres. Ce sont des tâtonnements incertains et obscurs, sans doute, mais dans le terrain de la mine et dans le sens du filon. Les conditions de la paix que le Comité de salut public esquisse alors sont celles qui se dessineront dès que la paix sera possible et que l'Europe la désirera. La négociation d'Italie fut le dernier ouvrage de Lebrun. Il présenta encore au Comité, le 17 juin, les instructions de Maret; mais s'il prépara celles de Chauvelin, il n'eut pas le loisir de les faire signer. La Commune avait décidé sa perte, et Danton était impuissant à défendre contre la Commune ce serviteur qui possédait son estime et sa confiance. Le 21 juin, la Convention nomma Deforgues ministre des affaires étrangères, et Lebrun ne sortit plus de prison que pour aller à l'échafaud'.

Deforgues était un ancien clerc de Danton et sa créature

^ II fui exécuté le 27 décembre 1793.

une marche oblique, sauvent dissimulée, par suite insaisis* sable à la masse du public et presque toujours suspecte. Enfin il voulait du temps, et Danton n'en avait pas. Il ne put se faire reconnaître sous son nouveau visage. La suite de ses vues échappa, et Ton ne découvrit dans sa conduite que les inconséquences d'un esprit sans équilibre. De même que les désordres de Mirabeau, lorsqu*il venait à son véritable vora. la monarchie constitutionnelle, les complicités de Danton Tentravaient lorsqu'il venait à la clémence, à ràutorité, au gouvernement, ses véritables instincts. Il était sincère, mais son passé le condamnait à n'être pas cm avant qu'il eût lait ses preuves, et la véhémence de la crise ne hn permit pas de les faire.

Il croyait à l'unité de la nation française. Il en était pénétré. Loin de recourir à des mesures terribles pour commander an peuple cette union qui existait réellement au fond des coeurs, il voulait y faire appel, an contraire, et établir sur ce sentiment héréditaire et primordial des rVançais toute sa république. Il se proposait, disait41, de ramener « le règne des lois et de la justice pour tous » , celui de la clémence pour les tt ennemis » ; reviser la Constitution, relever le commerce et l'industrie par une liberté sans limites; les arts et les sciences par des encouragements magnifiques ; rassembler toutes les forces nationales en n'excluant des affaires que les frénétiques, comme CoUot, SaintJust, Billaud-Varenne ; « offrir la paix aux puissances de l'Europe en continuant de les battre » .

Proposer cette paix après avoir suscité contre ces mêmes puissances une guerre sans merci de bouleversements et d'envahissements ; annoncer une politique de non-interventioD après s'être montré en Belgique le promoteur du décret du 15 décembre ; déclarer, quand la France était refoulée dans ses anciennes frontières, que l'on renonçait aux conquêtes, après avoir, lorsque la France était victorieuse, évoqué l'inonbliable image des frontières naturelles ; oflfirir aux cours comme gage de réconciliation la liberté de Marie-Antoinette, après avoir jeté à ces cours la tête de Louis XVI en gage de défi;

réclamer TalliaDoe des modérés contre la démagogie parisienne, après avoir lancé cette démagogie contre la Convention ; prét^idre sauver les Girondins, après les avoir fait proscrire, tout cela par un seul coup de revirement et sous Timpression de souvenirs dont les plus anciens remontaient à sept mois, c^était demander trop à la confiance humaine et à l'optimisme public.

Ces propositions paraissaient trop contradictoires et se heurtaient en contrastes trop durs. Danton n'aurait pu les faire accef^r qu'en les proclamant et en les imposant avec toute son audace; mais ses origines et les conditions de sa carrière le forçaient à n'être politique que dans le secret, et à demeurer énergumène devant la foule. Il était obligé, afin de conserver sa popularité, de pousser « des cris de vengeance » et d'insinuer les mesures de pitié. Ses « transports démagogiques » , dit un de ses confidents, « n'étaient plus qu'une hypocrisie » ; il se montrait « barbare pour ramener avec adresse le peuple au respect du sang et des lois ^ » . Les voies qu'il voulait s'ouvrir sont celles d'un dictateur parvenu ; ce ne sont pas les voies qui mènent à la dictature. Danton fournit des arguments à ceux qui l'accusaient de briguer le pouvoir, sans rassurer au<uin de ceux dont il aurait eu besoin pour s'y soutenir.

Il n'était point d'aiUeurs rbomaie de ces vues à longue portée, de ces ressorts tendus, de oes cheminements sinueux et souterrains. S'il en avait la conception, il ne possédait point le caractère qu'il faut pour les poursuivre. Il était homme d'assaut. La guerre de siège eût viie usé sa patience. Il se produisit en lui une de ces dépressioas subites auxquelles sont sujets les tempéraments emportés, il éprouvait déjà la nausée du sang ; il ressentit le dégoût de la politique'. Le 6 juillet, Saint- Just lut à la tribune le rapport qui condnait à la proscription

' G&R&T, MénfireSf loe. etc.

* Voir MioUELET, liv. XV, ch. iv. « G'eit une folie, diaait-il, de se proposer d*eiécuter des Yiies politiques, sans être accusé de doniinatioD par des Barère, des BUlaud, des Robespierre, fit sans ftftre foadroyé par le canon de tons les partis. • Notes de Courtois»

des Girondins. Danton laissa fiaire, et son impuissance acheva de le décourager. Le 10 juillet, le Comité de salut public fat renouvelé par une Convention démembrée qui ne comptait pas deux cents votants. Jeanbon Saint- André fut élu le premier par 192 voix, Robert Lindet le dernier, par 100. Les autres membres étaient Gasparin, Couthon, Hérault, Thuriot Prieur de la Marne, Saint-Just. Danton était éliminé. « Je ne veux, dit-il, être membre d'aucun comité, mais je serai Téperon de tous. » Ce sont là des propos dont on se leurre dans les grandes déceptions des hommes et des choses. Le pouvoir loi échappait; il se figura qu'en y renonçant il confondrait ses ennemis. Il servit leurs calculs. Robespierre avait déjà pied dans le Comité. Il y entra le 27 juillet, et la perte de Dantoo fut résolue.

Il y avait encore un ministère des relations extérieures ; il n y eut plus de négociations. L'ancien Comité en avait tenté plusieurs ; le nouveau abandonna celles que l'Europe n'arrêta point. Le successeur de Lebrun, Deforgues, avait trente-quatre ans; Danton l'avait placé dans les bureaux de la Commune, il avait fait de lui successivement un secrétaire général du Comité de salut public, puis un adjoint au ministère de la guerre. Deforgues avait, dès les commencements, fait ses preuves d'attachement à la Révolution; mais il était de naissance aristocratique, il avait fréquenté le monde, il avait des connaissances et même quelque caractère. Il montra, dit un contemporain, « de l'esprit naturel et des lumières, et sembla vouloir ramener autour de lui la décence et l'urbanité ^ v . Il débuU par un choix excellent; il prit comme secrétaire général Miot, qui, sorti d'une famille d'administrateurs, avait été employé

^ MiOT bE MÉLi'xo, Mémoires, i. i, p, 3^; .UàMOH, Affaire étran^ènti

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