‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 71 sur 93 · LA TERREUR MONARCHIQUE : BLOCUS DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA TERREUR MONARCHIQUE : BLOCUS DE LA FRANCE

menacée... sans rien hasarder pour Tarracher ou la soustraire à ses bourreaux?» Mercy était eu instance depuis le commencement d'août. Il n'avait encore obtenu aucune réponse ; il n*en obtint jamais. Tout le confirmait dans cet aveu qui lui échappa un jour : « Il faut que je le dise à regret, mais la reine serait sur Téchafaud, que cette dernière atrocité ne pourrait plus arrêter les puissances , ni changer leur marche ^ . » Le mot marche était ici tout métaphorique, car les alliés n'avançaient point. Ce qui, dans leur pensée, n'avait rien de figuré , c'était l'anéantissement qu'ils projetaient de la puissance française et la terreur dont ils voulaient frapper la France. Ce sont des idées presque banales et des mots courants dans les correspondances diplomatiques de 1793. « Qu'on y réfléchisse bien' » , écrivait deux ans après le plus éloquent apologiste de la contre-révolution, « on verra que le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme... Les grands crimes exigent malheureusement de grands supplices... Il fallait que la grande épuration s'accomplît... Lorsque l'àme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l'incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l'excès de civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang... Le genre humain peut être considéré comme un arbre qu^une main invisible taille sans relâche et qui gagne à cette opération. . . On dirait que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle le génie... » Joseph de Maistre a fait la théorie mystique de la Terreur providentielle. Les meneurs de la coalition pratiquèrent d'instinct la Terreur politique. Gomme les Jacobins de Paris, ils ne pouvaient s'expliquer que par un insaisissable complot l'impossibilité où ils étaient, malgré la réunion de leurs forces, l'expérience de leurs généraux, la supériorité de leur organisation, les ressources de leur propre génie, l'excel-

^ Mercy à Thugut, 17 Mptembre iTtK); id,, 11 octobre : « J*ezpo«aî tout ce que mon zèle put me suggérer pour prévenir une grande catastrophe. Jusquà ce jour, je nai reçu ni réponse ni direction sur cet objet. ■ ZufSiBBO, t. III» (;. S75, 320. — FBBiEii, u II, p. 90.

* Joseph DE Maistre, Considérations sur la France, ch. ii.

lence de leurs principes , de soumettre une nation en anarchie, bouleversée plutôt que conduite par des factions de scélérats qui se culbutaient incessamment les unes les autres. Us n'y comprenaient rien, et ne comprenant pas, ils ne voyaient qu'un moyen de déjouer le complot imaginaire : exterminer les conjurés.

Les émigrés qui ne voulaient certainement pas la fin, c'est-àdire Tanéantissement de leur patrie, s'accordaient parfaitement sur le moyen, qui était la violence. Ils la conseillaient dès le mois de juillet 1792 : ce qui s^était passé en France depuis lors les y excitait davantage ^ Le duc de Polignac avait remis à Thugut un mémoire rédigé en avril par le duc de Gastries : « Plus de ménagements, y était^-il dit, plus de demimesures. Il faut que les brigands qui ont ravagé la France, que les factieux qui ont troublé l'Europe, que les monstres qui ont assassiné le roi, disparaissent de la surface de la terre*. ■ « Je suis dans l'opinion que tant qu'on ne massacrera pas la Convention, la résistance durera » , écrivait Flach^^Ianden an duc d'Harcourt. C'était depuis longtemps l'opinion de Mercy. Cobourg, pressé par lui et par La Marck de tenter quelque chose pour la reine, proposait de déclarer que si les Français attentaient à sa vie, l'Autriche ferait « rouer vifs les quatre commissaires de la Convention » ; si les Français usaient de représailles, l'Autriche y répondrait par le massacre des prisonnien c que nous avons entre les mains et qui sont bien plus nombreux que les leurs » .

Il suffisait d'ailleurs de laisser les soldats suivre leurs mœurs et la coutume des guerres pour semer l'épouvante dans le pays envahi. « Un pillage réciproque signale cette guerre » , rapporte Governor Morris. « Le désordre et le pillage régnent dans nos armées, écrit un Autrichien ; nous méritons déjà tous les reproches que nous avons faits si justement aux brigands qae nous combattons. Nous promettons à la France Tordre, la

' Cf. ci-dettu8, p. 3.

