CHAPITRE VI
guerre d'Orient. C'est l'Europe qui avait changé, lui, il était resté le même.
' Son tort, c'est de n'avoir pas compris ce changement, mais c'est un tort d'intelligence bien plus que de caractère. Que voulait-il faire en Turquie? Ce que Pierre, Catherine, Paul Ier, Alexandre et luimême avaient commencé non pas avec l'approbation, mais, avec le consentement tacite des gouvernements européens qui s'étaient résignés à la domination Russe en Orient, par personne interposée, comme à un malheur moins à craindre qu'une grande guerre qui pouvait seule l'empêcher. L'empereur Nicolas employait même certains ménagements qui, à son avis, auraient dû lui valoir la reconnaissance des gouvernements chrétiens. Il ne demandait point de nouvelles conquêtes territoriales, il voulait simplement s'établir en Turquie comme un protecteur religieux, empêcher par là un mouvement de fusion entre les mahométans et les chrétiens, laisser à la foi son empire et chloroformer le sultan pour le transporter tout doucement en Asie, sauf à s'entendre ensuite avec certaines puissances sur le partage d'une succession ouverte par la mort
civile du propriétaire. Est-ce que tout cela n'était pas clairement sous-entendu, sinon convenu dans tout ce qui avait été fait entre tous les gouvernements autres que celui de la France mis au ban des aristocraties depuis 1792?
Cependant, voilà que tout le monde se récrie. Le czar ne peut croire que cela soit bien sérieux. Il fait répéter par son chancelier tous les anciens arguments de la politique moscovite. On les lui retourne tout criblés de coups. Alors il a recours aux anciennes affirmations, aux anciennes paroles d'honneur. Le coin, le métal, le diamètre sont les mêmes qu'autrefois, mais cette monnaie n'a plus cours, ni en Angleterre, ni en France, et l'Autriche elle-même ne veut l'accepter qu'avec perte et sous garantie. L'empereur Nicolas reçoit enfin en pleine poitrine le mot mensonge, et il en meurt, en chargeant l'avenir de le venger de rois et d'aristocraties naguère encore sauvés par les armes russes. Les ingrats , dit-il ! Et il ferma les yeux sans avoir vu qu'il avait vécu cinquante-six ans dans le monde ancien et qu'il mourait dans le monde nouveau. Lui qu'on accusait de duplicité, il quittait la vie convaincu que l'aristocratie britannique descendait à une ignoble palinodie et trahissait la cause commune. Car, encore une fois, l'intelligence, d'ailleurs vive et forte du czar,