‹ L'Europe et la Russie;Chapitre 100 sur 165 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

fait du côté de la mer dans les termes mêmes où la France n'avait cessé de le demander. Serait-ce donc sur le continent que l'Angleterre doit nous inspirer des inquiétudes? Nous ne pensons point que l'Angleterre veuille en Allemagne et en Italie tout ce que nous voulons, mais elle y veut beaucoup de choses que nous y voulons nous-mêmes. Il y a largement dans les idées communes aux deux nations de quoi commencer une œuvre collective que le temps seul peut achever, car le temps ne permet pas qu'on se passe de lui dans les choses humaines. A l'égard de la Russie ou de la Pologne les désirs de l'Angleterre vont au moins aussi loin que les nôtres.

Mais voici qu'à l'horizon l'Amérique se lève déjà grande et glorieuse du côté des Etats-Unis. Avant un siècle, — qu'est-ce qu'un siècle dans la vie de l'humanité? — l'Amérique sera aussi peuplée que l'Europe, et comme la liberté, si sainte qu'elle soit dans son principe, n'est pas exempte d'ambition dans la main des hommes, n'est-il pas, dès à présent, visible que ce n'est pas trop de l'accord de plus en plus intime de la France et de l'Angleterre pour rendre l'Europe digne de la grande rivalité qui commence à se dessiner devant elle? Nous parlons encore de la France et de l'Angleterre, comme si l'A-

mérique était encore un ensemble de colonies appartenant à des puissances européennes. Un monde nouveau est né revendiquant la première place au nom de la démocratie se gouvernant elle-même : querelles et prétentions du passé, évanouissez-vous devant ce fait immense.

Anglais et Français ne sont plus ni les vainqueurs d'Azincourt, ni les vaincus de Jeanne-d'Arc, ni les serviteurs passionnés d'églises persécutant ici le catholicisme, là le protestantisme. La guerre si longue des tarifs ne tire plus que ses canons enrhumés de retraite plus propres à éveiller la moquerie que la colère ; Anglais et Français ne sont plus désormais que les pères, les fils, les gardiens de la tolérance et de la civilisation. Dans les temps passés la guerre entre eux s'explique par des erreurs ayant leurs raisons d'être dans le courant des idées humaines qui s'élèvent si lentement à la vérité; aujourd'hui la guerre serait un crime évident, volontaire et qui ne saurait profiter qu'à l'intolérance et à l'autocratie. Or, sans crédulité, on est tenu de croire que les deux nations les plus intelligentes de l'Europe ne commettront pas un tel crime auquel ne les provoquent aucune supériorité blessante, aucun grand intérêt matériel sérieusement menacé.

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