* * De VUlégalitéy du danger €t de tinutUité de toute négociation avec U France,

LA TERREUR MONARCHIQUE c BLOCUS DE LA FRANCE. 4St

paix, la tranquillité publique, la conservation des propriétés, et nos soldats volent tout ce qu'ils trouvent et détruisent ce qu'ils ne peuvent emporter ' . » Il y a dans Tarmée autrichienne où sert Gondé un corps franc, les « manteaux rouges » , qui décapitent les prisonniers. Ces sauvages ne prétendent nullement user de représailles contre la guillotine des Jacobins; ils n'ont aucune notion de ce qu'est la Révolution française. Ce sont des Turcs, et ils suivent leurs mœurs. On lit dans une lettre adressée de Yalenciennes, le l*' août, à une gazette allemande : « Si Gobourg n'avait pas été aussi humain, s'il avait pris la ville d'assaut, comme il pouvait le foire, âme qui vive n'y serait restée. Enfonts, femmes, vieillards, tout aurait été passé au fil de l'épée, et Yalenciennes aurait subi le sort d'Otpchakof et d'Ismald*. »

Les coalisés appliquent les procédés de conquête qu'ils reprochent aux révolutionnaires» et cela, non seulement sur le territoire français, mais sur tout territoire conquis par leurs troupes. Le roi de Prusse ordonne, le 19 mai, que le clergé catholique polonais versera à l'État prussien la moitié des revenus de ses biens, et que les biens ecclésiastiques seront administrés par le fisc. A Thom et à Danzig, il réunit ces biens au domaine et paye au clergé la moitié des revenus*. L'ordre de l'ancien régime est touiaussi violenté en Pologne par les agents de la Prusse et de la Russie qu'il l'est en France par les Jacobins. Les États qui agissent ainsi de conseil, de parti pris, par expérience et par réflexion, n'ont ni une réforme sociale à accomplir y ni une patrie à défendre. Ils conquièrent. Possession légitime de l'État, traités signés solennellement, lois consa* crées, religion des habitants, domaines de la couronne, biens des églises, propriétés des particuliers, liberté des individus,

* LeUre de Flachslanden citée par Julie, Dubois-Craneé, t. I, p. 393. — Goboui^ à Mercy, 16 août 1793, Correspondant* do La Marek, t. III, p. 404. — Morris à Jefferton, janvier 1794. Mobris, t. II, p. 381. — Blercy i Thugut» 15 •epteinbrel793, Corrotpondanee do La Marck, t. III, p. 481.

* Muftcr, Histoire de Varmeo do Comdd, t. I, p. 129. — PoHiioeKo Ânnalom^ 1798, t. IV, p. 19.

* Pbilippsoh, t. II, p. 1S6.

m. SI

honneur des femmes , le foyer, la famille , tout est attaqaé constamment et outragé. Ce ne sont que parjures, coups de force, séquestres et spoliations, a Les Polonais fidèles à leur pairie turent exilés, emprisonnés» , écrit un témoin; «des confiscations partielles annoncèrent qu'aucune propriété ne serait plus sacrée, et que Favidité des courtisans de Catherine dévorait d'avance et engloutirait bientôt les plus belles possessions des propriétaires de la Lithuanie et des provinces de Volhynie et de Podolie ' . »

Les Autrichiens, par mollesse plutôt que par politique, montrèrent en Belgique une modération relative. Ils y éprouvèrent la satisfaction rare en leurs annales d'être reçus en libérateurs. C'étcût Teffet de six mois de conquête jacobine. Le gouvernement impérial proclama une amnistie et n'édicta point de proscriptions. Mais la violence sortit de la nation même. C'était toujours cette même populace qui, sous l'impulsion du Jésuite Feller, voulait naguère mettre à mort les partisans et les agents de Joseph II '. Ce fanatisme réagit en raison même du fanatisme révolutionnaire qui l'avait un instant étouffé. Les gens sages eurent vite autant d'horreur de l'un que de l'autre. « Le mouvement rétrograde, dit un historien belge, allait compter pour adversaires tous ceux qui voulaient le triomphe des idées progressives sans le faire dépendre de la réunion à la France*. » Il n'y avait eu, en Belgique, qu'une minorité pour adhérer à la conquête française : l'Autriche n'avait pas besoin de recourir aux répressions. Dans le pays de Liège, au contraire, tout démocratique et encore agité de l'antique turbulence communale, il fallut employer la force pour rétablir le gouvernement de l'évéque. On l'employa brutalement. Ce prince rendit une amnistie dérisoire, car il en exclut tous ceux qui en auraient eu besoin.

^ Mémoires inédits du comte de Langeron : Rérolution et campagne da Polope-

» Cf. t. II, p. 64-65.

' BoBGHBT» t. II, p. 266-285y ch. xix. — Lettre de Mercy, lOayril, Correspot^ aanee de La Hiarck, t. III, p. 890. — Maro-Dufiuimji, Histoire du droit de paix H de guerre, p. 243. — PolitUehe Ânnalen, t. V, p. 1S7-222 : Lettrée d*ua voyt- Ijeur sur lea exoèa de la toldateique dea alliét.

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