CHAPiTRE XX
Gr, et c'est là la plus grave des conséquences de la guerre d'Orient, — quelle révolution ne s'opérerait-il pas dans l'esprit des peuples allemands et dans la situation respective des puissances continentales, si la Russie éprouvait dans la Baltique un échec égal seulement à celui qu'elle vient de subir dans la mer Noire? Catherine II se vantait d'avoir trouvé à Cherson le chemin de Byzance, et ce sont précisément des instruments de guerre employés à Kinburn, en vue de Cherson, qui ouvrent aux grandes nations navales le chemin de Sweaborg et de Cronstadt.
En puissance très-habile qu'elle est, la Russie, on ne saurait trop le redire, a exploité le prestige résultant de l'éloignement et de l'inconnu. N'ayant jamais fourni qu'un appoint aux coalitions, elle s'est arrogé le premier rôle après le succès. Sa politique a procédé par des sortes de coups de théâtre dont les deux derniers ont été l'intervention en Hongrie et l'ambassade du prince Menschikoff à Constantinople. Les czars parlaient si haut, à l'occasion, de leurs droits et de leur puissance, qu'il semblait que la Suède et l'empire ottoman ne vécussent que par la tolérance russe. Chose incroyable ! l'espèce de respect que la Russie avait su imposer à la diplomatie allait jusque-là que l'Euxin et la Baltique étaient
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à peu près comme deux lacs appartenant aux czars. Nous ne les connaissions pas plus que le fleuve Amour et Pelropaulowski. Il a fallu aux alliés deux campagnes pour sonder les mystères naturels et artificiels de ces deux mers. Mais enfin tous les voiles sont déchirés. La Russie n'a plus pour se défendre que sa force réelle.
Sans doute cette force est très-grande, et si on voulait la briser jusque dans l'intérieur de l'empire, l'entreprise pourrait devenir fatale à qui la tenterait. Mais, encore une fois, la question change complètement de face si l'on s'attaque simplement aux bras que la Russie veut étendre sur l'Europe du côté de la mer. On a vu comment, avec un matériel non encore approprié aux difficultés qu'elle devait surmonter,l'alliance occidentale est venue à bout des prétentions de la Russie sur la mer Noire, en laissant de côté l'Allemagne et en déjouant, pour le présent du moins, les projets de l'Autriche sur les principautés. Ce qui a été fait dans l'Ëuxin ne pourrait-il donc pas l'être dans la Baltique, qui est en quelque sorte sous notre main? Nous avons de ce côté une armée de 80,000 hommes toute transportée, — l'armée suédoise. L'esprit Scandinave, qui se développe de plus en plus, nous assure le concours du Danemark. En quinze jours, l'alliance pourrait avoir 150,000 hommes sur