CHAPITRE XXIII
atteint la frontière du Rhin et s'y fût solidement assis, sa flotte militaire et son système colonial étant d'ailleurs de taille à lutter à chances égales contre les établissements anglais de même nature, la Grande- Bretagne pouvait n'être plus qu'une puissance de second rang, si ce n'est même une dépendance de la France. Une telle perspective fit éclater chez les Anglais une colère, une haine, qui se crurent tout permis. Ils commencèrent par chasser les Stuarts restaurés dont la France, bien entendu, prit la défense et placèrent sur le trône un ennemi personnel de Louis XIV, Guillaume de Nassau. Celui-ci profita habilement des ressentiments et des craintes qu'avait fait naître la révocation de l'édit de Tolérance de Henri IV et noua contre nous une ligue protestante. La guerre éclata en 1693, et malgré Thabile de Tourville, la victoire fut infidèle à notre pavillon. Quatre ans plus tard il fallut signer à Riswick un traité qui ne fut rien moins que glorieux pour le grand roi.
La guerre recommença pour la succession d'Espagne. On sait les mauvaises fortunes que cette longue lutte eut pour la France. Toutefois, grâce à la bataille de Denain, et à la division qui se mit parmi les alliés, le traité d'Utrech reconnut Philippe V sous la condition expresse que la couronne de France et
celle d'Espagne ne seraient jamais sur une même tête. Ce traité changea le terrain de la lutte entre la France et l'Angleterre, mais n'en changea ni l'esprit ni les tendances.
La France et l'Espagne, unies par un pacte de famille, possédaient ensemble plus de marine militaire et plus de colonies que la Grande-Bretagne. Pour ne pas tomberai! rang secondaire, celle-ci eut donc à faire des efforts que l'on n'obtient des peuples qu'en surexcitant leurs passions. La lutte fut longue, acharnée de part et d'autre; elle ne fit halte sur mer qu'après Trafalgar. Nous avions eu Duquesne pour commencer; pour finir, les Anglais eurent Nelson. Ce fut le succès non la gloire qui nous fit défaut. Notre marine a de belles pages dans l'histoire du xvnie siècle, et pas un nom anglais n'est monté plus haut que le nom français de Suffren. Nous avons eu de plus l'honneur de contribuer puissamment à l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique dont la flotte commerciale égale aujourd'hui celle de l'Angleterre. La lutte était arrivée à son terme raisonnable en 1783, et le traité de commerce signé en 1786 par M. de Rayneval semblait promettre une paix durable; malheureusement, ni les erreurs économiques ni les haines n'avaient encore fait leur temps.