CHAPITRE XVÏ
rendit la chose possible. Les Français purent même commettre une faute très-grave sans perdre le succès qu'ils avaient obtenu.
Nos fantassins, entrés dans le mamelon Vert, imaginèrent qu'il n'était pas besoin de préparation pour enlever Malakoff, et les voilà qui s'élancent à 3 ou 400 mètres au delà de la gorge de la redoute conquise, et prétendent s'emparer de la courtine qui relie Malakoff aux batteries russes du côté de la mer. Les pertes résultant de cette étourderie furent considérables, mais, encore une fois, elles ne nous empêchèrent pas de conserver les positions enlevées à l'ennemi, et de nous y fortifier de manière à rendre infructueuses toutes les tentatives faites pour les reprendre.
Les fantassins, dès qu'un siège se prolonge, s'in fatuent de l'idée que tout pourrait se faire à coups de fusil et de baïonnettes, de même qu'en un sens contraire les officiers des armes spéciales se passionnent outre mesure pour les remuements de terre, les constructions de batteries. Les uns voudraient prendre toute place sans pelles, sans pioches, avec quelques canons à peine; les autres sans armée, si ce n'est pour leur fournir des travailleurs. Inconvénient inévitable de la spécialité, si ce n'est par exception et pour les esprits très-supérieurs.
Les Anglais rencontrèrent les mêmes chances et les mêmes difficultés que nous. Ils s'emparèrent promptement des carrières, mais ils eurent besoin de toute la ténacité de leur courage pour s'y maintenir pendant la nuit contre le feu du Redan et contre des sorties tentées par les Russes. Ils s'y maintinrent cependant, et s'y fortifièrent d'une manière respectable.
Les Turcs eurent aussi leur part dans le succès de la journée. Deux bataillons, amenés par le chef de l'état-major Safer, contribuèrent à rétablissement des Français dans les redoutes de Hinghinst et de Volhynie, appelées ouvrages des 22 et 27 février, en mémoire de la résistance qu'elles nous avaient opposée dans ces deux journées.
Après cette sanglante affaire, comme après celle des 23 et 24 mai, il y eut une armistice pour enterrer les morts. On se remit cette fois en silence les cadavres que réclamait la sépulture. Nous étions affligés de nos pertes, au nombre desquelles on comptait celle du général Lavarande et des colonels Hardy et de Rrancion ; les Russes, se sentant attaqués du bon côté, n'étaient plus en veine de plaisanteries et de gracieusetés militaires.