‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 75 sur 93 · LE LABYRINTHE DB LA COALITION · texte numérisé non relu

LE LABYRINTHE DB LA COALITION

abattus, et celle de lord Hervey , commandant ce qui lui platt au nom des coalisés ^ »

Le grand-duc était un prince de la maison d'Autriche. Le cabinet de Londres jugea que lord Herrey Tavait pris de trop haut avec lui. Ce ministre fut rappelé pour s'être montré indiscret dans le style de ses notes ; mais le fond demeura, et les mesures prises ne furent point rapportées. Gènes n'était qu'une pauvre république, effarée entre deux feux. L'amiral anglfiûs Drake exigea qu'elle expulsât l'agent français, Tilly, et pour forcer la main au Sénat, il fit attaquer dans le port même de Gènes une frégate française, la Modeste^ qui s'y était réfugiée. L'équipage fiit massacré en partie, le 6 octobre, et Gènes, réduite à subir les violences des Anglais, trembla devant les représailles des républicains. Les Suisses, fort heureusement pour eux, étaient inaccessibles aux coups de l'Angle-» terre, et ils se montrèrent médiocrement émus lorsque, le 13 novembre, lord Fitz-Gerald leur notifia que son gouver^ nement ne pouvait autoriser, de la part des neutres, « aucune correspondance directe ou indirecte avec les factieux ou leurs agents » , parce que « ce serait une reconnaissance de leur autorité, et par conséquent un acte préjudiciable aux puissances coalisées » • Ce n'était qu'une note de principe, mais elle faisait bien connaître les prétendus principes de la coalition«

Cette campagne contre les neutres et cet essai de bloquer la France furent le seul ouvrage des coalisé^ pendant l'été de 1793. L'automne les trouva piétinant sur les frontières de France, à peu près dans les mêmes positions qu'ils occupaient trois mois auparavant... « Nos armées étaient formidables,

* BapporU de Gtcault, 12, 15, 18 octobre; de La FloUe, 10 octobre; de Chao- ▼elin, 11 octobre 1793

écrivait Mercy, ]a campagne était très heureusement engagée. On sera étonné des minces résultats obtenus en faisant surtout

la part du hasard et des fautes de Tennemi Ce n^estpasaox

ennemis qu'il faut s'en prendre, ajoutait-il , car non seulement ils n'ont rien fait pour s'opposer à nos progrès, mais même on pourrait dire qu'ils ont tout fait pour les secondera s Les causes de cette inaction étaient toujours les mêmes. La Prusse ne voulait marcher sur l'Alsace que quand elle tiendrait sa part de Pologne ; l'Autriche s'opposait à la délivrance de ce lot tant que Frédéric-Guillaume refuserait de contribuer à la conquête des indemnités de l'Autriche. Tel était, selon le mot de Mercy, le « labyrinthe où se perdait la coalition ». « Il faut s'armer de patience, écrivait Thugut en pensant aux Prussiens, car nous devons boire jusqu'à la lie le calice amer de notre monstrueuse alliance avec eux. »

Ce qui encourageait Thugut à patienter de la sorte, c'était un nouveau plan, très subtil, qu'il avait conçu et qui lui paraissait propre à concilier tous les intérêts, en assurant à la cour de Vienne des terres de toutes mains. L'Angleterre désire que l'Autriche conserve les Pays-Bas : l'Autriche les conservera, mais à la condition que l'Europe constituera à cette province une forte barrière du côté de la France, c'estrà-dire la Ugne de la Somme. L'Angleterre, satisfaite de la sorte, forcera la Prusse à conquérir, pour le compte de l'Empereur, l'Alsace et la Lorraine. L'Empereur, en récompense, reconnaîtra le partage de la Pologne, puis, nanti, grâce aux Prussiens, de l'Alsace et de la Lorraine, il échangera ces provinces, à la barbe du roi de Prusse, contre la Bavière, réunissant enfin, par ce savant coup de partie, les trois éléments du casse-tête autrichien : le troc, le surrogat et l'arrondissement. Cette combinaison, pour aboutir, voulait un secret absolu. Il fallait surtout se garder des Prussiens. « On les verra toujours, écrivait Thugut, contrecarrer, entraver tout plan qui aurait pour objet quelque dépècement remarquable des possessions firançaises» et conser-

> A Thngat, 2, 11 et 15 lepteiiibre 1793, Comspondanee de La iÊarek, U III, p. 411, 426.

LE LABYRINTHE DE LA COALITION. Ml

ver et maintenir la France autant que possible dans son intégrité et son ancien état de force ^ »

Les Prussiens prêtaient à rAutriche des vues analogues au sujet de la Pologne, et si le « dépècement remarquable » qu'ils avaient entrepris de cette république présentait des difficultés, ils les attribuaient aux manœuvres des agents de François II. Ils se tenaient donc aux aguets. Les politiques, conmie les béros de tragédie, ont toujours des confidents dont le seul rôle consiste à révéler le secret de la pièce. C'est ainsi que la Prusse fut avertie du grand projet de Thugut. Frédéric- Guillaume le dénonça inco^itinent à la tsarine et déclara qu'il s'opposerait à cet énorme accroissement de la maison d'Autricbe*. Le parti de la paix mettait à profit les bruits alarmants et les inquiétudes du roi. Ce parti gagnait en crédita mesure que les déceptions diminuaient le zèle de Frédéric-Guillaume pour la guerre de principes. Bischoffswerder tomba dans une sorte de disgrâce. Il s'était trompé dans toutes ses prophéties, et son autorité d'astrologue politique en était fort ébranlée. Il s'était permis, d'autre part, certains écarts de conduite assez bruyants qui cadraient peut-être avec ses complaisances secrètes pour son maître, mais non avec la belle morale qu'il prêchait en public. Frédéric-Guillaume entendait être seul à donner du scandale à ses peuples. Il était d'autant plus exigeant sur la vertu de ses courtisans qu'il s'attribuait plus de licence dans sa cour *. Le « sombre et borné « Manstein prenait dans la faveur royale la place qu'y avait occupée l'intrigant thaumaturge. Il marchait avec Lucchesini qui préparait toutes les grandes afiPaires, souffleur et secrétaire du roi, à qui il évitait ce que ce prince redoutait le plus, « l'odieuse nécessité de réfléchir et de penser V . Détestant et jalousant l'Autriche comme Thugut faisait de

* Mercy à Thugut; ZBitnmo, t. III, p. 150. — Thugut à CoUoredo, 26 août i703; ViTENOT, Thu^ui, t. I, p. 85. — Thugut à Starhemberg, 13 et 31 août; ZiisiBBao, t. III, p. 178, 180, 185, S31.

* Frédério-Guillanme à Goltz, 6 août 17118; HBBBMAinf, Dipi. Carr., p. 398.

' Sur cette diagréoe de Bischofiftwerder, Toir Pbilippsoit, t. II, p. 145.— Rapport de Lehrbach, 23 août 1703; Zeisusio, t. III, p. 2i5. — Bapport à lord GrenyîUo, 17 septembre; UsaBHAn, DipL Corr., p. 384. — Stbbl, Trad.^ i. II, p. S8S.

49S LA GUBliRB DE TERREUR. — 1795.

la Pmsse, Lucchesioi se rencontrait dans l'hostilité qu^il portait à cette cour, avec les ministres en titre, Alvensleben, Haugwitz, et un nouveau venu, un Hanovrien, Hardenberg, récemment passé du service du Brunswick à celui de la Prusse. Hardenberg était chargé d'administrer les margraviats d'Ânspach et de Bayreuth : ce service le rapprochait du roi, et ce prince commençait à apprécier sa sagesse, ses ressources et sa dextérité. Cette coterie, que les événements formaient, plutôt qu'elle ne se rassemblait et ne se concertait elle-même , était conduite par une même conception des intérêts prussiens. Ceux qui la composaient tenaient « la sortie du roi de Prusse de la coalition pour le premier article de la régénération de la moIla^ chie prussienne » . La coalition était pour eux, comme pour leurs émules de Vienne , un « labyrinthe « d'où il fallait se tirer le plus tôt possible. L'alliance qui les y avait amenés leur semblait non seulement une erreur, mais, comme à Thugul, une monstruosité. Us inclinaient à traiter avec la France, dès que la République en présenterait le moyen, et à chercher uniquement en Pologne le dédommagement de tant de dépenses'.

Ces sentiments étaient fort répandus dans l'armée prussienne. On s'y distrayait avec la politique de l'oisiveté de la campagne. La rivalité militaire, toujours ardente, envers l'Aotriche, y aigrissait les propos. Il était plus que jamais de mode parmi les officiers d'afficher du goût pour les principes frau^is, de jouer le philosophe et de se piquer de « vertu • . Ainsi Kalkreuth, qui servait sur le Rhin, et Moellendorf, qui commandait en Pologne, qui tous les deux se piquaient de « lumières « et passaient, à ce titre, pour les plus « vertueux « des Prussiens. Tout ce monde cabalait contre Brunswick : on lui reprochait à la fois trop de complaisance pour la coalition et trop de mollesse dans ses mesures. Ce général, disait-on, usait inutilement dans de fausses manœuvres une armée dont le

* HirPFER, OEstreirh und Preussen, Bonn, iS6S, p. 49; Périt, Steins Lehen, t. 1, p. 73; HiEUKSKR, t. I, p. 510; Hkrrmàith, DifU, Corr,, p. 408; Ràns, Utrdenbery, t, I, p. 139; Philippsor, t. II» p. 171; Fersen, t. II, p. 60.

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